vendredi 7 février 2014

"LE SILENCE"


 « Mais écoute le souffle de l’espace, le message incessant qui est fait de silence. » (Rainer Maria Rilke)

Comment dire le silence ? Les mots expriment notre monde, nos expériences, donnent une continuité au temps. Or, le silence est la substance éternelle dans laquelle baigne l’univers. Il est sans origine et sans finalité. Il est impossible de l’expérimenter, de lui donner une continuité, car il n’est pas dans le temps. Il était déjà là au commencement du monde, intrinsèque au jaillissement de la vie, au Principe qui fonde l’univers. Les mots ne sont pas adaptés à cette réalité, qui n’existe pas pour l’entendement humain. Ce qui est produit par la projection de la pensée peut être rompu. Pas ce silence, qui est le fond immuable sur lequel se surimpose tout bruit. La vie jaillit de ce fond et y retourne. La pensée pleine d’humilité, la parole juste, qui n’ont nulle part où aller, y convergent… Le silence n’est pas une fuite égotique hors du bruit extérieur, ni une expérience que nous pouvons provoquer et prolonger à notre gré. Quand aucune volonté personnelle n’intervient pour cristalliser le mouvement énergétique du mental, la perception pure se dissout naturellement dans le silence. Cela ne laisse aucun résidu. L’énergie y est puissante, sans personne pour la dissiper, une grande créativité y est à l’œuvre, sans aucune pensée pour la bloquer ou la manipuler. Observez au-dedans de vous et au-dehors, sans produire un seul jugement : le silence est là. Il est l’espace au sein duquel le moindre mouvement qui en émerge reflète sa source. Il est le souffle qui nous invite à l’écoute, qui lui seul peut donner la réponse qui attend d’être découverte dans nos profondeurs. Nos existences précaires et si précieuses ont ce seul sens : entendre, un instant hors du temps, la voix silencieuse qui murmure le chant d’amour de l’univers. Elle est, depuis toujours, au cœur de notre être.

A l’instant où fut donné à ma conscience, dans un état d’ouverture soudaine, de se réaliser une en elle-même, tous les attributs relatifs à mon identité s’évanouirent dans la lumière qui se levait. Dans cet état d’abandon total de soi, sans interférence d’images, de projections, ne demeura que la Présence telle qu’en Elle-même. Et le silence, enveloppant, pénétrant, un silence dense, vivant, à la fois en mouvement et en repos, souffle cosmique continu, Souffle divin – vibration originelle qui continue de tout imprégner à chaque instant. Ce silence est d’une force incommensurable…
La révélation de la Réalité est un éclatement de la conscience dans toutes les directions de l’infini. Elle a un retentissement cosmique qui fait se lever et se déployer un grand vide silencieux. Il est là de toute éternité. Nous venons de lui et vivons en lui, matrice agissant comme un point magnétique qui nous attire peu à peu vers lui. Lorsque nous sommes suffisamment proches, le silence engloutit notre être tout entier. A cet instant, le mystère de la vie se dévoile. Au retour – mais peut-on vraiment « revenir » ? –  le silence a si profondément imprégné tout notre être que l’espace intérieur de liberté ainsi créé n’est plus que réceptacle, coupe ouverte en offrande. Le silence accompagne tous les gestes, tous les actes, accueille chaque chose telle qu’elle surgit. Les pensées, les émotions continuent d’arriver, bien sûr, mais elles ne sont plus arrêtées, entretenues. On ne se sent plus lié aux circonstances, laissant passer tranquillement ce qui vient. On se contente d’être dans chaque situation où la vie nous place. Tout est vécu dans cet espace ainsi intégré, accompli, qui est la conscience pure.

Laissez-vous faire, laissez-vous aspirer à l’intérieur de vous-mêmes. Si vous vous laissez aller sans résistances, sans blocages, tout votre être va s’intérioriser, va s’absorber dans un mélange de quiétude, de douceur et de félicité, qui n’est pas une torpeur ou une rêverie car vous êtes au cœur d’une énergie vibrante. Vous vous retrouvez dans un espace de paix – autre mot pour dire le silence. Au début, vous expérimentez cet état de tranquillité silencieuse. L’esprit commence à se calmer, à se reposer en lui-même. Vous êtes juste observation de chaque pensée, de chaque phénomène, sans qualifier, sans juger. Vous êtes regard paisible, neutre mais aigu, de ce qui vient à vous. Vous permettez à la conscience, votre espace intérieur, de se déployer. Vous aurez parfois l’impression de « toucher » le silence, de deviner le mystère dont il est porteur… Puis, peu à peu, sans vous en apercevoir, vous devenez le silence. Désormais, votre esprit et la conscience coïncident. Vous êtes le silence, qu’il y ait absence ou non de manifestations. Vous êtes au sein de votre espace originel, vous êtes dans les profondeurs qui recèlent l’Etre essentiel, cette présence du divin en vous, votre nature véritable. Vous êtes chez vous.
Il y a dans ce champ intérieur un niveau de perception très fin, de résonance aiguë avec la beauté de la vie, avec la douleur du monde aussi. Nous nous sentons en communion avec tout le vivant, avec l’univers entier, car nous faisons un avec l’énergie qui nous meut et meut le cosmos. Seul un esprit réellement silencieux permet ce contact subtil avec l’énergie de la vie qui est en mouvement à chaque instant. Il ne court plus le long d’un temps linéaire mais est à l’écoute d’un temps tout intérieur, un rythme propre au cœur de l’être. Des énergies jusqu’alors éparpillées sont unifiées. La vie prend son véritable sens, vécu en soi comme une évidence. Dans cet espace qui s’approfondit à mesure qu’il s’élargit, des vibrations puissantes s’activent : celles de l’amour. Sous l’effet de la grâce, des souffrances sont intégrées puis brûlées par cette énergie qui soutient l’univers.

