vendredi 23 avril 2010

"LA SURVIE DE LA CONSCIENCE"

Entretien avec Sogyal Rinpoché, par Marc Questin

Disciple d’un maître tibétain vénéré, Jamyang Khyentse Chodyi Lodro, Sogyal Rinpoché est lama et enseigne à Paris le sentier Dzog-Chen. Il nous entretient ici de la mort et de son processus. C’est en réalisant la nature de la conscience, qui est la nature primordiale de la nature de Bouddha, que l’esprit peut être libéré de son extrême confusion. Comprendre d’abord la nature de l’esprit peut nous permettre d’assister une personne mourante avec intelligence et compassion. Connaître le processus de la mort permet de mieux gérer la voie royale de l’existence, de transmuter nos illusions dans le creuset d’une joie conquise.


Nouvelles Clés : Qu’est-ce qui vous a amené, dès votre plus jeune âge, à vous intéresser à la mort ?

Sogyal Rinpoché : Il existe une tradition au Tibet où des enfants très particuliers sont éduqués très tôt pour être des enseignants. On les connaît en Occident sous le nom de « lamas incarnés ». J’ai été choisi comme un enfant incarné et éduqué dans un monastère où j’ai eu la chance extraordinaire d’être élevé par un des plus grands maîtres du Tibet. Quand j’avais cinq ou six ans, l’un des disciples les plus proches de mon maître est soudainement tombé malade et il est mort. Le processus de sa mort a pris une à deux semaines. Durant ce temps, tous le monastère, toute la communauté, était remplie d’une atmosphère de mort et mon maître a utilisé cette mort, la mort de cet intendant, comme un enseignement. Ce qui était absolument extraordinaire c’est que, bien que ce moine se mourait et qu’il y avait beaucoup de tristesse dans ce monastère, il y avait pourtant une grande paix à l’intérieur de nous. Mon maître guidait ce disciple à travers toutes les différentes étapes de la mort. Cette expérience m’a impressionné. Deux ans plus tard, nous étions en pèlerinage avec mon maître et nous nous rendions vers le Tibet central. Il y avait avec nous un disciple très proche de mon maître, qui était un grand méditant. Ce lama est tombé soudainement malade et il est mort près de Yambok.

Je me souviens qu’après sa mort, j’ai pleuré toute la nuit et j’ai véritablement réalisé à ce moment-là que la mort fait partie de la vie. C’est une chose que nous apprenons dès notre plus jeune âge dans le Bouddhisme. Dès que vous êtes né, la mort est inévitable.

Plus tard, lorsque je suis venu en Occident, j’ai étudié la philosophie et les religions comparées à l’université de Cambridge, et j’ai commencé à donner des cours sur la mort. J’ai été invité à une conférence très importante sur la mort qui s’intitulait « Les Portails de la Mort ». C’était en 1979. Ce fut là un moment crucial. Tous les grands dirigeants des hôpitaux de vieillards y participaient ainsi que les spécialistes des recherches sur l’expérience proche de la mort. La conférence réunissait ces deux sortes de participants : les mouvements des hospices et les spécialistes des recherches sur l’expérience proche de la mort (Near Death Experience). Ils m’ont demandé de continuer à travailler dans cette direction. J’ai donc continué depuis de travailler dans ce domaine de la mort et j’ai enseigné partout en Europe et aux Etats Unis.

