dimanche 28 septembre 2008

"BARDO THODOL: LA THÉOSOPHIE ET LE LIVRE DES MORTS TIBETAINS" 1

 
La mort et l'expérience posthume

En cette fin de XXe siècle où l'Occident renouvelle son interrogation sur la mort, et souvent se détourne de sa tradition religieuse pour demander à l'Orient des réponses précises sur le devenir posthume de l'être humain, le Bardo Thödol, appelé aussi le Livre des Morts tibétain, connaît une étrange fortune. Il est vrai que, de nos jours, nombre de moines et de Lamas, exilés d'un pays martyr, s'emploient à répandre chez nous leurs doctrines ancestrales, avec l'aide efficace d'actifs prosélytes. Des textes obscurs du bouddhisme tantrique sont mis à notre portée, des conseils de discipline pratique sont donnés, voire des initiations. Voici que se dévoile le Tibet secret, suscitant dans le public un intérêt croissant.

Il faut dire que des intellectuels, comme C.-G. Jung, n'avaient pas attendu ces circonstances pour analyser le Bardo Thödol, publié en anglais pour la première fois en 1927, par les soins de W.Y. Evans-Wentz (l), d'après la traduction du Lama Kazi Dawa Samdup. Les avis élogieux du grand psychologue suisse, qui avait cru découvrir l'expression d'archétypes de l'inconscient dans les visions posthumes décrites au long du texte, ont conféré d'emblée à ce livre des lettres de noblesse - une sorte d'imprimatur pour le lecteur occidental. Et les traductions modernes, qui se succèdent maintenant, ne manquent jamais de citer cette grande autorité. Avec le temps, l'intérêt laisse place à un enthousiasme, parfois immodéré. Le public est averti que "le Bardo Thödol est passé au centre de la pensée moderne et de la recherche scientifique" (2). En invitant à voir dans ce livre "comme le fondement d'une connaissance psychologique qui appartient [...] à l'humanité dans sa totalité", l'auteur de ces commentaires n'hésite pas à conclure : "[...] nous considérons les enseignements du Bardo Tödol comme une œuvre précieuse de la littérature universelle, tels la Bible, le Coran, les Upanishads, le Yi-king, le Tao-te-king [etc.]" (3).

Face à cette publicité, qui impressionne même des intellectuels, sans susciter de réelle analyse critique, l' ''honnête homme" n'a guère de moyen de juger. Il serait prêt à croire que ce lamaïsme qui vient à nous, toutes sectes un peu confondues, et regroupées autour d'un attachant Dalaï Lama au rayonnement international, avait effectivement des secrets en réserve pour nous.

Un avertissement, toujours d'actualité

Au siècle dernier, la révélation de l'Orient faisait naître des passions. Cependant, installée quelque temps en Inde, disciple de maîtres indiens et entraînée à sa mission au Tibet (où résidaient ces maîtres le plus souvent), Mme Blavatsky n'a pas cessé de mettre en garde contre l'attrait du merveilleux : tout ce qui venait de ces lointains pays n'était pas parole d'Évangile. Dans l'ensemble de ses écrits (4), elle n'a pas cité une seule fois le Bardo Thödol. Si elle connaissait son existence, on peut être sûr qu'elle ne l'aurait pas pris comme une source ésotérique pour développer ses enseignements sur l'après-vie : les lignes qui vont suivre le démontreront aisément.

En ces années 1880, où la Théosophie s'opposait au spiritisme pour tenter d'expliquer rationnellement les fameuses "communications avec les morts", il s'est trouvé que les propres maîtres de Mme Blavatsky se mirent à échanger, avec des Anglais établis en Inde, une très riche correspondance sur ce sujet. Le Bardo Thödol n'y apparaît pas. Par contre, de la masse des informations fournies, il est loisible de tirer un modèle très cohérent d'explication de l'expérience de la conscience après la mort, qui, s'il diverge nettement du schéma offert par le Livre des Morts tibétain, a déjà l'avantage de rendre compte de l'expérience cruciale rapportée par les patients ranimés in extremis, en notre fin de siècle.

Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, le Bardo Thödol ne fournit pas la seule explication psychologique de notre aventure posthume, face à la majorité de mythes eschatologiques qui décrivent des voyages symboliques, où le mort est censé se mouvoir, et faire des rencontres objectives avec des tiers chargés de le guider, de le punir, etc...

Il convenait donc de confronter ici deux modèles parallèles d'origine orientale - transhimalayenne même, dans chaque cas - et de tester leur validité et leur pouvoir d'explication.

Il est vrai que les maîtres de Mme Blavatsky ne se sont réclamés d'aucune École reconnue au Tibet, bien que leur sympathie semble être allée aux Gelugpa, particulièrement au Panchen Lama siégeant au Tashi Lhumpo, près de Shigatsé. Leur référence constante - comme celle de Mme Blavatsky - a toujours été à la Sagesse des Âges, transmise par la voie d'initiations secrètes.

Face à cette autorité - problématique pour un Occidental, et même un Oriental attaché à une secte - le Bardo Tlödol a le mérite d'être un texte reconnu au Tibet, auréolé d'une légende qui renvoie au grand Padmasambhava, le yogi magicien qui, au VIIIe siècle, permit d'affermir le bouddhisme menacé par la religion bön autochtone, et par ses prêtres, sortes de chamans doués de pouvoirs sur les esprits de la nature. Ce personnage, ultérieurement adoré par les masses comme un second Bouddha, aurait dissimulé, en des lieux divers, des textes importants pour les générations futures - des "trésors cachés" (en tibétain : terma), que des "inventeurs" (tertön) heureusement inspirés allaient ramener au jour, bien des années plus tard (5). Dans le cas présent, c'est un certain Karmalingpa qui, au XIVe siècle, aurait mis la main sur la première esquisse tracée par Padmasambhava; à partir de ces rudiments (dont on ignore tout) devait se développer la forme (plus ou moins) définitive du Bardo Thödol, en passant de l'inventeur à ses disciples, puis à d'autres, au gré des influences et des ajouts éventuels, émanant de Lamas liés à des Écoles d'ailleurs différentes. Au total, tel qu'il nous parvient aujourd'hui, à travers des avatars difficiles à démêler, le livre est reconnu comme un texte de la vieille tradition Nyingmapa, non réformée, et idéalement rattachée au semi-mythique Padmasambhava. Il en existerait des versions adaptées aux autres courants du lamaisme (6).

