dimanche 28 septembre 2008

"BARDO THODOL: LA THÉOSOPHIE ET LE LIVRE DES MORTS TIBÉTAIN" 2

 
 Bibliographie -- Extraits théosophiques

III. l. Le Sidpa bardo, ou le retour (évitable) vers la renaissance.

Avant l'épisode mentionné de la "pesée des actes", notre défunt, éprouvé par le spectacle des divinités courroucées, se retrouve (vers la 4e semaine de son aventure) en pleine confusion aux abords de la terre. Si seulement, à ce point, il savait s'orienter, faire usage des pouvoirs exceptionnels dont il dispose, et dissiper ses illusions mentales, tout irait bien. Le Lama doit donc reprendre ses efforts auprès de lui pour l'éclairer à cet instant critique. Voici d'ailleurs que s'avance la tempête du karma, avec des cris vengeurs. L'homme fuit. Des gouffres s'ouvrent devant lui : courage ! ce ne sont que trois mauvaises passions qui conduisent à trois mondes malheureux !

Au milieu de ces tourments, le défunt, réalisant qu'il est "mort", est pris bientôt d'une violente soif de posséder à nouveau un corps. C'est le moment de l'avertir : s'il se réfugie sereinement dans le non-agir, c'est la libération. Etc... Aussi affolante que soit l'épreuve, on peut toujours habilement en tirer parti, en découvrant sa vacuité et en gagnant l'état de Bouddha.

Après la confrontation avec le juge Yama, le processus se poursuit avec l'apparition de 6 lumières, annonciatrices des 6 voies possibles de retour au samsâra, la décision karmique est là : devra-t-on renaître comme dieu, asura (tib. lhamayin), homme, animal, esprit avide (preta) ou citoyen des enfers, le corps subtil que l'on a prend aussitôt la couleur correspondante.

Le Lama redouble d'exhortations. Il cherche d'abord à franchement détourner le défunt de toutes ces voies. Il instruit au passage sur les signes annonciateurs de tel ou tel devenir. Mais si son protégé n'arrive pas à transférer sa conscience au paradis d'Amitâbha, qu'il choisisse au moins de renaître dieu ou homme ! Et encore, pas n'importe où, mais dans un continent où le Dharma est respecté.

Finalement, si tous les conseils ont échoué, il reste un dernier moyen: "fermer la porte de la matrice" destinée à accueillir l'être du bardo. Il n'y a pas moins de 5 méthodes efficaces, à appliquer "de l'intérieur", pour ce genre de contrôle des naissances.

Par exemple : au moment où le défunt voit s'unir ses futurs parents éventuels, qu'il se les représente comme son Lama en communion avec sa parèdre, et les vénère avec dévotion. Autrement, qu'il se garde des émotions trompeuses, comme l'attraction et la répulsion. La contemplation de cet accouplement peut déclencher chez le défunt une attirance jalouse pour la mère et une haine pour le père : il ne faut pas y céder, sinon la renaissance comme garçon est inévitable. En inversant les sentiments pour les partenaires du couple, on deviendra fille, sans aucun doute (33).

L'application de toutes ces méthodes exige, il est vrai, une singulière maîtrise de soi et une égale capacité de concentration sur les Vérités éternelles, mais, avec l'aide du bon Lama, et le recours ardent aux divinités secourables (34), le succès peut venir.

Après encore bien des recommandations, le Livre se termine par une bénédiction pour chaque créature, tout en affirmant une dernière fois son excellence : "Même les Bouddhas des Trois Temps ne pourraient trouver une doctrine supérieure à celle-ci."