N. C. : Avez-vous rencontré des personnes qui, mortes cliniquement, sont néanmoins revenues de la mort ?

S. R. : J’ai rencontré un certain nombre de personnes en Occident qui m’ont parlé de cette mort clinique et d’en être revenues. Au Tibet, nous avons aussi beaucoup de récits de personnes qui sont mortes cliniquement et qui sont revenues à la vie. Je pense que la mort, il y a quelques années, était encore un tabou. Ce qui s’est passé avec les travaux du Docteur Moody et la parution de son livre La vie après la Vie font que la mort et la réincarnation sont devenues à la mode ! Les gens ont été excités par cela. Les gens du Nouvel Age et tous les groupes de thérapie s’y sont beaucoup intéressés. Je ne sais pas si les personnes peuvent véritablement retrouver leurs vies passées. Mais si elles peuvent le faire, et si elles peuvent en tirer parti, afin d’améliorer leur vie présente, alors certainement il y a un bénéfice. Mais si, au contraire, rechercher dans leurs vies passées n’est qu’une source de distraction, je ne pense pas que cela puisse leur être bénéfique. Le Bouddha a dit : « Ce que vous êtes maintenant est le résultat de ce que vous avez été dans le passé. Ce que vous serez dans le futur est le résultat de ce que vous faites maintenant. « Et de même Padmasambhava a dit : « Si vous voulez regarder vos vies passées, regardez vos conditions présentes, et si vous voulez regarder ce que sera votre vie dans l’avenir, regardez vos actions présentes. » Dans le Bouddhisme, quand on parle de réincarnation, on ne parle pas tellement des vies passées ou futures. Ce qui importe, c’est de prendre soin de nos actions présentes. C’est là que nous créons le karma, car nous pouvons dès aujourd’hui purifier le passé et changer nos actions futures.

N. C. : Faut-il forcément pratiquer un rituel traditionnel pour accompagner la conscience du défunt ?

S. R. : Si le mourant est un pratiquant bouddhiste, s’il connaît le Livre des Morts Tibétains, les enseignements sur le Bardo, s’il est familier avec cette tradition, s’il a pour le soutenir un groupe d’amis qui sont aussi des pratiquants bouddhistes, et s’il y a un lama près de lui, qui peut l’aider avec la sangha, alors oui. Mais cela se pratique plutôt en Inde et au Tibet, là où il y a une communauté bouddhiste.

Il est important de faire quelque chose de plus simple en Occident, de tirer l’essentiel de tout cela, de faire une cérémonie très simple pour les morts. Je suis en train d’écrire un livre très important sur la mort. Je voudrais accomplir une cérémonie très simple, directement inspirée du Livre des Morts Tibétain pour guider les morts.

N. C. : Pensez-vous que l’incinération soit une méthode appropriée ?

S. R. : Cela dépend vraiment de la croyance de la personne. Je pense que la façon dont le corps est ensuite détruit n’a pas vraiment beaucoup d’importance. Ce qui est beaucoup plus important, c’est la manière dont on s’occupe du mort juste immédiatement après le moment de sa mort. Dans la tradition tibétaine, lorsqu’une personne est morte, bien que les éléments aient quitté votre corps et que vous soyez cliniquement mort, un processus intérieur de mort continue de se produire, particulièrement si vous êtes pratiquant. Il est très important de laisser le corps sans le toucher pendant trois jours, parce qu’un processus intérieur se poursuit durant ce laps de temps. Ce qui est essentiel, c’est de prendre soin du corps, immédiatement après que la personne soit décédée. Une fois que la conscience a définitivement quitté le corps, je pense que là, ça n’est pas vraiment d’importance que la personne soit brûlée ou enterrée... Maintenant, dans le cas de grands pratiquants, de grands méditants, de personnes qui sont vraiment familières avec les enseignements sur le Bardo, dans le cas d’un grand méditant, une telle personne va rester en méditation après sa mort. Il est important alors de ne pas déranger le corps. Les personnes ordinaires par contre ne restent pas dans leur corps pendant de nombreux jours. La durée de temps varie. Si vous devez vraiment toucher le corps, dans le cas où la personne s’est éteinte à l’hôpital, il est fortement conseillé de faire une pratique de P’owa, une pratique d’éjection de la conscience dans l’esprit de sagesse des Bouddhas. Si la conscience a été guidée hors du corps, vous pouvez à ce moment-là toucher le corps. Avant que cela ne se produise, et autant que possible, il ne faut pas toucher le corps. On ne doit pas toucher le corps jusqu’à ce que le Maître ait fait le p’owa.