Finalement, le Bardo Thödol (qui n'appartient pas au canon du bouddhisme tibétain - l'ensemble Kanjur-Tanjur), ne peut guère apparaître à l'examen comme reflétant un pur enseignement du Bouddha. Son origine légendaire - qui ne peut en imposer qu'au fidèle tibétain - ne saurait lui conférer d'emblée un brevet d'authenticité : ici, comme ailleurs, la vérité d'une doctrine ne dépend pas de son antiquité, plus ou moins fabuleuse, mais de sa valeur intrinsèque, ce qui autorise à procéder à une sereine analyse critique du Bardo Thödol - comme du modèle théosophique de l'après-vie - avec le respect qui est dû à des doctrines considérées comme vitales par ceux qui les professent.

Définition du cadre de réflexion

Une discussion approfondie de notre sujet exigerait de longues digressions sur la philosophie du bouddhisme, comme de la Théosophie. De plus, le Bardo Thödol relève du mahâyâna, spécifiquement de ce tantrayâna, si caractéristique du lamaïsme, qui vise la voie abrupte de la libération des renaissances, en ajoutant à la discipline individuelle classique l'emploi de moyens efficaces particuliers, où interviennent maints rituels élaborés (à base de contemplation, visualisation, postures, gestes, récitation de formules sacrées et de prières, etc...) : on ne saurait entrer dans ces détails, mais il suffit ici de demander simplement au livre ce qu'il a à dire sur le scénario des événements psychologiques qu'il prétend retracer depuis l'agonie de l'homme jusqu'à son éventuelle renaissance dans l'un des six domaines de la transmigration, ou samsâra ; également, de jauger la valeur des déclarations répétées au long de l'ouvrage (des semaines après la mort physique du défunt) promettant de tirer ce dernier d'affaire si seulement il comprend le sens des instructions que lui communique, jour après jour, le lecteur du Bardo Thödol, attentif à faire son bien.

Dans ce cadre de réflexion, la comparaison des points de vue avec la Théosophie peut être menée valablement, en gardant en mémoire que le Livre des Morts tibétain s'adresse essentiellement à des Tibétains (souvent de simples gens nourris d'une culture populaire envisageant partout l'action de Bouddhas protecteurs et de divinités malveillantes, ou parfois des fidèles initiés aux doctrines cachées des Lamas qui leur servent de guides et, bien plus rarement, à des yogis accomplis), tandis que la Théosophie entend s'adresser aux millions d'hommes de la planète susceptibles de l'entendre, à l'époque de transition que nous vivons.

Dans ce qui va suivre, nous laisserons parler d'abord le Bardo Thödol puis la Théosophie, pour souligner en temps utile convergences ou oppositions, en explorant successivement chacune des trois phases (ou bardo) qui font passer des derniers instants de la vie à la réincarnation.

l. l. Le bardo du mourir - Chikai bardo

L'intention du Bardo Thödol est d'assurer la délivrance, ou libération (dol), par l'écoute (thö) pendant l'état transitoire (bardo = entre deux) que traverse la conscience d'un point de transition à un autre (mort, renaissance, etc...). Pour le mourant, ou le mort, le bardo peut être vécu dans l'incertitude et le trouble, d'où l'importance d'une aide apportée par le Lama expert en la thérapie qui s'impose.

Pour l'hindouisme des Upanishad (7), comme pour le bouddhisme et, plus tard, la Théosophie moderne, la mort n'est jamais immédiate. Elle marque la fin d'un processus ordonné de retrait des énergies qui soutenaient l'activité organique et sensorielle, et leur retour aux grands éléments de la nature.

Dans sa 1ère partie consacrée au mourir (Chikai bardo), le Livre des Morts, en indiquant la conduite à tenir devant le mourant, se conforme à ce schéma général ; il précise les sensations particulières éprouvées par le sujet, permettant (très théoriquement) de suivre l'évolution de l'agonie. Selon un schéma classique, les éléments constitutifs de l'homme se réabsorbent dans l'ordre inverse où le processus de la naissance les avaient déployés. De la terre à l'espace (âkasha), de la forme (rûpa) à la conscience de la personne (yijnâna), la désagrégation de l'être terrestre s'opère méthodiquement pour ne laisser finalement, après la mort, qu'une sorte de corps mental (tibétain: gyu-lü) avec une conscience-témoin qui vivra les phases ultérieures de l'expérience posthume.

En attendant, pendant l'agonie, il faut accompagner pas à pas le mourant et le préparer, clairement et sans détours, à ce qu'il va vivre. C'est là une des originalités du Bardo Thödol.

S'il s'agit d'un yogi entraîné, on peut le laisser faire seul (8) : il connaît le chemin de l'illumination. Sinon, du laïc ordinaire au pratiquant du tantrisme, on adaptera à chacun le discours et la méthode convenable, pour amener l'homme à se présenter le mieux possible, et en pleine conscience, à l'expérience ultime. Ici, l'idéal serait sans doute d'aider le mourant à effectuer le transfert direct de sa conscience du plan terrestre jusqu'à la sphère lumineuse du Bouddha Amitâbha (9). Mais si cette technique de transfert (phowa) n'a pas été pratiquée auparavant, le Lama expert peut toujours la tenter lui-même pour le moribond.

Comme ces moyens transcendants n'atteignent pas forcément le but visé, le mieux est alors de poursuivre la lecture du Livre, en surveillant les étapes de l'agonie.

Quand la respiration s'arrête, on allonge la personne sur son côté droit. Il s'agit que le prâna ne se disperse pas dans des canaux subtils latéraux et puisse finalement sortir par le sommet de la tête (ce qui est aussi une préoccupation de l'hindouisme). C'est le moment des grandes recommandations verbales: que l'homme reste vigilant, qu'il ne tombe pas dans la confusion, la peur, l'angoisse; au contraire, qu'il dirige sa pensée vers l'idéal de compassion du Bouddha, en se rappelant ses pratiques de dévotion. Instant suprême: une claire lumière blanche va maintenant surgir dans le champ de la conscience, comme un flash fugitif, ou, au contraire, comme une belle aurore, qui se prolongera pendant des heures, voire des jours, selon le degré de pureté du mourant. Cette brillante luminosité (tib. ö-sel) doit être reconnue comme l'essence ultime de la conscience, et non comme un objet mental, à contempler avec délices, ou à fuir pour son caractère insolite. Cette expérience, vide de toute forme - pure vacuité - est pour le mourant la manifestation de l'éternel Bouddha primordial, l'Adibuddha, racine de tout être ultérieur, de toute conscience, en qui sont fondues toutes dualités (sujet-objet, etc...). Le tantrisme l'évoque sous le nom de Samantabhadra (l' "Universellement Bon"), et le représente en étroite union avec sa contrepartie féminine (sa parèdre) Samantabhadri (10). Assurément, si le mourant est capable de reconnaître cette luminosité pour ce qu'elle est - on l'y invite de façon pressante - et de s'identifier entièrement, comme pure conscience et intelligence, à cette suprême Réalité, il atteint l'état de parfaite illumination, au niveau le plus élevé (11). C'est la libération.