III. 2. Des libres espaces célestes à l'incarnation.

Pour la Théosophie, le retour aux champs de l'existence ne se fait pas dans ce climat d'inquiétude, comme s'il fallait à tout prix échapper aux mailles d'un filet qui se resserre. Et ce n'est pas dans la grisaille de la banlieue terrestre que les choses se décident : parvenu au plus haut de sa trajectoire posthume, l'être conscient est maintenant pris, d'une façon naturelle, dans un mouvement de reflux, par l'effet d'une gravité qu'il n'a pas acquis le pouvoir d'inhiber - comme le font au contraire les Bouddhas accomplis. Imaginer qu'il se lamente, cherche à fuir les effets du karma, serait lui prêter des sentiments d'homme terrestre, absolument inconnus - et impossibles - à ce niveau. À cette heure, toute la quintessence de sa dernière personnalité incarnée a été digérée et intégrée à la somme des richesses acquises au cours des nombreuses existences passées: dans sa grande liberté, un moment retrouvée, l'être transpersonnel est affranchi de toute contingence, de toute préoccupation personnelle. Et les petits hommes de cette planète n'ont pas à se soucier de son destin : il renouera les liens avec la terre là même où le conduiront les puissantes lignes karmiques créées dans les vies antérieures.

Ajoutons ces quelques points, dans l'optique de la Théosophie qui la distinguent du Bardo Thödol :

- la réincarnation a lieu seulement dans le règne humain : pas de crainte de chute dans le monde animal;

- elle se produit des siècles après la mort du personnage précédent (35) : le Lama qui l'a accompagné dans l'au-delà ne sera plus dans les parages quand il renaîtra ;

- toute menée entreprise consciemment pour empêcher l'incarnation, alors qu'elle est karmiquement inévitable et nécessaire, relèverait purement et simplement de la magie noire : malgré ses pouvoirs, un sage n'irait jamais interférer de cette manière avec karma.
La Théosophie n'enseigne pas que l'être transcendant de l'homme choisit, à la façon d'une personne humaine, les conditions de sa nouvelle vie. Elle précise que juste avant la naissance de l'enfant, il a une vision prospective générale de ce que sera cette existence; elle se révèle à lui dans le droit fil de toutes les précédentes. Et elle sera vécue avec l'acquis de forces gagnées pendant l'expérience posthume.

IV. Quelques réflexions pour une libre conclusion

À ce point de notre analyse comparative, une question se pose : le Bardo Thödol vise-t-il vraiment, comme la Théosophie, l'ensemble des hommes appelés à mourir ?

Un jour qu'il visitait un temple tibétain, en compagnie d'un vieux Lama Nyingmapa, Fosco Maraini (un collaborateur de G. Tucci) reçut cet avis de son guide, pendant qu'il contemplait les monstrueuses figures des Heruka courroucés, environnés de sorcières furieuses et d'animaux fantastiques : "Regarde-les bien, parce que tu les verras un jour. Alors, tu ne devras pas t'effrayer [...]. Si tu es parfaitement tranquille [...] tu es sauvé [...]. Si tu meurs ici, c'est moi qui te lirai le Bardo Thödol à l'oreille : tu verras que cela te sera utile [...] (36).

Dans la traduction initiale de W.Y. Evans-Wentz, l'opinion est plus nuancée. Une note (p. 26 du texte français) avise que, selon certains des Lamas les plus instruits (principalement de la secte Gelugpa), "les 110 principales déités du Chônyid bardo ne seront vues que par les adeptes déjà avancés spirituellement et ayant étudié le tantrisme". Les personnes ordinaires "n'auraient à leur mort que des visions comme celles décrites dans le Sidpa bardo". Ce qui limite beaucoup l'intérêt et la portée du livre pour les Occidentaux. Si cette opinion est correcte, on est fondé à voir dans tout le spectacle du Chönyid bardo, une pure et simple résurgence de l'imagerie consciemment emmagasinée par le pratiquant du tantrisme au cours de ses innombrables exercices de contemplation des divers mandala représentant les divinités paisibles ou courroucées. La technique de libération de la conscience, expérimentée pendant l'existence, serait naturellement mise à profit après la mort: dans ce cas, le Bardo Thödol constituerait une sorte d'aide-mémoire posthume pour le bénéfice d'initiés, et ne décrirait pas le déroulement naturel de l'expérience pour tous les hommes -comme le fait la Théosophie.