N. C. : Peut-on faire la pratique du Bouddha de Médecine pour une personne physiquement éloignée ?

S. R. : Oui, c’est possible de pratiquer ce que nous appelons Sangyé-Menla ou Vajrasattva, que vous soyez auprès de la personne ou que vous en soyez loin en transférant votre pratique. Il y a beaucoup de cas au Tibet et en Occident où de telles pratiques à distance ont fonctionné. Il est capital de faire de façon très simple la pratique de Sangyé-Menla, la Bouddha de Médecine : il est important de penser que du Bouddha émanent des rayons de lumière bleue. Cette lumière bleue purifie et guérit complètement la personne malade. Et vous dites le mantra, de façon très forte, avec beaucoup de compassion, avec la bénédiction des Bouddhas. Dans le cas de Vajrasattva, vous considérez une lumière blanche, du nectar, qui purifie, et vous dites le mantra des cent syllabes.

N. C. : Vous comptez bientôt mettre sur pied une école de thérapeutes ?

S. R. : J’ai formé quelques étudiants, particulièrement aux Etats Unis, dont Christie Longaker. Avant d’être une de mes étudiantes, elle était déjà à la tête du mouvement des hospices aux Etats Unis, dans le Comté de Santa Cruz en Californie du Sud. Elle a déjà commencé de faire des programmes de formation. J’ai beaucoup d’étudiants infirmiers qui travaillent dans les hospices. Ils utilisent mes méthodes mais jusqu’à présent, je n’ai pas encore fait de véritable programme de formation. Je voudrais le faire dans l’avenir et j’aimerais vraiment travailler de façon proche avec les gens qui veulent aider les mourants. Les Etats Unis, de façon générale, sont plus ouverts à ces enseignements sur l’aide aux mourants. Cela est plus normal qu’en France, où nous vivons le début du processus.

N. C. : De quelle manière peut-on s’aider de la méditation pour guérir ou apaiser les maladies mentales ?

S. R. : J’ai donné des conférences à des infirmières, des docteurs, dans des hôpitaux psychiatriques. Nous avons discuté sur la façon d’aider les personnes malades mentalement grâce à la méditation. La méditation peut certainement beaucoup aider, mais la question est de savoir comment l’utiliser. Je compare toujours la méditation à une clef qui ouvre une porte, mais si vous avez la clef et que vous ne savez pas ouvrir la porte avec, cela ne sert à rien ! La plupart des gens qui ont des problèmes mentaux ne savent pas comment utiliser la méditation. C’est pourquoi il est nécessaire de les guider de façon personnelle, selon leur maladie. Ceux qui ont un problème, bien souvent, ne réalisent même pas qu’ils en ont un. Ils deviennent impénétrables, on ne peut pas accéder à leurs problèmes. Lorsqu’on travaille avec de telles personnes, il est nécessaire d’employer les moyens justes. Lorsque vous travaillez avec des gens qui sont vraiment dérangés, la méthode doit être très simple et créer un environnement est important. Le Dalaï Lama vient de me raconter une anecdote. Lorsqu’il était aux Etats Unis, récemment, il y avait un homme qui était très dérangé mentalement, et le Dalaï Lama a dit : « J’ai regardé cette personne qui est venue vers moi et j’ai essayé d’utiliser les meilleurs raisonnements possibles vis-à-vis de lui, mais ça n’a pas marché. J’ai ressenti beaucoup de compassion, je l’ai considéré comme étant la même personne que moi et j’ai realisé que c’était à cause de ses propres illusions, des ses propres erreurs, qu’il était dans cet état. J’ai été très ému. » Et le Dalaï Lama a touché cette personne, simplement, et cela l’a aidé. Ce n’est pas ce qu’on dit qui est important, lorsqu’on aide les personnes mourantes ou perturbées, mais la façon dont on est, l’environnement. Celui qui est un grand pratiquant peut aider à créer ce climat de confiance.

