lundi 23 février 2009

"ENTRETIEN AVEC PAULE SALOMON"



1 La spirale du bonheur
2 Le couple androgyne
3 Le Couple : Une Troisième Voie


 Pourquoi la spirale ?
 
Trop souvent nous entendons parler de la spirale infernale, celle qui nous précipite de charybde en Scylla, d’épreuves en difficultés, de contrariétés en drames. Proposer la spirale du bonheur c’est avoir la conviction que le statut fataliste de victime d’un destin aveugle, vengeur ou éprouvant n’est pas irrémédiable ; nous disposons d’une marge de liberté et d’intervention. Nous sommes capables de devenir les créateurs de notre vie, de nous positionner de plus en plus centrés et conscients. L’enchaînement des causes et des effets peut s’améliorer de telle manière que nous attirions de plus en plus à nous des relations et des modes de vie qui correspondent à ce que nous souhaitons vivre et expérimenter.

L’idée du bonheur a beaucoup changé au cours des siècles. Mais l’idée du choix, donc du pouvoir créateur et de la liberté reste centrale. Comment passer de la dépendance du fusionnel initial dans le ventre de maman à l’autonomie sans se faire piéger par l’indépendance du désir de se différencier, d’exister en tant qu’individu. Toute notre vie nous expérimentons ce paradoxe de désirer le fusionnel, et désirer l’individuation. C’est par un trajet d’apprentissage et de développement de la conscience que nous évoluons toujours plus près de nous-même. D’où je pars et où je vais et comment j’y vais. Le dessin de la spirale répond à cette question. Je ne suis pas la première à dire que nous évoluons en spirale mais je propose un contenu, sept étapes qui sont nos risques et nos chances. A chaque étape nous aurons des gains et des pertes. J’appelle cette spirale la roue de la transformation.
Quel est ce Soi qui est au centre de la spirale ?

Quand on dit « je suis centré », peu de gens demandent de quoi il s’agit. L’expression va de soi parce qu’elle correspond à une expérience qui se situe au-delà des convictions des uns et des autres. La notion du « Soi » est très présente chez Jung qui l’a nommé à la suite du taoïsme ” La Fleur d’or”.
De nombreuses pratiques dans différentes traditions tentent d’amener la personne de la périphérie au centre, de la jeter en elle-même. L’évolution consiste à s’entraîner à une souplesse intérieure toujours plus grande pour passer de la périphérie au centre et inversement mais en conscience.
Pourquoi sept étapes sur cette spirale ?

Au fur et à mesure de mon travail sur moi-même et avec les autres j’ai pu me rendre compte que je pouvais nommer les difficultés majeures qui se présentaient. C’est d’une grande utilité dans le travail de thérapie et de développement personnel.
La compréhension mentale n’est ni à diviniser, ni à diaboliser. Elle joue son rôle. Ma formation de professeur de philosophie m’a entraînée à saisir le rôle de la vision globale. Je propose une vision synthétique de l’évolution et un outil de travail.
Sept points de croisement, sept handicaps, sept chances aussi, sept archétypes qui sont soit négatifs parce que trop loin du Soi, soit positifs parce qu’ils commencent à être imprégnés de conscience.
Il y a donc une frontière où tout bascule, une frontière que nous connaissons bien entre le trop ou pas assez.

Le fusionnel, la différenciation avec ses modes dominant-dominé, la révolte et le conflit constituent les trois premiers vecteurs à travailler pour chacun d’entre nous. Ce sont les plus archaïques. Tant que nous sommes majoritairement en train de vivre sur l’un ou l’autre de ces rayons nous subissons plus que nous n’agissons. Avec le vecteur de l’intelligence éclairée, de la compréhension il se passe un grand retournement. Puis la manière dont nous débloquons nos identités d’homme et de femme nous conduit vers une pacification, une vie de l’âme, une ouverture du cœur. Enfin la dimension de sagesse toujours présente ne demande qu’à s’activer pour introduire plus de luminosité et d’amour. Pour créer notre vie nous avons besoin de passer davantage dans les cinquième, sixième et septième rayons.
L’évolution consiste-t-elle à passer d’un archétype à l’autre ?