Des éclaircissements fournis par l'actuel Dalaï Lama vont bien dans ce sens (37). À la question : "Ceux d'entre nous qui n'ont aucune idée préalable de l'aspect de ces divinités verront-ils quand même ces apparitions en accédant à cet état ? " la réponse proposée a été négative, tout en précisant d'intéressantes nuances : "Je ne pense pas. D'une façon générale, le Livre des Morts tibétain décrit des apparitions de divinités paisibles et courroucées pour celui qui a pratiqué et s'est familiarisé avec elles de son vivant. Si le pratiquant ne peut être libéré en reconnaissant et exploitant les états qui précèdent la mort, à chaque phase ultérieure de l'état intermédiaire, il cherchera à susciter l'apparition de ces divinités paisibles et courroucées, conformément à une pratique pré-déterminée. En s'entraînant à une discipline visant à les faire apparaître, celui qui pratique [de son vivant] le Bardo Thödol cherche à devenir conscient pendant l'état intermédiaire, pour être capable d'identifier l'entité de connaissance fondamentale, le mental de base, la nature lumineuse et cognitive du mental (38) - ce qui est une pratique du système Nyingma de la Grande Perfection (39). Le pouvoir acquis par cette familiarité avec les déités sert alors à induire un état de vigilance tel que, à mesure que se produisent les apparitions, on bénéficie de chances diverses d'éveiller la conscience pénétrante, et ainsi de réaliser la nature ultime du mental" (40).

Dans ces conditions, on voudra bien admettre que le Livre des Morts tibétain est essentiellement l'ouvrage d'une secte (qui peut assurément revêtir un intérêt essentiel pour ceux qui le pratiquent, et croient en ses enseignements) mais qu'il ne concerne pas l'ensemble des hommes (41).

D'autres caractéristiques du Bardo Thödol soulignent encore son appartenance particulière à un mouvement religieux, lié à l'histoire. En relisant le Livre, on s'aperçoit que, malgré son insistance à parler de libération, le sentiment qui domine - celui que va sûrement éprouver le défunt mal préparé - c'est la PEUR. L'après-vie nous promet de belles angoisses - et pas grand chose de positif à quoi se raccrocher. Même quand viennent les divinités paisibles (5 jours sur 49) la luminosité qu'elles dardent sur l'être perdu dans la confusion est insoutenable. Nous sommes loin de cette merveilleuse aura de lumière, d'amour, d'harmonies divines où croient se baigner avec délices nos modernes rescapés de la mort. Et que dire des hallucinantes visions qui terrifient ensuite le malheureux, avant de subir les supplices raffinés dont Yama détient le secret ? Au long du Livre, les prières se succèdent, où le défunt est censé clamer sa déréliction, son enchaînement à de coupables passions - et son espérance de salut : "Hélas, au moment où j'erre dans le bardo, sous le pouvoir de telle ou telle mauvaise disposition [...], je vous en prie, sauvez-moi; etc..."

On n'est pas très loin du "De profundis clarnavi ad te, Domine" (42), de la tradition occidentale. Et, tout en affirmant sans doute (avec tous les bouddhistes) la non-existence d'un moi permanent, les auteurs du Bardo Thödol donnent ici l'impression de rééditer la sempiternelle démarche des religions exotériques qui proposent à l'homme personnel, culpabilisé et aveuglé, la perspective d'une fin immédiate à ses tribulations, en se tournant vers un Sauveur providentiel, par l'effet d'une libération personnelle. Une sorte de miracle, que récuse la Théosophie.

Fallait-il donc que la peur du samsâra, héritée d'un hindouisme populaire, conduise à tracer une image aussi morose et funeste de cette après-vie, qui ne serait finalement que l'antichambre de la réincarnation - une sorte de tunnel sans joie, où devraient transiter, dans les plus brefs délais, la majorité des êtres, condamnés une fois de plus à l'asservissement ?

Face à ce schéma, plutôt pessimiste, la Théosophie propose une vision qui tient compte des réalités universelles.