N. C. : Que pensez-vous de l’euthanasie ?

S. R. : Je pense qu’il y a une euthanasie active et une euthanasie passive. L’euthanasie passive est plus acceptable d’un point de vue bouddhiste. Cela dépend du cas de la personne. Je dis toujours aux gens : « Quand vous savez que vous allez mourir, quand vous êtes malade, il est important de laisser des indications écrites et de préciser si vous voulez mourir de façon naturelle ou non, pour que la famille sache quoi faire. » Il est fondamental que la volonté de la personne mourante soit respectée. Une fois qu’elle est reliée à des machines, cela devient difficile...

N. C. : Les maladies modernes, comme le Sida ne sont-elles pas la résultante d’une vision fausse de la Vie ?

S. R. : Les nouvelles maladies découlent du mode de vie des individus. La pollution a tellement d’effet sur le système mondial et sur la météo qu’elle crée l’effet de serre. La pollution est une menace sérieuse. Auparavant, les personnes qui parlaient d’écologie étaient marginales. Maintenant, cela devient un problème réel et crucial pour tout le monde, et tout comme il y a une écologie extérieure, il y a une écologie intérieure. Cette écologie intérieure, c’est le mode de vie des gens, et c’est lui qui crée les nouvelles maladies, qui sont en quelque sorte des avertissements. Si nous pouvions y être plus attentifs, nous pourrions en éviter certaines. Selon les prophéties, il y en aura encore plus dans les temps à venir.

N. C. : Dans cet âge de Kali, vivre et survivre dans les grandes cités ne pose-t-il pas un grave problème ?

S. R. : Dans les années à venir, il y a ce danger que la vie dans les villes devienne extrêmement difficile. Tout comme les maladies font prendre conscience aux gens, la vie dans les grandes villes devient de plus en plus dangereuse et de plus en plus compliquée. Avant, la vie était plus facile. Cette vie si compliquée oblige les gens à faire de plus en plus attention. Traverser une rue dans une grande ville est bien plus dangereux que de traverser une rue à la campagne. C’est pour cette raison qu’avec mes étudiants je veux vraiment faire des retraites de 3 mois pour produire un environnement qui leur permette de vivre dans de meilleures conditions. Et qu’ils soient aussi un support les uns pour les autres.

N. C. : Shambalha existe-t-il ? Ou est-ce un mythe, une métaphore de la quête spirituelle ?

S. R. : Il y a une signification exterieure, intérieure et secrète a Shambalha. Il existe à différents niveaux de perception. Il est dit dans les enseignements qu’il est possible effectivement que Shambalha existe comme lieu réel. Un lieu qui se révélera lui-même à la fin des temps. Qui jusqu’à ce moment-là reste en quelque manière secret. Mais qui existe peut-être dans une autre dimension. Shambalha a aussi une signification intérieure, symbolique. Selon les compréhensions du bouddhisme tibétain, il existe trois significations à Shambalha. Extérieurement, il était un lieu où le Bouddha enseignait les Tantras du Kalachakra, le tantra de la Roue des Temps. Selon la croyance des Bon (les Bon était la religion au Tibet qui précéda l’apparition du Bouddhisme), Shambalha était un royaume asiatique et le centre du monde d’où étaient issues toutes les énergies spirituelles. Intérieurement, Shambalha est le Dharma, le Chakra du Coeur qui a son siège dans le coeur de tous les êtres, et le symbole de l’esprit qui complète la trinité du corps, de la parole et de l’esprit. Le sens ésotérique de Shambalha est le Tataghatagarbha, c’est à dire la Nature de Bouddha, l’Intelligence Fondamentale, qui est l’essence de toutes les choses, qui transcende l’existence et la non-existence et qui est la fondation à la fois du Samsara et du Nirvana.

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