Bien sûr nous évoluons classiquement d’un point à l’autre sur la spirale qui nous rapproche du Soi. Mais cette évolution linéaire représente la voie longue et elle n’est pas exempte de retours en arrière, de régression. Combien de personnes se désolent de découvrir la paix en séminaire et de retrouver des conflits dans leur vie professionnelle et familiale. La spirale montre bien que nous repassons encore et encore par les mêmes archétypes mais que nous pouvons espérer tourner plus proches du Soi.
A chaque instant les archétypes sont potentiellement présents dans leur positif et leur négatif. Il appartient à notre liberté de vivre toujours plus en conscience, de chevaucher le négatif pour conduire chaque force vers le positif. Cette aventure intérieure et extérieure est exaltante. La voie plus courte mais pas définitive consiste au sein de chaque rayon à toucher le Soi.
Cette compréhension de la spirale rend-elle optimiste ?

Elle rend d’abord tolérant avec soi-même et avec les autres ; elle dédramatise des situations qui prises isolément laissent désespérés. Elle permet de se resituer, de mettre des liens et des mots, de considérer les choses en terme de niveau d’évolution au lieu de les lire dans l’absolu. Les gens qui ont une structure révoltée vivent un grand moment quand ils comprennent que le non leur a donné beaucoup d’énergie mais que tant qu’ils ne trouveront pas un oui ils seront esclaves de leur propre révolte.
En ce qui me concerne, je suis très amoureuse de ce travail parce qu’il est efficace. A chaque archétype correspondent des outils d’évolution, de passage qui sont souvent psychocorporels, avec une conjonction entre la vitalité et l’élévation. Tout est utilisé. La danse, le chant, la marche, la respiration accélérée, la méditation, l’élucidation verbale. Tourner sur la spirale rend superbement vivant.
Il s’agit donc non d’un optimisme de promesse comme la promesse d’une vie meilleure ou d’un paradis, mais d’une réalité énergétique ici et maintenant dés que nous prenons contact avec notre capacité de centrage.
Nous n’avons pas à attendre qu’une blessure affective, un décès ou un accident nous déstabilise. Nous pouvons anticiper ces états d’urgence, écouter la voix qui nous demande de donner un sens à notre vie.
Pourquoi un sous -titre, croire en soi ?

Il y a beaucoup de livres sur l’estime de soi, l’amour de soi mais souvent on reste trop à la périphérie, à un niveau de recette. Je souhaite resituer cet accomplissement central dans une vision d’ensemble qui inclut la dimension de l’amour. Croire en soi ne se sépare pas du fait de croire en l’amour et croire en la conscience. De la même manière les changements individuels participent aussi d’un changement collectif et nous nous acheminons vers une masse critique. Les gens en changement et en ouverture seront alors plus nombreux que ceux qui cultivent des valeurs d’appropriation et de fermeture.
Peut-on dire que vous pratiquez une forme de psychologie spirituelle ?

Oui si l’on entend par spirituel, un état de l’être qui ne renvoie à aucune transcendance, à aucune religion. L’expérience de l’état d’amour est une expérience spirituelle. Mon expérience m’amène à penser que pour guérir une blessure, il ne faut pas seulement l’écouter et la comprendre, il est nécessaire que la personne change de plan, fasse de sa blessure une perle, un acte créatif qui la resitue dans le lien d’amour.
On vous connaît surtout pour vos livres sur l’homme, la femme, l’amour, que représente ce livre pour vous ?

Incontestablement une synthèse mais aussi un travail spécifique mené en séminaire depuis une quinzaine d’années sur la manière de passer de la victime au créateur. Actuellement je forme aussi de futurs thérapeutes. Ce livre est mon septième livre depuis la parution de Corps vivant et de la Femme Solaire. Il représente comme la fin d’un cycle de travail et de réflexion.



"LE COUPLE ANDROGYNE"
    
 
Il faut abandonner la complémentarité

Considérations sur une nouvelle identité masculine


Le couple de demain sera androgyne ou ne sera pas :
chacun ayant réconcilié ses pôles féminin et masculin
pour à la fois, plus d'autonomie et de solidarité.

Psychologies : Vous recevez dans vos séminaire des centaines d'hommes et de femmes. Quel est le nouvel enjeu auquel ils sont confrontés ?