Pas de méprise : ce n’est pas l’esprit qui crée le silence, puis le retient, sinon c’est un endormissement. Le silence n’est présent qu’au prix d’une grande vigilance face à nos pensées agitées, à nos remous intérieurs, à la fascination qu’exercent sur nous les objets et les phénomènes. L’esprit silencieux nait de la lucidité. Il est sans attente, n’a aucune orientation particulière. Il ne juge pas, ne choisit pas en fonction d’expériences passées, n’exige rien du futur. Cet esprit-là est libre, sans autocontrôle. Il a donc de l’espace, du vide, nécessaires au déploiement du silence. Il n’y a pas de silence sans espace, sans l’immensité d’une conscience qui accueille tout sans que rien n’en soit altéré. La pensée ne peut concevoir cet espace libre, qui est le cœur de notre être, jamais né, jamais mort. Ce qui en jaillit spontanément ne laisse aucun résidu.
La vigilance est impossible à celui qui vit extériorisé. Mais chaque être humain est capable d’ouvrir son oreille et d’écouter le souffle ininterrompu de l’espace. La méditation nous aide à être attentifs aux sensations du corps, aux mouvements de l’esprit, à les accueillir avec un regard neutre, à nous ouvrir à notre être profond. Ne cherchez pas à objectiver ce silence qui se déploie, vous quitteriez cette unité. Car le silence qui peut être perçu n’est qu’un reflet du véritable silence-espace de la conscience, une vibration sans commencement ni fin, éternelle et toujours renouvelée, puissante et subtile. Elle est en chaque être, de façon substantielle, elle le met en mouvement. Elle est lui-même…
Nous n’avons pas d’autre choix que de nous retourner vers l’intérieur, d’inverser notre tendance à regarder vers l’extérieur, à tout objectiver, même notre propre personne. Seule une descente en nos profondeurs, dans cette matrice de silence qui nous fonde, peut effacer les cicatrices laissées par nos expériences. Le premier pas est de simplifier l’esprit, de le rendre humble, réceptif, observateur sans jugement. Nous ne sommes pas habitués à nous intérioriser. C’est la cause de l’agitation de nos efforts personnels, des émotions qui nous emportent, de la pensée superficielle qui fait porter aux autres le poids de notre propre ignorance. Prenons l’engagement de cette observation non orientée, de cette vision à partir de notre centre. L’esprit va s’éclaircir, se voir tel qu’il est, souple et créatif (se voir n’est pas se penser, ce qui est vu apparaît en nos profondeurs, dans une ouverture totale). Ses mouvements vont être accueillis comme des propositions de sagesse, de nouvelle intelligence. Ce qui troublait la contemplation de notre fond se décante. Par ce travail de purification, la vie devient plus fluide, les moments de doute ou de confusion se font plus rares car les contraires mettent un terme à leur jeu. Nous avons dégagé l’accès à notre nature essentielle et la justesse de notre chemin apparaît. S’amorce le voyage vers l’intérieur, vers cette source vivante qui apaise notre corps, notre activité mentale, et qui élargit notre cœur aux dimensions de l’univers. Le seuil menant au silence est dès lors franchi. Nous sortons de la dimension temporelle. Un autre « temps » émerge, tout intérieur, fait d’instants sans durée, un non-temps – celui-là même qui donna la pulsation première et dessina notre destin – un non-temps qui est celui de la Présence en soi. Il nous mène vers notre accomplissement.

Le silence est celui de nos profondeurs, au sein desquelles se trouve l’Etre secret qui nous informe à travers toutes nos expériences, sollicitant notre écoute pour nous mener vers la lumière. Vivre notre intériorité, découvrir notre noyau caché, libère du temps et de l’histoire. Ce n’est pas se blottir dans un refuge qui isole, c’est aller à la rencontre de ce qui unit le vivant, c’est rejoindre notre part d’Eternel. Rien de plus silencieux que cette rencontre…
Retrouver le silence, c’est retrouver le champ d’accueil indispensable à la soudaine réalisation de notre nature véritable, cet espace intérieur totalement libre et ouvert, où notre être et l’univers entier trouvent leur origine, où l’Etre Un qui nous fonde se tient, dans Sa silencieuse présence, de toute éternité. C’est le lieu de nos noces, dés que l’esprit a consenti à se dessaisir, à acquiescer à ce qui est. Dés qu’il a reconnu le silence qui l’enfante.
L’intelligence divine se tient là, dans cette vacuité silencieuse. C’est elle qui enseigne. En ce vide d’une profondeur sans limite, le silence, sorte de chuchotement divin, communique le mystère de la vie. La Réalité n’est accessible que par et dans le silence.
Sans l’avoir cherché, c’est bien au silence que mène la voie. Là où il n’y a plus trace de voie. C’est par le silence que se révèle ce qui nous conduit au Silence. Il est la condition du nécessaire dépouillement ainsi que l’espace de la rencontre en lequel se réalise le grand retournement, il est le signe et enfin le fruit de l’accomplissement.
« Désormais, je vais vers le Repos où le temps se repose dans l’Eternité du temps. Je vais au Silence. » (Evangile de Marie-Madeleine). C’est par le silence que le mystère grandiose de la vie éternelle est communiqué. Désormais, nous ne pouvons que nous taire. Demeure un ineffable souffle qui sort d’un cœur brûlant et vibre de l’indicible.
Lorsque la conscience se déploie à l’infini et que la Réalité se contemple Elle-même, dans un amour indicible, la lumière se lève, qui est Connaissance suprême. Seul le silence peut La dire : il La tait.

Revue 3e Millénaire n° 106 Hiver 2012

http://www.laconscience-espace.com/3e2012.html
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