Au lieu de se bercer de l'espérance illusoire d'une délivrance définitive après la mort, ne conviendrait-il pas tout d'abord d'accepter la réincarnation comme un processus bénéfique - et non comme une sorte de calamité à fuir - puisque c'est seulement ici-bas que l'on peut apprendre son rôle d'homme et progresser volontairement vers l'Eveil ? Serait-il réaliste de songer à la "libération" (qui est le lot des sages) alors que nous sommes bien souvent des enfants, appelés encore à tant de devoirs, et que la famille universelle des hommes a besoin de tous les siens, humbles et grands - ici même - pour transformer patiemment cette planète en une terre d'harmonie - qu'elle devra bien devenir un jour, par la contribution individuelle de chacun ?

Et devrait-on s'approcher de la mort, si souvent rencontrée dans d'autres incarnations, avec la crainte d'échouer à une épreuve qu'elle imposerait ? Avec la Théosophie, cette inquiétude n'est pas fondée. Le monde de l' "au-delà", comme celui de la vie, est parfaitement géré par les lois naturelles. Et si l'existence incarnée est féconde, par les expériences qu'elle offre, la mort également est féconde, par tout ce qu'elle permet de repos, de ressourcement et aussi d'assimilation profonde de la moisson complète de ces expériences. La période intermédiaire vécue dans la sphère invisible doit donc être comprise comme le complément indispensable de chaque épisode de l'incarnation.

Et si, en réfléchissant à ces problèmes, les plus avisés - et les plus généreux - des hommes comprenaient que le meilleur choix à faire n'était pas une quelconque "libération", prolongeant indéfiniment leur séjour au Ciel d'Amitâbha, mais plutôt le vœu délibéré d'un retour dans les meilleurs délais vers ce monde si décrié ? Ils retrouveraient intuitivement la voie prêchée par la "Doctrine du Cœur" du Bouddha, qui invite les plus forts à renoncer au "salut" pour tenter d'incarner ici-bas la compassion parmi les hommes et de les guider par leur exemple (43).

Nul ne contestera que, d'un point de vue très positif, le Bardo Thödol, dans sa première partie du moins, est un livre de base pour la préparation à la mort et l'accompagnement des mourants. Bien sûr, le lamaïsme n'a pas le monopole de cette démarche (qu'on retrouve peu ou prou dans chaque religion) mais la ferme philosophie du bouddhisme, convenablement rappelée au pratiquant près de l'agonie, est de nature à l'aider à renoncer aux attaches terrestres et à affronter avec sérénité cette expérience où, de quelque manière, va lui apparaître la suprême Réalité en soi.

Et même si très probablement le décédé ne perçoit plus la parole du Lama, la famille, elle, l'entend - et c'est sûrement pour elle un soutien moral et un réconfort : l'être cher n'est pas abandonné sans guide dans les terreurs du bardo. En outre, pour chacun, c'est une répétition, en vue de son propre départ futur.

Ces préoccupations humanitaires sont évidemment louables, mais n'obligent pas pour autant à croire à ce qu'enseigne le Lama, pas plus qu'on ne devrait croire à la doctrine du prêtre dévoué qui vient administrer l'extrême onction au croyant appelé à "se présenter devant Dieu".

Il est vrai que plus d'un moderne est séduit par le discours philosophique et le ton de conviction du Bardo Thödol. Cependant, à y réfléchir, ce livre s'appuie-t-il sur une réelle connaissance des processus de l'après-vie ? N'aurait-on pas (comme on l'a vu plus haut) des raisons de croire qu'il ne présente, en définitive, qu'un schéma théorique, élaboré par des hommes - une sorte de projection, dans l'inconnu de la mort, d'une succession stéréotypée d'images que cherche à visualiser le tantriste dans ses techniques spéciales de méditation en vue d'atteindre à la libération de la conscience mentale ?

En tout cas, comme on l'a noté maintes fois, les explications fournies diffèrent radicalement de celles de la Théosophie.