Paule Salomon : Depuis toujours, les différences entre hommes et femmes sont accentuées au lieu d'être gommées. Tout s'est toujours passé comme si les femmes devaient apporter dans le couple l'intériorité, la douceur, l'intuition alors que les hommes, eux, représentaient la conquête, la force et l'action à l'extérieur. Biologiquement, il est vrai, nous sommes ainsi faits: le sexe de la femme se trouve à l'intérieur, celui de l'homme est extérieur. Mais, aujourd'hui, nous sommes appelés à abandonner la complémentarité et à mixer nos identités. Dans le couple, les deux partenaires sont autorisés à se maintenir non pas à un seul pôle, mais aux deux en même temps : les femmes doivent expérimenter leur force et les hommes leur sensibilité. Il revient donc à chacun de réconcilier les deux figures de son couple intérieur. C'est là une toute nouvelle donne. Et une véritable initiation dans la vie quotidienne, car la conscience nous pousse à travers nos unions à devenir plus complets intérieurement.

Comment cela se traduit-il pour les hommes ?

Dans mes séminaires et mes stages, je vois presque exclusivement des femmes qui portent beaucoup de masculin en elles et des hommes beaucoup de féminin. Ceux-ci paraissent dans un premier temps très affaiblis : au chômage dans la plupart des cas, ils se plaignent d'être envahis, à la fois par les femmes extérieures et par leur féminin intérieur. C'est là une des premières difficultés dans leur couple : ils vont facilement être dominés car ils ont hérité d'une image du féminin faible et soumis. D un autre côté, les femmes les trouvent très " craquants " car elles ressentent qu'avec leur sensibilité, ils sont capables d'amener l'amour à un endroit où les machos ne le pouvaient pas. Progressivement, ces hommes ont à découvrir qu'il y a d'autres jeux que ceux du pouvoir, qu'être un homme ne signifie plus seulement être guerrier et invulnérable, c'est à la fois être fort et vulnérable. Comme les troubadours d'autrefois, ils peuvent avoir un nouveau projet : la réalisation de l'amour. Jusque-là, seule la réussite sociale leur importait. La réconciliation de leur sensibilité féminine et de leur force masculine peut les amener à s'orienter vers des activités humanitaires ou liées à l'écologie, à l'art.

Qu'en est-il des femmes ?

Celles que j'accueille dans mes séminaires traversent une période de crise jusqu'à l'âge de 40 ans environ, elles ont misé sur leur réussite sociale. Puis, elles se rendent compte qu'il manque quelque chose à leur vie, même si elles ont un partenaire. C'est d'ailleurs étonnant de voir à quel point une femme dominante s'ennuie dans son couple! Lorsqu'elle tente de changer, c'est en retrouvant les autres femmes qu'elle y parvient. Je crois qu' initiatiquement, toute femme naît une seconde fois d'une femme qui n'est pas sa mère. Par la confiance envers l'autre femme, qui n'est plus perçue comme une rivale, elle recontacte son féminin, s'ouvre à une autre dimension de l'amour et peut alors remontrer l'homme. Du point de vue social, il n'est pas question pour ces femmes d'abandonner les territoires q,u'elles ont conquis. Mais elles réintroduisent la notion de loisir et de bien-être dans leur vie, en modulant notamment leur emploi du temps. Elles affirment aussi changer leur manière d'exercer l'autorité : elles imposent moins et découvrent ainsi que les autres savent se mettre en quatre dès qu'on leur laisse plus d'espace. Avant, seul le résultat comptait pour elles. Aujourd'hui, elles s'ouvrent au plaisir de créer des relations d'échange. Leur bonheur de vivre grandit, car l'importance des relations a repris sa place. Ainsi, elles se mettent à regarder leur mari différemment : retrouvant plus d'amour en elles, elles voient les aspects positifs de leur partenaire et decouvrent alors qu'elles vivent avec quelqu'un de formidable.

Connaissez-vous de ces couples " androgynes" ?

Oui. Et même si les gens ne se disent pas consciemment " Je vais former le couple le plus androgyne qui soit ", de plus en plus d'unions de ce type apparaissent. Dans tous les cas, les deux partenaires sont autonomes financièrement et ont une carrière prenante. La femme laisse passer son côté déterminé, l'homme accentue son côté féminin, ne serait-ce que physiquement. Un type d'alliance que je résume en une formule: " solitaires et solidaires ".