Le Bardo Thödol tient cet instant ultime de la vie pour capital. Un homme a bien pu créer en lui-même des obstructions karmiques le détournant du but, pourtant, dans cette phase cruciale du mourir, le voile d'illusion dû à ce karma n'a pas encore le pouvoir d'égarer la conscience - comme ce sera le cas dans les phases ultérieures. Aussi faut-il répéter les instructions à l'oreille du mourant pour qu'il profite de ce sursis exceptionnel, à un moment où tout semble possible à celui qui sait se ressaisir - malgré son karma - pour faire son propre salut.

Si cette première chance n'a pas été saisie, le Livre fait état d'une seconde manifestation de la claire lumière (plus faible, il est vrai) avant la mort définitive. Une dernière occasion, à ne pas manquer avant d'entrer dans le bardo suivant.

Cette partie du Chikai bardo, où surgit cette pure luminosité, n'est pas sans analogie avec la Brihadâranyaka Upanishad. Dans ce vénérable texte hindou, on découvre en effet que, lorsque tous les prâna ont quitté leurs départements respectifs pour se réunir au cœur de l'être, au moment où l'homme rend le dernier soupir, :

"le sommet du cœur s'illumine et, dans cette splendeur, le Soi s'échappe [...]. La vie s'échappe avec lui et tous les prâna l'accompagnent. Le Soi est conscience, et conscient il transmigre."

Quelles que soient les différences doctrinales avec le lamaïsme ultérieur, s'impose ici cette constatation : pour l'hindouisme également, aux tout derniers instants de l'existence, l'être conscient fait l'expérience d'une splendide lumière. Le yogi de la Bhagavad-Gîtâ cherche à se fondre, au plus intime de cette réalité, qui est dite "couleur de soleil" (âdityavarnam).

Nos modernes "rescapés de la mort" parlent aussi d'une merveilleuse expérience lumineuse; mais pour eux ce n'est pas la rencontre avec l'ultime Réalité vide de toute image - sorte d'Absolu impersonnel où irait s'abîmer le moi terrestre - mais une confrontation avec eux-mêmes dans une intense revue de leur existence, pleine de relief et de couleur, leur révélant finalement un aspect insoupçonné de leur être profond.

En dehors de cette allusion à la lumière, le Bardo Thödol ne raconte pas la "rencontre avec la mort" que décrivent ces rescapés. Contrairement à ce qu'affirment parfois même des spécialistes de la question.

Avec près de 100 ans d'avance sur l'histoire, il est revenu aux maîtres de Mme Blavatsky, et à leurs disciples,de fournir les bases psychologiques permettant d'expliquer le sens de ces expériences et,plus généralement,le vécu de la conscience aux portes de la mort.

l. 2. Le mourir selon la Théosophie : une approche transpersonnelle.

Les éclaircissements apportés sur ce sujet et la vie posthume, couvrent de très nombreuses pages de la littérature théosophique originale (12). Pour aller au plus court, qu'il suffise de dire ce qui suit.

Essentiellement, la Théosophie a visé à apporter les connaissances qui manquaient à l'homme moderne, et non à l'instruire dans les arts occultes : qu'on n'attende pas d'elle de recettes pratiques pour guider les prâna dans les canaux subtils, sortir dans l'astral, transférer la conscience au Ciel, à l'aide de mantrams, de respirations spéciales ou de cérémonies magiques.

Par contre, elle a insisté sur des réalités incontournables ; en particulier: l'unité radicale de tous les êtres, solidairement engagés dans une évolution visant l'éveil progressif de leur conscience et la réalisation de leurs potentialités divines, comme fruit de leurs efforts individuels. En soulignant que l'harmonie de l'univers repose sur la loi souveraine de karma auquel nul n'échappe, la Théosophie liquide l'espérance de pouvoir gagner la "libération" en quelque sorte par surprise, à un moment où le karma obstructif individuel serait en sommeil. Qu'on n'attende pas un tel miracle - fût-ce avec le secours de la magie (13).

Assurément, il existe des magiciens, blancs et noirs ; yogis parfaits ou sorciers confirmés qui, avec leur science de la vie, savent préserver leur conscience en dehors d'un corps ; et, pour les plus purs d'entre eux, gagner une libération définitive - s'ils la désirent. Mais ce n'est pas le cas des millions de gens qui rencontrent la mort. C'est de cette mort commune de l'homme "ordinaire", que parle la Théosophie. Elle en donne une image sereine, puissante, où tout semble se dérouler naturellement, sans que la conscience de l'homme, une fois dégagée de son corps, ait besoin d'être guidée de l'extérieur, pour vivre ses expériences.

Dans les récits actuels de mourants réanimés (après coma, arrêt cardiaque, etc.), on trouve mention d'une sortie de la conscience hors du corps (14) qui est alors perçu inanimé - comme "mort" - toute sensation de douleur étant abolie. À ce niveau, l'être peut entendre la parole des vivants, et les voir s'activer autour de sa dépouille: les recommandations du Lama pourraient ici lui parvenir. Mais quand le processus de la mort est vraiment engagé, et que la conscience perd tout contact avec ce monde pour "entrer dans la lumière", elle est complètement mobilisée par son expérience: nul ne peut plus communiquer avec elle pour commenter ses visions et tenter de la guider, à l'instant précis où l'on pourrait croire utile de le faire. La lecture du Bardo Thödol (ou de tout autre livre) n'est plus alors d'aucun secours : le mourant n'entend plus les vivants, à l'ultime moment de la vie. Et, tout compte fait, cet isolement complet - que les personnes présentes ne doivent troubler sous aucun prétexte, en essayant de rappeler l'agonisant par leurs cris (15), - est un bien, et une nécessité, car alors l'homme connaît l'instant le plus solennel de son existence, dans la rencontre intime de sa conscience personnelle avec la sphère lumineuse de son alter-ego supérieur; sans le savoir, il découvre le foyer vivant de son identité trans-personnelle - l'être profond, qui ne naît ni ne meurt, qui n'appartient pas à l'histoire, mais soutient de son pouvoir de vie et de conscience chacune des personnalités qu'il anime, au fil des incarnations successives.