Il y a plus de cent ans déjà, les maîtres de Mme Blavatsky ont jugé que le moment venait où les hommes ne pourraient plus se nourrir de mythes et de croyances. Avec la Théosophie, sur la base de leur connaissance expérimentale de l'après-vie, ils ont proposé un cadre logique pour une représentation rationnelle de la dynamique de la vie- où la mort aurait sa place évidente. Il était trop tôt sans doute pour que la psychologie occidentale adhère à ce modèle transpersonnel, tandis que l'Orient, figé dans ses traditions, aurait peine à se reconnaître dans ses vues non orthodoxes. Mais un siècle a passé; la psychologie s'aventure maintenant dans les profondeurs de l'être, et les Orientaux apprennent le langage de la pensée occidentale. Tandis que l'interrogation sur la mort se fait chaque jour plus pressante, les temps mûrissent : bientôt, peut-être, viendra le jour où l'on reconnaîtra, en Occident comme en Orient, que le modèle théosophique offrait depuis longtemps le cadre le plus ouvert - et le plus original - pour une réflexion approfondie sur la destinée posthume de l'homme.

Extraits théosophiques (disponibles sur le site)

Durant de longs âges, des générations successives d'Adeptes ont approfondi les mystères de l'être, de la vie, de la mort et de la renaissance, et ils ont tous enseigné à leur tour certains des faits ainsi appris. (H.P. Blavatsky, La Clef de la Théosophie, p.231).

"La mort est l'ultime extase sur terre". (La Clef de la Théosophie, p.24 note 5).

La mort se présente toujours à notre soi spirituel comme une libératrice et une amie. (La Clef de la Théosophie, p.l76).

La mort est un sommeil. Après la mort, commence, devant les yeux spirituels de l'âme, une représentation qui se déroule selon un programme que nous avons appris et très souvent composé nous-mêmes inconsciemment : là se déploie, dans des faits vécus, la réalisation des croyances correctes, ou bien des illusions que nous avons nous-mêmes créées de toutes pièces. (La Clef de la Théosophie, p-180).

Le mourir et la première mort

Au moment solennel de la mort, même dans le cas de mort subite, chaque homme voit toute sa vie passée se dérouler devant lui dans ses plus minimes détails. Pendant un court instant, l'ego personnel devient un avec l'Ego individuel et omniscient. Mais cet instant suffit pour lui montrer tout l'enchaînement des causes qui ont opéré sa vie durant. Il se voit et se comprend alors tel qu'il est, dépouillé de tout masque flatteur et affranchi de ses propres illusions. Il déchiffre sa vie en spectateur qui contemple d'en haut l'arène qu'il quitte ; il sent et reconnaît la justice de toute la souffrance qu'il a subie. [Cela] arrive à tout le monde, sans exception. [...] Des hommes très bons et très saints peuvent voir non seulement la vie qu'ils quittent mais même plusieurs existences antérieures où avaient été produites les causes qui les firent tels qu'ils furent dans la vie qui vient de se terminer. Ils reconnaissent la loi de karma dans toute sa majesté et dans toute sa justice. (LaClef de la Théosophie, p.l77).

Tout dépend maintenant .de la nature des pensées qu'il a eues durant le cours entier de la vie du corps, car l'âme doit longer la route par laquelle elle est venue et les souvenirs de toute une vie sont alignés le long du chemin; au fur et à mesure que ces souvenirs se lèvent, ils affectent l'entité prête à s'en aller, soit en l'empêchant de se concentrer sur l'Être Suprême, soit en l'aidant à le faire d'une manière plus parfaite. (William Q. Judge, Notes sur la Bhagavad-Gîtâ, fin du ch.II).

Lorsque le souffle quitte le corps, nous disons que l'homme est mort, mais ce n'est là que le commencement de la mort ; elle se poursuit sur d'autres plans. Quand le corps est froid et que les yeux sont clos, toutes les forces du corps et du mental se précipitent à travers le cerveau, et la vie entière qui vient de se terminer s'imprime, par une série de tableaux, d'une manière indélébile dans l'homme intérieur, non seulement dans ses grandes lignes, mais jusqu'en ses moindres détails, jusqu'aux impressions les plus légères et les plus fugitives. À ce moment, bien que tous les symptômes fassent décréter la mort par le médecin, et bien qu'à tous points de vue la personne soit morte à cette vie, l'homme réel est à l'œuvre dans le cerveau et, tant que sa tâche n'y est pas terminée, la personne n'a pas quitté ce monde. Cette œuvre solennelle achevée, le corps astral se détache du corps physique, et l'énergie vitale s'étant retirée, les cinq principes restants se trouvent sur le plan de kâma loka [= plan du désir, où commencent les processus des états de conscience post mortem}. (William Q. Judge, Océan de Théosophie, pp.l04-5).