[Propos recueillis par Pascale Senk (magazine psychologie)]


"LE COUPLE: UNE TROISIEME VOIE"


L'AMOUR COMME VOIE DE CIVILISATION ?
En commençant par un nouveau pari
au sein même du couple ?
Pourquoi pas …

L'amour est une fleur de civilisation qui continue d'éclore et de révéler ses pétales à nos yeux éblouis. Et l'amour est aussi parfois un bourgeon gelé, une promesse jamais tenue, rattrapée par les archaïsmes de nos comportements. C'est ainsi qu'au sein du couple deux puissances vont s'affronter, l'une au grand jour, l'autre souterraine. La relation dominant/dominé, maître/esclave ne va plus cesser désormais d'étendre ses racines à tous les secteurs d'activité. Jusqu'à présent, la loi de la mère et la loi du père ont cohabité sans parvenir à s'exclure et il n'y a jamais eu de véritable alliance. La mère s'est soumise, elle a même parfois renié sa propre loi, mais sa puissance engloutie était toujours là, tapie et prête à resurgir à la moindre possibilité. Le couple a été bâti sur cette terrible disymétrie, sur cette poudrière. Toute personne soumise formente, même inconsciemment, les termes de sa révolte. Toute prise de pouvoir comporte une escalade de tyrannie en réponse à cette révolte potentielle. L'heure de la revanche arrive toujours et le dominant devient dominé à son tour par l'attraction irrésistible de vivre tous les possibles. Mais le propre de cette situation est d'être bloquée et souffrante, d'accumuler de la violence. Ni la domination ni la soumission ne sont mauvaises en elles-mêmes lorsqu'elles sont transitoires ; mais quand elles deviennent institutionnelles, elles nourrissent la guerre.

La déesse-mère engloutie

Nous sommes les héritiers de ce couple infernal, condamné au conflit. Car cette vieille rivalité entre la loi du père et la loi de la mère n'est pas réglée, d'autant moins réglée que "l'aspect sombre de la déesse antique n'a pas fait sa réapparition dans notre civilisation" (Marie-Louise Von Franz).
Le masculin de l'être, l'animus, s'est beaucoup développé, notamment en Occident, mais le féminin de l'être et l'éros de la vie ont encore besoin de se développer, de se connaître pour nous permettre de devenir plus humains.
Nous sommes tous hommes ou femmes handicapés par cette méconnaissance de la mère, nous ne savons pas comment la découvrir, la traverser. Nous restons dans nos comportements prisonniers de ce premier stade relationnel et fusionnel, fusionnel et destructeur. Dans le processus qui amène un être à se développer comme un individu à part entière, toujours plus libre et conscient à l'intérieur de lui, la faiblesse de l'anima et de l'éros nous fait boiter. Tous les échecs de couple prennent racine dans ce déséquilibre du premier couple fondateur, celui qui se joue dans le ventre de maman. Le patriarcat n'est d'une certaine manière qu'une énorme entreprise réactionnelle contre cette toute-puissance archaïque de la mère ; mais qui dit réaction ne dit pas création heureuse. Le patriarcat est un esclavage masqué qui n'a rendu heureux ni les hommes ni les femmes. La conscience collective actuelle est en train de chercher son dépassement.

Une civilisation de la co-création

Tout se passe comme si l'humanité avait joué une civilisation de la mère, puis une civilisation du père, la première inconsciente, indifférenciée, la seconde réactionnelle. Est-il possible aujourd'hui d'envisager une civilisation de l'homme et de la femme dans une relation de coopération, de co-création? La différence biologique et psychique peut-elle être vécue autrement que sous le signe de la peur, de la menace, de l'exploitation ? Nous sommes confrontés à la création nouvelle et brûlante de nos relations. Jamais peut-être le couple n'a été aussi menacé, les divorces se multiplient et pourtant jamais les hommes et les femmes n'ont paradoxalement partagé autant de goûts et d'activités. Les deux sexes vivaient dans deux cercles soigneusement séparés, dans deux identités étanches pendant des siècles mais depuis quelques années nous empruntons les uns aux autres les vêtements, les comportements, les prérogatives. Il ne s'agit pas pour autant, comme on l'a cru, de la naissance d'un unisexe, mais de l'apparition de possibilités nouvelles dans la manière d'être une femme et d'être un homme. Tout se passe comme si nous étions d'avantage autorisés à être bipolaire, féminin-masculin et masculin-féminin.