Pour la Théosophie, le retrait de la conscience vers sa source suit une sorte d'itinéraire balisé, en passant du monde des sensations physiques, progressivement éteintes, aux visions psychiques (avec d'éventuelles rencontres imaginaires avec des amis, des parents...), jusqu'à la communion avec le Soi-Ego supérieur, où ce dernier manifeste quelque chose de son omniscience potentielle. C'est alors, pour l'homme personnel confronté à son foyer d'individualité permanente, la revue panoramique de toute son existence, comme acteur et comme spectateur impartial, avec parfois un aperçu des incarnations précédentes, et aussi une sorte de vision prospective du personnage qui émergera, conformément au karma, dans la prochaine vie terrestre. Ici, l'être s'est affranchi des contingences de son espace-temps usuel. Dans cette expérience transcendantale, où tout, du passé au futur, est saisi dans un présent immuable, l'homme retrouve ce qui est pour lui comme sa racine divine. Mais on ne saurait dire, comme le suggère le Bardo Thödol, qu'il bénéficie alors d'une authentique perception de l'Adibuddha, l'ultime réalité impersonnelle de l'univers des êtres. Dans le meilleur des cas, pour le mourant ordinaire, ce n'est encore qu'un pâle reflet de cette sorte de soleil primordial. Dans sa conscience personnelle, il ne saisit que ce qu'il peut, de ce que lui en retransmet le foyer de son Ego transpersonnel divin.

On peut ici rappeler l'évangile de st Jean: "Nul homme n'a jamais vu Dieu". À quoi Mme Blavatsky a ajouté: "L'idée qu'un homme se fait de Dieu, c'est l'image d'aveuglante lumière qu'il voit réfléchie dans le miroir concave de son âme: toutefois, en stricte vérité, ce n'est pas Dieu mais seulement Sa réflexion. Sa Gloire est là, mais ce que l'homme perçoit c'est la lumière de son propre Esprit - et c'est tout ce qu'il peut supporter de contempler. Plus clair est le miroir, plus brillante sera l'image divine" (16). On concevra que pour les millions d'hommes qui meurent sans entraînement spirituel, l'expérience doive être forcément limitée. Pour tous cependant, à leur niveau relatif, "la mort est l'ultime extase sur terre" (17).

Ainsi, contrairement à ce qu'il y aurait lieu de craindre avec notre Livre des Morts, il ne s'agit pas d'une expérience que l'on pourrait éventuellement manquer (faute d'instruction) : elle s'impose puissamment à la conscience. Et cela sans aucune exception : "Même un individu en proie à la folie, ou à une crise de delirium tremens, a son instant de parfaite lucidité au moment de la mort, bien qu'il soit incapable de le faire savoir aux assistants ! " (18). Dans la vision rétrospective de son existence, où il comprend désormais l'enchaînement des causes qui ont joué dans tous les événements, - et l'étendue de sa responsabilité dans chacun de ses actes - l'individu fait le bilan objectif de sa vie. À cet instant suprême, résonne la note tonique de toute son entreprise humaine - comme l'expression dominante des désirs et projets les plus forts qu'il a nourris du fond de son être. Et cette ultime vibration, qui résume l'essentiel de son personnage, va déterminer largement le contenu de l'expérience posthume qui va suivre. On peut être surpris qu'un livre comme le Bardo Thödol, présenté aujourd'hui comme chargé d'une connaissance ésotérique, se taise sur une expérience psychologique aussi cruciale.

II. l. Le bardo de la Réalité en soi - Chönyid bardo

S'il a manqué la grande opportunité de se libérer à l'heure dernière, le trépassé tombe maintenant dans une sorte d'évanouissement qui dure 3-4 jours. Il en émergera sans bien réaliser ce qui s'est passé : ignorant qu'il est mort, mais demeurant parmi les vivants et cherchant à communiquer avec eux, il va errer dans la confusion, l'irritation, l'inquiétude, voire l'angoisse. C'est le moment pour le Lama lecteur du Bardo Thödol de le reprendre en main, pour le guider.

Ici, la démarche s'appuie sur une double hypothèse (affirmée bien sûr comme une connaissance certaine) :

1° - le "principe conscient" qui survit n'a été altéré en rien par la perte de son enveloppe physique ; dans son corps mental, il jouit à présent de sens très affinés, avec la faculté de se déplacer en un clin d'œil là où il veut, même à longue distance (19) ; cependant, étant inaccoutumé à ses nouvelles conditions, il est facilement dérouté, effrayé - ce qui accroîtra singulièrement sa capacité d'écouter les directives qu'on lui donnera; et vu qu'il est "neuf fois plus conscient" qu'à l'état incarné, les chances sont maintenant bien plus grandes de l'instruire et de le conduire en sûreté vers la libération. On s'attachera d'abord à lui faire comprendre qu'il est bel et bien mort, qu'il n'a plus rien à faire ici-bas, à regretter quoi que ce soit. En l'incitant à renoncer à tout projet terrestre, on va l'avertir des chances nouvelles de libération qui ne tarderont pas à s'offrir, sous forme de visions qu'il s'agira d'interpréter pour ce qu'elles sont.

2° - Enchaîné généralement par son karma, à la roue de la transmigration (le samsâra), l' "esprit" a néanmoins la possibilité d'y échapper s'il écoute les leçons du Bardo Thödol : il dispose d'une période de sursis non négligeable, qui va jusqu'à 49 jours après la mort. Mais l'itinéraire posthume que devra suivre la conscience n'est pas quelconque. Soumise à une inéluctable force de gravité karmique, elle va parcourir une courbe descendante qui, du plus haut sommet entrevu au moment de la mort, va l'amener de palier en palier à retomber dans les illusions d'une nouvelle naissance. Mais à chaque palier - symboliquement, à chaque "jour" vécu dans le bardo - deux voies sont ouvertes au voyageur : l'une donnant accès à la libération immédiate, l'autre détournant de cette délivrance pour conduire à plus d'obscurité et d'assujettissement.

Plus le temps passe, plus la lumière de la Vérité essentielle devient voilée et limitée dans ses manifestations - plus l'être s'enfonce, pour ainsi dire, dans les brumes de l'égarement, et plus bas il risque de chuter dans les mondes des êtres inférieurs - animaux, démons, etc...