Les étapes de la mort

Quand l'homme meurt, ses trois principes inférieurs se séparent de lui pour toujours; il s'agit du corps, de la vie, et du véhicule de cette dernière (c'est-à-dire le corps astral, ou le double [astral] de l'homme vivant).(La Clef de la Théosophie, p.l59).

Par suite de la séparation naturelle des principes, provoquée par la mort, l'homme entier se trouve en trois parties.

1°) le corps visible qui, avec tous ses éléments, est abandonné sur le plan terrestre où il poursuit sa décomposition [...].

2°) le kâma rûpa (composé du corps astral et des passions et des désirs) qui, sur le plan astral, commence aussitôt à se désagréger.

3°) l'homme réel - la triade supérieure d'Atma-Buddhi-Manas - non sujet à la mort, maintenant hors des conditions terrestres et privé de corps, commence à fonctionner en devachan uniquement comme un mental revêtu d'un vêtement très éthéré, dont il se dépouillera quand sonnera l'heure de son retour sur terre. (L'Océan de Théosophie, p.105).

L'expérience du kâma loka et la seconde mort

Le kâma loka est une localité astrale [...] II n'a ni étendue ni frontières définies, mais il existe dans les limites de l'espace subjectif, c'est-à-dire, au-delà des perceptions de nos sens. Il existe néanmoins, et c'est là que les eidôla [images ou doubles] astraux de tous les êtres qui ont vécu, y compris les animaux, attendent leur seconde mort. Pour les animaux, cette mort vient avec la désintégration et la disparition complète de leurs particules astrales jusqu'à la dernière. Pour l'eidôlon humain, elle commence quand la triade Atma-Buddhi-Manas "se sépare", [...] de ses principes inférieurs, ou du reflet de l'ancienne personnalité, pour se plonger dans l'état dévachanique.(La Clef de la Théosophie, p.l59).

Chaque atome destiné à former l'homme possède une mémoire qui lui est propre, et dont la durée sera proportionnée à la force qu'il a reçue. S'il s'agit d'une personne très matérielle, très grossière, ou très égoïste, la force subsistera plus longtemps que chez toute autre; par conséquent la conscience automatique sera, dans ce cas, mieux définie et égarera davantage l'homme qui, sans connaissance, se mêle de nécromancie. La partie purement astrale de cette coque [= l'eidôlon humain] contient et conserve le souvenir de tout ce qui se passa durant la vie de l'individu, une des qualités de la substance astrale étant d'absorber et de conserver les scènes, les images, les impressions de toutes les pensées et de les projeter par réflexion quand les circonstances le permettent. [...] Cette coque astrale, rejetée à la mort par chaque être humain [...] dépourvue de tous les principes supérieurs [...] qui servaient de guides [...] erre et flotte de place en place, sans volonté propre, mais entièrement gouvernée par des attractions dans les champs astraux et magnétiques. [...] Privées d'âme et de conscience, ces coques ne sont nullement les esprits de nos morts. Ce sont les vêtements dont l'homme intérieur s'est dépouillé.(L'Océan de Théosophie, p.109).

Morts violentes

Les suicidés et ceux dont la vie est soudainement fauchée par un accident, par un meurtre légal ou illégal, demeurent en kâma loka ainsi ces pensées, l'entité passe par la jeunesse, la croissance et la vieillesse, c'est-à-dire l'élan impétueux de la force, son expansion et son déclin, jusqu'à l'épuisement final. (L'Océan de Théosophie, p.l20).