Une logique du paradoxe

Jusqu'à présent nous étions enfermés dans une logique d'exclusion : si je suis du féminin, je ne suis pas du masculin et vice-versa. Je ne pouvais me poser qu'en m'opposant. Est-il possible de vivre dans une bipolarité d'être une chose et son contraire, de circuler d'un pôle à l'autre, de vivre dans la tension des deux pôles, dans la richesse de l'ambivalence ? Pour accéder à ces nouvelles identités nous avons besoin d'accéder à une nouvelle logique, la logique du paradoxe. Tous les changements relationnels à venir tiennent à ce changement de paradigme que nous commençons a pouvoir énoncer clairement mais qui met plus de temps à s'intégrer dans chaque vie.
Existe-t-il un troisième terme, un au-delà du bien et du mal, un au-delà du masculin et du féminin, du vulnérable et de l'invulnérable, de l'actif et du réceptif, du dépendant et de l'indépendant ? Nous vivons la plupart du temps basculés d'un pôle à l'autre, et toujours tentés de renier l'un des deux. Dans les relations, cette situation psychique crée des ravages. Car je suis tenté de m'attribuer le pôle du bien, du bon, et de poser sur l'autre, sur les autres, le pôle du mauvais. Dans le couple, le compagnon est le support idéal de ces projections-déjections. Pendant quatre mille ans de patriarcat, le masculin a été le bien et le féminin le mal. L'extraordinaire simplicité du processus n'a pas pour autant permis la lucidité et la maîtrise. Moi, un homme, j'ai du féminin en moi ; moi, une femme, j'ai du masculin en moi. Tout se passe comme si la réalisation d'une vie passait par la conquête de sa complétude. Comment devenir ce que je suis, comment devenir un androgyne intérieur, un être capable de -,,ivre sa douceur et sa force, de découvrir le mariage intérieur de ses deux énergies et d'y puiser la volupté d'exister, l'extase de vivre en musique de fond. La sainteté n'est-elle pas de l'androgynat, une sainteté au quotidien qui est respect de tout le vivant, voie du milieu, gravité douce et rire tendre.

Deviens qui tu es

Le programme est inéluctablement en route. L'individualité est devenue une valeur à part entière. Personne n'accepte plus d'être la moitié de quelqu'un et personne n'accepte plus de vivre avec quelqu'un pour des raisons de convenance, d'argent ou même de famille. Les couples se séparent de plus en plus vite parce que personne ne supporte plus de se voir rétréci ou raccourci au nom du mariage. L'aliénation d'une personne à une autre est devenue intolérable, irrespirable. L'air du temps véhicule cette exigence : aller jusqu'au bout de soi-même quel qu'en soit le prix. Cette exigence est d'ordre spirituel même si elle n'est pas comprise comme telle. Car elle implique de découvrir les clefs du voyage de l'amour - amour de soi, amour de l'autre et amour de la vie. Le sens du couple a changé subrepticement, il ne s'agit plus seulement de créer une cellule stable, il s'agit d'apprendre à aimer, de vivre l'amour et le désir dans le couple.

Ce qui fait mourir l'amour, ce qui rend l'intimité insupportable pour certains, c'est cette pression moralisante qui s'exerce de l'un sur l'autre, ce contrôle, cette accusation et cette aliénation de conscience. Pouvons-nous imaginer une autre manière de vivre en couple qui ne comporte pas d'ingérence l'un sur l'autre ? Peut-on respecter l'autre comme une personne à la fois même et différente sans prendre pouvoir sur elle, sans se sentir de droit ? Peut-on être à la fois solitaire et solidaire, amant et ami, fiancé et marié, allié et libre ? Nous sommes apparemment là dans des exigences contradictoires mais notre pari d'humanité semble bien être dans la réconciliation des contraires, dans le dépassement des oppositions, dans l'instauration de la paix au sein des tensions. Apposer au lieu d'opposer. C'est d'une véritable révolution de l'esprit dont il s'agit, d'un revirement de la conscience, d'une sortie de l'emprise du péché et de la culpabilité dans les relations. Un homme et une femme se proposent mutuellement de venir l'un vers l'autre tout en continuant d'aller vers eux-mêmes. Une conscience libre rencontre une autre conscience libre et leurs désirs l'un pour l'autre naissent au coeur de cette liberté. L'angoisse que j'éprouve à t'aimer sans être sûr d'être aimé en retour, me pousse à t'emprisonner mais je peux aussi choisir d'apprivoiser mon angoisse par ma rencontre avec ma femme intérieure ou mon homme intérieur et m'engager sur un chemin de libération.