Si le karma le voue à la plus grande déchéance, l'esprit va parcourir en raccourci, dans les 49 jours (très théoriques) de ce bardo, la voie de toute l'ontogenèse qui a produit jadis la naissance progressive des mondes et des êtres, depuis le niveau idéal de l'Absolu jusqu'aux formes les plus basses et les plus matérielles. Et ces 7 semaines rappellent aussi qu'il a fallu à Siddhârtha une égale période de méditation sous l'arbre Bodhi pour suivre toute cette trajectoire en sens inverse, de palier en palier, jusqu'à l'illumination suprême, faisant de lui un Bouddha parfait. Dans la pratique, entre la mort et l'accès à une renaissance, le Bardo Thödol distingue deux périodes :

- le Chönyid bardo - l'état intermédiaire de la Vérité en soi (20) - où le défunt peut bénéficier de l'aide efficace des grands êtres de compassion honorés par le bouddhisme du Nord, jusqu'à l'épuisement de ses chances de libération ;

- le Sidpa bardo - l'état intermédiaire du devenir - où se scelle la future destinée de l'individu, à la suite du Jugement implacable qu'il doit subir à ce niveau.

Dans le cadre de cet article, il n'est pas nécessaire d'analyser en profondeur le contenu de riches visions auxquelles serait confronté le voyageur de l'au-delà. Il suffit ici d'indiquer le sens général, ou la dynamique interne qui sous-tend ces épreuves proposées au mort, dans leur succession, afin de l'aider à faire son salut.

Au cours des 5 premiers jours du Chönyid bardo, ce sont d'abord d'impressionnantes apparitions de lumières, de formes, de personnages, accompagnées de sonorités puissantes: que le mort n'en soit pas effrayé, et ne s'en détourne pas, pour se diriger instinctivement vers de trompeuses lueurs, plus ternes, qui à ce moment l'attireraient vers tel ou tel monde de la renaissance ! Qu'il sache reconnaître dans ces visions de simples projections de son mental, et identifier en elles l'essentiel qui s'y cache.

C'est ici que l'aide du Lama lecteur est considérée comme inappréciable : il explique que ces expériences renvoient successivement à l'un des 5 grands Dhyânibuddha du mahâyâna [exotérique (21) ], individuellement associé à un élément, une couleur, une direction de l'espace, une sagesse cardinale, une vertu capable d'annihiler l'un des 5 poisons de l'âme. Au fil des jours, sous l'empire de l'un de ces poisons (ignorance, colère, orgueil, etc...) l'être aveuglé doit faire diligence pour relever avec sérénité le défi du moment: saisir la Vérité en soi qui lui apparaît derrière cette étrange imagerie et se fondre en elle. S'il y réussit, il gagne aussitôt la libération dans le sambhogakâya (22) du Bouddha.

En réalité, toutes ces visions sont fort complexes et très riches de symbolisme pour le fidèle de la tradition bouddhique. Chacune des cinq Buddhakûla (familles de Bouddha) se présente de façon reconnaissable: le Dhyânibuddha, enlacé à sa parèdre, est porteur d'emblèmes spécifiques qui l'identifient; accompagné des couples de Bodhisattva qui lui sont rattachés, il trône sur un animal mythique (lion, éléphant, cheval...) dans la posture et avec le geste rapportés par les docteurs de la Bonne Loi.

En somme, le mort n'a qu'à reconnaître, jour après jour, la présence des personnages que l'on voit un peu partout au Tibet dans les représentations symboliques, et hautes en couleurs, des mandala, peints aux murs des monastères ou sur la toile des tangka. Les Occidentaux eux-mêmes se familiarisent aujourd'hui avec ces expressions typiques de l'art tibétain (servant généralement à la méditation ou au rituel tantrique) qui montrent le plus souvent des groupes divers de personnages sacrés disposés en cercle autour d'une figure centrale, dans un espace extérieurement délimité par un carré, gardé par les 4 portes des points cardinaux.

En utilisant ce genre de diagramme, il est facile de schématiser la démarche du défunt dans les cinq premiers jours du Chönyid bardo. En partant du centre, où trône le premier des Dhyânibuddha, sa vision effectue ensuite une sorte de circumambulation autour de ce lieu focal, en observant un temps d'arrêt à chaque point cardinal, dans le sens consacré (de l'est au sud, etc.) À chaque station, comme on l'a vu, il a une chance de se fondre dans l'essence de l'être: on conçoit qu'une familiarité acquise avec ce genre de figure augmente d'autant la probabilité de gagner la libération.

Qu'arrivera-t-il le sixième jour ? Et le septième ? Le Bardo Thödol assure que le témoin voit d'abord tous les bienveillants personnages précédents réunis en l'occurrence sur la scène, accompagnés cette fois de terrifiants gardiens du seuil, postés aux quatre portes, avec quelques divinités supplémentaires, non moins impressionnantes. Et le dernier jour de cette semaine apparaissent d'autres figures célestes - les détenteurs de la connaissance (Vidyâdhara), entourés d'inquiétantes Dâkinî brandissant des armes et des crânes pleins de sang. Pendant tout ce temps, le Lama doit s'employer à calmer le défunt, confondu par les mirages qui prennent un tour menaçant, le jeu des lumières, le bruit assourdissant, les lueurs tentatrices des mondes inférieurs, offrant un refuge trompeur à l'indécis. Le lecteur invite son protégé à répéter avec dévotion les prières-guides (mönlam) adaptées à chaque situation.

À partir du huitième jour vont commencer les visions de cauchemar des divinités courroucées. À mesure qu'il s'enfonce dans le bardo, l'être a plus de mal à surmonter les illusions karmiques, et l'urgence est plus grande à briser les obstacles à la libération. Ces apparitions terrifiantes, les Heruka, les Krodheshvari, avec leur cortège dantesque, ne sont alors que des métamorphoses des divinités paisibles du cycle précédent. Elles invitent à trancher radicalement les liens de l'attachement, les chaînes de l'ignorance. Face à ces scènes de Grand Guignol, le défunt tiendra son salut dans un vigoureux sursaut de conscience, opposant à la frayeur l'idée maîtresse: "Tout cela n'est que projection du mental et n'a pas de réalité formelle. Dans la vacuité sans forme se trouve la Vérité en soi".

Inutile de passer ici en revue les personnages de ce Grand Guignol, qui semblent sortis tout droit de l'imagerie populaire nourrie par les sorciers bön, au temps du légendaire Padmasambhava. Reconnaissons cependant que, sans l'assistance d'un bon Lama, le pauvre bougre de mort n'a guère de chances de franchir le mur hideux des apparences et de se retrouver au Paradis d'Amitâbha, ou de tel autre Bouddha.