Pendant chaque période devachanique, l'Ego, omniscient comme il l' est perce, se revêt, pour ainsi dire, du reflet de la "personnalité" qui fut. [...] L'efflorescence idéale de toutes les qualités, ou attributs, de caractère abstrait, donc de nature impérissable et éternelle, s'attachent à l'Ego après la mort et le suivent ainsi en devachan. Il s'agit de qualités telles que l'amour, la miséricorde, l'amour du bien, du vrai et du beau, qui se sont toujours manifestées dans le coeur de la "personnalité" de son vivant. Alors, pour la durée de cette période, l'Ego devient la réflexion idéale de l'être humain qu'il fut la dernière fois sur terre, mais cette réflexion-là n'est pas omnisciente [...]. La béatitude en devachan est totale. C'est l'oubli absolu de tout ce qui a causé de la souffrance ou du chagrin dans l'incarnation passée [...] L'être vit entouré de tout ce à quoi il a vainement aspiré et en compagnie de tous ceux qu'il a aimés sur terre. Les plus ardents désirs de son âme se trouvent comblés. Et ainsi, il vit pendant de longs siècles une existence de béatitude sans mélange, qui est la récompense des douleurs qu'il a endurées pendant la vie terrestre. (La Clef de la Théosophie, pp.l63-4).

Pour la personnalité terrestre de l'homme, l'immortalité et la conscience après la mort deviennent toutes les deux simplement des attributs conditionnés, car elles dépendent entièrement des conditions et des croyances qu'a créées l'âme humaine elle-même durant la vie du corps. Karma agit sans cesse: nous ne moissonnons dans notre vie après la mort que les fruits de ce que nous avons semé nous-mêmes pendant celle-ci. (La Clef de la Théosophie, p.l75).

Une "entité" est immortelle, mais elle ne l'est que dans son essence ultime, non dans sa forme individuelle. Arrivée au dernier point de son cycle, elle est absorbée dans sa nature primordiale et elle devient esprit, perdant alors son nom d'Entité.

En tant que forme, l'immortalité de l'entité est limitée à son cycle de vie, le Mahâmanvantara-, celui-ci écoulé, elle est indissolublement unie avec l'Esprit Universel et identique à lui, en cessant d'être une Entité distincte. Quant à l'Ame personnelle, c'est-à-dire l'étincelle de conscience qui conserve dans l'Ego Spirituel l'idée du "Moi" personnel de l'incarnation précédente, elle ne dure, en tant que souvenir séparé et distinct, que jusqu'à la fin de la période dévachanique. A l'expiration de celle-ci, elle s'ajoute à la série des autres incarnations innombrables de l'Ego, comme le souvenir qui reste dans notre mémoire, à la fin de l'année, d'un seul jour parmi tous les autres. [...] Seul est immortel ce qui est indissolublement cimenté par Atma ( c'est-à-dire Buddhi-Manas). (La Clef de la Théosophie, p.l23)

La vision prospective au sortir du devachan

De même qu'au moment de la mort l'homme passe en revue rétrospectivement la vie qu'il a menée, de même au moment où il renaît sur terre, l'Ego qui se réveille de l'état du devachan a une vision prospective de la vie qui l'attend et se rend compte de toutes les causes qui l'y ont conduit. Il en prend conscience et voit le futur, parce que c'est entre le devachan et la re-naissance que l'Ego regagne sa pleine conscience manasique et, redevient, pendant un court espace de temps, le dieu qu'il était avant de descendre pour la première fois dans la matière conformément à la loi karmique, et s'incarner dans le premier homme de chair. Le "fil d'or" voit toutes ses "perles" et il n'en manque pas une. (La Clef de la Théosophie, pp.l77-8).

Toute la période assignée par les forces de l'âme ayant pris fin en devachan, les fils magnétiques qui rattachent l'âme à la terre commencent à affirmer leur pouvoir. Le Soi se réveille de son rêve, il est rapidement emporté vers un corps nouveau puis, juste avant la naissance, il perçoit l'espace d'un instant, toutes les causes qui l'ont conduit en devachan et qui le ramènent à une vie nouvelle; comprenant que tout est juste, que tout est le résultat de sa propre vie passée, il ne murmure pas, mais se charge de nouveau de sa croix: une autre âme est revenue sur terre. (L'Océan de Théosophie, p.l23).