Le couple de la quête

Chaque couple retraverse toutes les étapes de l'humanité depuis le stade fusionnel jusqu'au sixième stade androgyne, en passant par le stade patriarcal, conflictuel, éclairé, lunaire. La plupart des couples éclatent au troisième stade. Quand l'homme était dominant au deuxième stade, la femme devient dominante au cinquième stade. Le couple patine à nouveau au troisième stade du conflit. Le grand passage se fait au quatrième stade éclairé. C'est le stade de la prise de conscience et du désir de sortir de la relation dominant/dominé. Mais la bonne volonté ne suffit pas. Il s'agit d'une véritable transformation, la sortie du schéma de combat, gagnant/perdant, la perception de la co-création et de l'alliance. Le cinquième stade est tout particulièrement intéressant pour notre époque ; il indique une évolution des identités masculines et féminines. La femme masculinisée domine et l'homme féminisé se laisse dominer. Certains couples aujourd'hui au lieu de vivre une situation patriarcale passent directement du premier stade amoureux au cinquième stade puis régressent au troisième stade du conflit. Ils tentent de comprendre et tentent d'accéder au quatrième stade éclairé, ils essaient le schéma inverse qui dégénère aussi en conflictuel. Ils ne restent ensemble que dans la mesure où ils font l'un et l'autre une évolution vers un androgynat qui leur permet de dépasser la relation dominant/dominé et d'entrer dans le sixième stade. La réussite d'un couple est un véritable parcours initiatique et le couple constitué de deux êtres androgynes ne s'atteint que dans la mesure où l'angoisse de l'amour et les projections culpabilisatrices commencent à laisser place à une confiance, à une acceptation inconditionnelle de l'autre. L'aventure du couple est un voyage d'amour et une quête spirituelle.

La troisième voie

En chacun de nous, homme ou femme, l'âme a une prise de conscience à faire, une complémentarité à réaliser entre le masculin et le féminin avant d'aborder l'unité, le noyau intérieur que Jung appelle le Soi. C'est le voyage du processus d'individuation ou de réalisation que chaque être humain se propose souvent sans le savoir de parcourir. Les six premières étapes permettent d'aller de l'inconscient au conscient en passant par des épreuves plus ou moins longues et difficiles. Pendant longtemps, la sixième étape était exclue du patriarcat et de la conscience collective ; seuls quelques individus privilegiés menant une quête ardente pouvaient l'expérimenter. Aujourd'hui, le temps est venu de réaliser consciemment ce programme au niveau du plus grand nombre. L'amour humain incarné dans le couple est peut-être la seule valeur qui puisse proposer un sacré collectif en dehors de toute religion. Nous avons besoin d'un nouvel art d'aimer. Nous avons besoin de redécouvrir le hiérosgamos, la rencontre sexuelle dans un esprit d'unité.
Entre les deux pôles opposés du sacré et du profane, le couple éveillé est une troisième voie. C'est ce qu'avait déjà entrevu le visionnaire Teilhard de Chardin : il existe "une troisième voie non moyenne mais supérieure entre un mariage toujours polarisé sexuellement sur la reproduction et une perfection religieuse toujours présentée théologiquement en terme de séparation". Le couple de l'âme est éveillé à une perception plus subtile. Il est un peu comme une forme invisible qui planerait au-dessus de tous les couples et s'incarnerait par moments privilégiés. L'Autre m'est à jamais inatteignable quelle que soit l'intensité de l'amour qui m'anime et pourtant, par instants privilégiés, nos deux âmes peuvent se déverser l'une dans l'autre. La folie de l'amour c'est de vouloir devenir l'autre ou d'exister par son regard. La sagesse de l'amour, c'est de savoir devenir toi et revenir à Moi. J'acquiers comme une légéreté de l'être à me démultiplier et, paradoxalement, c'est ainsi que je me rapproche le plus du sentiment d'unité qui est mon horizon et ma nostalgie, ma patrie d'origine.

Nouvelles clés Automne 94

http://www.paulesalomon.org/pages/articles/art_1.htm
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