On note souvent dans le Livre des affirmations du genre : "Si le défunt entend ces instructions, il est impossible qu'il ne soit pas libéré...". Dans cette partie du récit, cependant, la conviction du discours monte d'un ton : "En dehors de cette libération par l'écoute il n'y a pas d'aide possible". Et l'on apprend que même l'individu coupable de l'un des 5 crimes inexpiables (23) sera "certainement libéré" si cet enseignement lui parvient par le canal de l'oreille. Il suffit, paraît-il, d'entendre de son vivant le Bardo Thödol une seule fois (sans même le comprendre) pour s'en souvenir intégralement après la mort. D'où l'évidente nécessité de le lire à tout le monde et de le répéter ensuite aux trépassés. Et ne l'entendrait-on qu'une seule fois, "on est libéré par le simple fait d'y croire".

On serait donc bien mal avisé de mépriser, ou de méconnaître ce Livre qui s'affirme tout bonnement comme "la quintessence de tous les enseignements" (24). Mieux vaut suivre un entraînement tantrique, où l'on se fie aux divinités du vajrayâna mises en scène dans le Bardo Thödol, que de s'adonner à la métaphysique, ou observer la règle classique du Bouddha, car alors, en ignorant ces divinités, on s'en détournera au moment crucial et on tombera dans des états douloureux d'existence. Heureux, au contraire, le plus simple des tantristes, fût-il vulgaire, inculte ou immoral - menant même une vie dissipée - car il pourra effectivement gagner la libération (25), s'il respecte l'enseignement tantrique.

On ne sait ce que le Seigneur Bouddha aurait pensé d'une telle auto-publicité insérée dans le Livre. Elle fait sourire l'Occidental, mais elle a pu impressionner les masses tibétaines, et les pousser à la pratique qui est là pour les sauver.

Avec les jours passés dans la partie plutôt infernale du Chönyid bardo, les chances de salut s'amenuisent. Le défunt peut même "s'évanouir" de peur. En tout cas, à la fin de cette période troublée, il ne pourra plus échapper à son destin. Alors, ce sera l'entrée dans un nouveau bardo, celui du devenir et du retour à la naissance. Sans en décrire maintenant les péripéties, il faut signaler, dans les débuts de ce Sidpa bardo, un épisode capital, la "pesée des actes", où le mort se trouve confronté à son mauvais karma. Dans une description très réaliste de cette sorte de psychostasie, on apprend que le bilan des bonnes actions et des forfaits sera établi en cailloux blancs et noirs, que le défunt, pris de peur, tentera de tricher en s'affirmant innocent mais que Yama, le juge des morts (emprunté à l'hindouisme), découvrira le mensonge en consultant le miroir de karma, où toute l'existence écoulée est inscrite. Et que, furieux, Yama fera subir à l'infortuné des tortures dont le tableau rappelle étrangement... les récits cauchemardesques d'initiation des chamans sibériens. Bien sûr, l'individu survivra à ces hallucinations, issues de son mental. Mais pour lui, parvenu à ce point, les jeux seront faits (ou presque) - il faudra renaître.

II. 2. L'expérience de l'après-vie, dans l'optique de la Théosophie.

Pendant cette période comprise entre la mort et le moment où se réaffirme le karma décidant du retour à l'incarnation, la Théosophie place un ensemble d'événements qui obéissent à une logique fondamentalement différente de celle du Bardo Thödol.

1° -- Lorsque la mort est consommée, la rupture avec le corps physique s'accompagne d'une extinction de la conscience personnelle, "comme la flamme d'une bougie qu'on souffle". Cela, quel que soit le genre de mort. En laissant de côté les (très) rares cas d'exception (26), cette conscience ne réémergera que bien plus tard, comme on le verra. Donc, dans les cas de mort "normale" (vieillesse, maladie...), il n'est pas question de poursuivre un dialogue avec le défunt, vu qu'il n'a plus aucun rapport conscient avec le monde terrestre. En outre, l'expérience posthume étant fort bien programmée, comme tous les processus naturels, il n'y a pas à craindre que le voyageur de l'au-delà se trompe de route, ne profite pas des éventuelles possibilités de libération tout au long du chemin, etc... Pour la Théosophie, l'après-vie est un monde d'effets où s'engage l'homme avec son bagage karmique - ce qu'il s'est fait lui-même fondamentalement, sans possibilité d'intervenir volontairement sur le cours des événements. Si on n'est pas un Bouddha pendant la vie, on ne saurait le devenir après la mort.

2°-- Dans le Bardo Thödol, on s'efforce de suivre le personnage terrestre transféré dans l'au-delà, avec sa conscience (devenue "neuf fois plus claire"), avec tout son psychisme, ses peurs, ses émotions, sa mémoire. On l'aide à se prendre en main, à exercer sa volonté d'homme, à répéter des prières, en demandant de l'aide aux puissances divines. On l'appelle par son nom. Il est une sorte de naufragé qu'on cherche à sauver jusqu'au moment où il s'engouffre dans une nouvelle naissance. Mais, tout au long, il conserve son moi personnel. Pour la Théosophie, au contraire, l'accent doit être mis sur l'Homme réel, qui n'est pas sa personnalité terrestre, limitée au temps d'une incarnation, mais le foyer permanent, transpersonnel, de cette complexe créature psychophysique. C'est d'ailleurs cette lumineuse face cachée de l'être qui s'est manifestée clairement à la conscience du mourant, à l'instant suprême du retour à sa source. Toute l'aventure posthume aura maintenant pour objet de préserver dans l'individualité immortelle - le Je profond - toute la richesse d'expériences vraiment humaines faites par son moi partiel, et limité, dans la dernière incarnation. Il ne s'agira donc pas d'une régression progressive, par une série de paliers symboliques selon un arc descendant, mais d'une grande remontée, vers la source de la conscience.

Dans cette perspective, la logique de l'après-vie n'implique pas une dichotomie du type : ou bien l'illumination dans l'un des corps du Bouddha, ou bien la retombée dans le samsâra. Elle comprend le dépouillement par l'Homme profond des "vêtements" ou "instruments" psychiques, qui lui ont servi à apparaître sur la scène terrestre (en y agissant au milieu des autres créatures et en progressant ainsi, avec elles, vers une plus grande expression des immenses potentialités cachées à la racine de l'être), suivi d'une phase d'assimilation complète du butin spirituel d'une vie.