Textes Théosophiques - Paris

Le Mystère de la mort -- Mourir pour renaître -- Expériences de Mort Approchée " (EMA -- NDE) -- La Mort et les nécessaires métamorphoses de l'âme -- La mémoire chez les mourants -- Un Prophète astral -- Un avertissement psychique -

(33) Ces passages du Bardo Thödol ont été pris avec beaucoup de sérieux, on s'en doute, par les psychanalystes : ainsi les vieux sages du Tibet avaient déjà repéré, avant la naissance, les racines du fameux complexe d'Oedipe.

(34) Généralement, le mieux pour le défunt est d'invoquer son Yi-dam (divinité tutélaire à laquelle il est particulièrement relié) ou, à défaut, Avalokiteshvara, le Seigneur de la Grande Compassion.

(35) Sauf cas particuliers (p. ex. : enfants mourant en bas âge).

(36) Cf. Fosco Maraini, Tibet secret, (Arthaud), pp.213-4).

(37) Cf. Bibliographie (Tenzin Gyatso, Kindness, Clarity and Insight).

(38) [En tibétain: rigpa].

(39) [En tibétain : dzogchen (que les Nyingmapa considèrent comme l'enseignement le plus secret du Bouddha)].

(40) Avec ces remarques du Dalaï Lama, il est évident qu'on ne saurait prendre ces diverses visions pour des émergences spontanées d'archétypes surgis selon Jung de l'inconscient collectif, alors qu'il s'agit de souvenirs et même de rappels à la conscience d'images longuement enregistrées par des exercices de visualisation.

(41) Il faut rappeler, avec la Théosophie, que les êtres qui parviennent à conserver après la mort leur conscience personnelle (avec leur volonté d'agir et leur pouvoir de choix) sont très exceptionnels. Même en réussissant cet exploit, il faut encore qu'ils s'orientent vers les niveaux spirituels, et s'y maintiennent en permanence - sans défaillir - ce qui n'est pas donne à tous. Pour la majorité de ceux qui suivent le Bardo Thödol de leur vivant, les divinités seront assurément rencontrées de nouveau, 1°) au moment de la revue panoramique de la vie comme une partie de leurs souvenirs les plus intenses et, 2°) après la mort, dans l'état de grande béatitude où elles serviront sans doute de base à une riche méditation - comme l'image du Christ pour le chrétien, ou de Krishna pour l'hindou.

(42) En quelque sorte : "Des profondeurs, je t'ai appelé au secours, Seigneur".

(43) Cf. La Voix du Silence ("Les deux Sentiers") où est prônée la voie du Bodhisattva. Il faut noter aussi que, dans un esprit moins altruiste, certains yogis, préférant de façon réaliste un nirvâna "éternel" à un samâdhi posthume de plusieurs millénaires, se hâtent de revenir sur terre afin d'y reprendre efficacement leur discipline toute tournée vers ce but suprême.

Bibliographie

Bardo Thödol (traductions):

- W.Y. Evans-Wentz, The Tlbetan Book of the Dead, Oxford University Press, Londres, 1927. Ouvrage traduit en français par Marguerite La Fuente (Adrien-Maisonneuve, Paris, 1933).

- F. Freemantle & Chögyam Trungpa, Thee Tlbetan Book of the Dead, Shambala Pub. Inc., Boulder (USA), 1975; édition française, Le Courrier du Livre, Paris, 1974.

- Eva K. Dargyay & Geshe Lobsang Dargyay, Bardo-Thödol, Scherz Verlag, 1977 ; édition française Dervy-Livres, Paris, 1980; édition de poche, revue et corrigée, Albin Michel, Paris, 1981.

Blavatsky, Helena Petrovna

- La Clef de la Théosophie (1888), trad. française, Textes Théosophiques, Paris, 1983.

- La Voix du Silence (1889), trad. française, Textes Théosophiques, Paris, 1991.

- H.P. Blavatsky Theosophicaî Articles, 3 vol., Theosophy Co., Los Angeles, USA, 1981.

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