Avec la Théosophie également, on peut délimiter plusieurs bardo (27), mais avec un contenu différent :

- le bardo du dépouillement du "personnage psychique", qui va de la mort physique à la mort "astrale", libérant l'Homme réel de sa machinerie psychomentale, sorte d'interface entre le cerveau du vivant et le témoin conscient intérieur ; compté en temps terrestre, ce processus se déroule en une durée variable selon la qualité spirituelle de la personne, de quelques heures à plusieurs mois, ou même davantage ;

- le bardo de la gestation spirituelle, où s'élabore le champ particulier (ou le "véhicule" subtil) où se déroulera la grande expérience de conscience qui suivra; cette gestation dans la sphère vivante de l'être peut demander beaucoup de temps, selon la richesse spirituelle de la dernière incarnation. Elle semble avoir pour but de rétablir une structure viable de personnalité, mais cette fois entièrement purifiée et au diapason du Soi-Ego ;

- le bardo de la grande béatitude, ou devachan (28), où, loin de toute influence terrestre, s'effectue une sorte d'intense communion entre l'être transpersonnel et la face lumineuse de la personnalité humaine sublimée qu'il a animée. Ici, la conscience enfermée dans sa sphère, mais libérée de toute contrainte, est face aux meilleures productions terrestres qu'elle a pu susciter dans l'homme incarné. Elle fait revivre, avec une grande puissance, toutes les énergies et images généreuses, tout l'or des instants de vie où le coeur et l'intelligence ont parlé ensemble dans un désir d'incarner les valeurs universelles qui ennoblissent l'homme - amour, justice, créativité, émotion artistique... - même d'une manière très humble et imparfaite. Et ce genre de méditation, dans une lumière et une joie sans mélange, peut se prolonger pendant des siècles, voire plusieurs millénaires. Il conviendrait de développer longuement la doctrine théosophique pour mettre en relief la cohérence de son modèle explicatif, mais, dans un souci de comparaison avec ce que propose le Bardo Thödol, on peut se limiter à ce qui suit :

- Ici aussi, toute l'imagerie perçue est une production subjective, sur la base de la mémoire. Mme Blavatsky assimile même l'expérience béatifique à une sorte de "représentation qui se déroule selon un programme que nous avons appris et très souvent composé nous-mêmes inconsciemment : là se déploie, dans des faits vécus, la réalisation des croyances correctes, ou bien des illusions que nous avons nous-mêmes créées de toutes pièces". (29)

- Bien entendu, rien n'empêchera l'être qui accédera ainsi au bardo de la béatitude de voir le Christ s'il est chrétien, ou bien les compatissantes divinités du panthéon bouddhiste, s'il en a occupé sa pensée la vie durant; mais ces visions merveilleuses seront conformes à l'image qu'il s'était faite de ces personnages divins. Il n'atteindra pas au nirvâna définitif pour autant.

- Cependant, dans l'optique théosophique, cette expérience paradisiaque n'est pas réservée au petit nombre des méritants d'élite, ou des pratiquants avisés d'une technique secrète de libération : elle est dans la logique même de la vie. Si l'existence terrestre doit porter des fruits durables pour l'être conscient en évolution, il faut qu'il en rumine et digère la substance assimilable, par une longue méditation intérieure - laquelle ne peut être que béatifique dès lors qu'elle s'effectue dans l'aura lumineuse de la sphère transpersonnelle de l'Homme permanent (30). Et il n'existe guère de créature humaine sur la terre - même privée de toute doctrine religieuse - dont la conscience n'obtienne à ce niveau sa part de félicité, si l'homme, de son vivant, avait accordé tant soit peu d'amour à ses proches, de respect à la nature, et d'élan de solidarité au groupe humain dont il partageait la vie.

- Ce genre d'expérience ineffable exige l'isolement complet de la conscience en son foyer. D'où le rejet préalable, dans le premier bardo, de toute la machinerie astrale et psychique qui avait servi à communiquer avec le monde où évoluait la personnalité. Observons cependant que, si la gestation alchimique qui fait suite doit être féconde, il faut qu'elle opère sur une matière première de qualité spirituelle. Aussi le dépouillement du "personnage psychique" dont il a été question plus haut n'est-il pas un pur et simple abandon par l'Homme permanent de ce qui ne sera plus qu'une sorte d'automate humain, une fois privé de la vitalité et de la conscience de l'être profond. En réalité, ce rejet s'accompagne d'un tri de toutes les énergies et images psychiques de la personnalité terrestre décédée : le foyer transpersonnel de l'individualité attire à lui magnétiquement et préserve toute la substance homogène à sa nature, tandis que l'automate personnel retient pour sa part tout ce qui reste de force, d'impulsions et de souvenirs centrés autour du moi terrestre, égoïste et séparé.

- Selon la Théosophie, ce grand clivage, dans tout ce que recélaient de vivant et de dynamique le cœur et le mental de l'homme incarné, est une sorte de "lutte à mort", un "combat suprême", qui a bien pu inspirer tous les mythes de "Jugement des morts" proposés par l'exotérisme des religions. Mais, on l'a compris, il ne s'agit pas de savoir si l'âme terrestre a été bonne ou mauvaise, méritant ainsi le Ciel ou l'Enfer. On dirait plutôt qu'à ce moment crucial le pôle spirituel et lumineux de l'être cherche à soutirer dans ce personnage ce qui lui revient de possessions inaltérables - comme fruit du talent confié à la naissance de son serviteur terrestre passager - tandis que l'entité astrale, qui sera finalement rejetée comme un cadavre psychique (31), demeure pleine d'énergies et d'images liées à la vie physique. On peut songer que, par une sorte d'instinct de conservation, cette entité, hier encore très vivante, cherche à lutter contre le démantèlement qui la menace. D'où le combat symbolique.

En tout état de cause, il faut retenir un point essentiel : pendant cette opération de partage de l' "héritage terrestre", aucune conscience personnelle n'assiste en tremblant à cette mort astrale - tout comme le détail des processus organiques et cellulaires de la mort physique était resté sans témoin conscient. De plus, à de bien rares exceptions près, le bilan spirituel de l'existence n'est jamais complètement nul : l'Homme profond en retiendra toujours quelques éléments de valeur, pour nourrir la phase ultérieure de sa méditation posthume.

Il faut noter encore que notre bardo de la "grande béatitude" (32), dont le vécu dépend (karmiquement) des énergies spirituelles mises en œuvre sur la terre, ne peut se prolonger indéfiniment. À l'épuisement de ces énergies, l'être qui a joui longuement d'une sorte de liberté céleste se trouve inéluctablement attiré à nouveau vers la terre. Après bien des siècles, fort de la richesse qu'il a assimilée, il va maintenant affronter les conséquences du karma passé - là-même où ce karma a été créé, c'est-à-dire dans l'incarnation.

Nous rejoignons maintenant le Bardo Thödol dans sa dernière phase.


Suite et fin de l'article

Voir aussi : Le Mystère de la mort -- Mourir pour renaître -- Expériences de Mort Approchée " (EMA -- NDE) -- La Mort et les nécessaires métamorphoses de l'âme -- La mémoire chez les mourants -- Un Prophète astral -- Un avertissement psychique -

(1) Voir la BIBLIOGRAPHIE en fin d'article

(2) Lama Anagarika Govinda, préface de la traduction publiée par Eva K. Dargyay et Geshe Lobsang Dargyay.

(3) Ibid.

(4) Voir bibliographie.

(5) Cette mode des tema s'est répandue dans d'autres lignées du lamaïsme, jusque dans la religion bön, qui s'est ainsi découvert pas mal d'enseignements "secrets" (fort proches de ceux du bouddhisme).

(6) Des milieux Gelugpa (de l'École réformée par Tsong-kha-pa) ont bien pu aussi récupérer le texte à leur usage, dans le cours du temps.

(7) Cf. Brihadâranyka Upanishad, en particulier.

(8) Voir déjà dans la Bhagavad Gîtâ (VIII, 8-10) l'art du mourir appliqué par le yogi à l'heure dernière.

(9) Exotériquement : le "paradis de l'Ouest" (Nub-de-wa-chan).

(10) Dans ses représentations de l'Adibuddha (bien proche de l'Absolu), le pur bouddhisme mahâyâna n'admet aucune notion de Dieu personnel, mâle ou femelle, voire androgyne.

(11) II réalise la non-dualité essentielle, hors de tout devenir, et se fond dans le dharmakâya (corps de vérité en soi) du Bouddha.

(12) Voir les chapitres relatifs à la mort et la réincarnation dans la Clef de la Théosophie de Mme Blavatsicy, ou l'Océan de Théosophie de W.Q. Judge, en particulier les extraits insérés à la fin de cet article.

(13) "On ne se moque point de Dieu", a dit saint Paul. "Ce que l'homme sème, il le récoltera aussi". Ce qui doit être vrai sous toutes les latitudes. Ne faudra-t-il pas régler sa dette avec le monde "jusqu'à la dernière obole?".

(14) La Théosophie a maintes fois mentionné une telle expérience, hors du contexte de la mort. Voir les 10 points d'Isis Dévoilée (1877). Le Bardo Thödol n'envisage pas cette décorporation dans le bardo du mourir.

(15) Voir la lettre d'un maître (datant de 1882) citée en partie par Mme Blavatsky dans son article "La mémoire chez les mourants" (1889). "Souvent, l'homme peut paraître mort. Pourtant, après la dernière pulsation, entre le dernier battement de son cœur et le moment ou la dernière étincelle de chaleur animale quitte le corps, le cerveau pense et l'Ego passe en revue en quelques brèves secondes l'intégralité de sa vie. Aussi, parlez tout bas, vous qui vous trouvez près du lit d'un mourant, en la présence solennelle de la mort. Observez surtout le calme [...] de peur de troubler le cours naturel des pensées qui reviennent et d'empêcher l'activité intense du Passé projetant sa réflexion sur le voile du Futur.

(16) Isis Unveiled, I, p.XVIII.

(17) La Clef de la Théosophie, p.24 (note 5).

(18) H.P.B,: "La mémoire chez les mourants".

(19) Cette survivance posthume de la conscience personnelle, (qui continuerait comme sur terre, avec des moyens accrus, une fois libérée des contraintes physiques) est également postulée par le spiritisme. La Théosophie l'a catégoriquement rejetée, sauf pour de rares cas d'exception.

(20) Le mot tibétain Chônyid correspond au sanskrit Dharmatva, ou Dharmatâ, l état de Dharma en soi, à quoi on associe le corps dharmakâya du Bouddha.

(21) La Théosophie dénombre en réalité 7 Dhyânibuddha (Cf. The Secret Doctrine).

(22) Littéralement: le "corps de jouissance", qui donne accès à sagesse et béatitude.

(23) Tuer père, ou mère, attenter à la vie d'un saint Arhat, provoquer un schisme dans la confraternité des fidèles bouddhistes, ou faire couler le sang d'un Bouddha, condamne le coupable à l'enfer sans rémission - sauf... Les hommes se sont toujours ingéniés à introduire des exceptions aux règles les plus absolues.

(24) Pour ces remarques, on peut se reporter à l'édition de poche (Albin Michel, 1981), pp-160-1 et p. 143.

(25) Après sa mort, on trouvera, paraît-il, des signes certains de sa délivrance.

(26) Il peut arriver qu'un suicidé ou une personne mourant pleine de passions, d'attachements, ou de désirs de communiquer un message aux vivants, retrouve progressivement une sorte de conscience, surtout peuplée d'émotions et de pensées tournées vers la terre. Mais il faudrait plutôt songer a un état d'obsession qu'à une libre conscience normale.

(27) Le mot bardo a été employé par Mme Blavatsky (dès 1882), ainsi que par ses maîtres, qui ont emprunté au sanskrit, comme au tibétain, nombre de termes pour transmettre leurs idées, difficilement exprimables en anglais.

(28) Ici encore, le mot devachan a été emprunté au tibétain, mais sans garder son sens exotérique (sorte de séjour merveilleux où trône Amitâbha). Il s'agit d'un état entièrement subjectif de conscience, d'une grande félicité hors de toute contingence spatio-temporelle (voir les extraits cités à la fin de l'article).

(29) La Clef de la Théosophie, p. 180.

(30) II suffit pour s'en convaincre de penser à l'inexprimable bonheur éprouvé par les "rescapés de la mort" au moment ou ils accédaient à cette lumière, dans la phase cruciale de leur expérience.

(31) L'idée de cette double mort - d'abord physique puis psychique - a été clairement évoquée par Plutarque dans son mythe du De Facie.

(32) Il faudrait s'attarder à commenter cette expérience. Dans sa dynamique, elle comporte diverses phases dans un sens ascendant ; un peu comme un rêve qui, partant d'images oniriques liées au vécu terrestre, accèdent à des visions de caractère universel, jusqu'à gagner une sorte de fusion extatique, échappant à toute description.

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