samedi 1 mars 2014

"QUATRE PERLES DE JADE"


Daniel Odier, qui compte pour moi parmi les enseignants vraiment pertinents de notre époque, racontait il y a quelques années dans un atelier que c’est dans un rêve qu’il s’est éveillé. Cela m’a interloqué et lancé dans une recherche qui m’a amené à me rendre compte qu’en fait, c’est souvent en rêve que le voile se déchire. J’ai déjà parlé du rêve où Jung a rencontré le méditant qui le rêvait ; pour qui sait entendre les rêves, il y a là l’équivalent onirique du coup de bâton du maître zen dont parlent tant d’histoires. Un autre exemple est Betty, qui a traversé le rêve et rapporte admirablement comment celui-ci s’est dissipé… au travers d’un rêve[1]. Je n’en suis pas là mais je dois pour ma part témoigner d’un rêve qui a allumé une petite lumière brûlante dans ma vie. La seule illumination qui vaille pour moi depuis lors est celle qui survient quand on réalise que le fait d’aimer est un soleil qui éclaire tout en dedans. Aimer, non pas d’un amour nécessairement doté d’une majuscule et magnifié ou inconditionnel, désincarné à force d’être spirituel, mais bien le « crazy love, messy love »[2] qui nous tient « en vie ». Jung le savait bien, qui disait que l’amour seul nous rend capable de tout donner.

Voici le contexte. J’étais dans une retraite de méditation Vipassana. J’en profite pour témoigner de toute ma reconnaissance à S. N. Goenka que je considère comme un véritable bienfaiteur de l’humanité car il a rendu accessible gratuitement à des milliers d’individus une forme de méditation qui conduit directement à la pleine conscience. Vous avez bien lu « gratuitement ». C’est la mort du « business sacré ». À mes ami(e)s en recherche spirituelle qui sont prêt(e)s à dépenser quelques milliers de dollars pour aller apprendre la méditation, je propose désormais de remiser leur chèque sur une étagère et d’aller s’offrir le cours de méditation Vipassana. Le prix à payer est autre qu’en argent : il faudra passer 10 jours en silence complet, se lever très tôt pour méditer, et risquer donc de perdre pied, de devoir plonger dans les profondeurs. Bien sûr, il n’y a jamais rien de garanti : j’en connais qui, même avec un tel régime, ont trouvé le moyen de « marcher sur l’eau », mais tant qu’à s’offrir une expérience spirituelle, celle-ci est vraiment de valeur et on peut utiliser l’argent pour des choses qui peuvent s’acheter…

Une telle retraite n’est jamais une partie de plaisir, sinon c’est qu’on n’a plus rien à faire là et qu’on est aussi bien d’aller méditer sur la place du marché. Il y a toujours des moments où on a envie de prendre ses jambes à son cou, et où des conflits intérieurs remontent. C’est justement parce qu’il n’y a plus aucun moyen d’entretenir des conflits à l’extérieur que la boue en dedans peut revenir à la surface avec autant de force. Pendant ces 10 jours, il est interdit d’écrire quoi que ce soit, et cela m’a lancé un défi supplémentaire qui tenait dans ma détermination à me souvenir de tous mes rêves. C’est sans doute la meilleure expression que j’aie jamais trouvée de ma démarche que d’arriver à tenir ainsi le silence méditatif complet en même temps que l’attention entière aux mouvements intérieurs. Il est clair pour moi depuis lors que le travail des rêves sans pleine conscience risque fort de se perdre dans des méandres intellectuelles, tandis que la méditation sans attention scrupuleuse aux mouvements de l’âme a toutes les chances de favoriser une fuite de la réalité tant extérieure qu’intérieure.

Au cinquième jour, j’ai rencontré une difficulté philosophique qui s’est avérée décisive. La retraite est ponctuée d’enseignements par S. N. Goenka portant sur tout ce qu’il y a à comprendre pour soutenir la démarche. Or, son discours typiquement bouddhiste sur dukkha, la souffrance, a commencé à m’irriter profondément – avec les bouddhistes, il n’y a qu’une motivation : échapper à la souffrance, en sortir à tout prix. Partant de là, tout le reste n’est évidemment qu’illusion nourrissant des attachements qui finiront par nous faire souffrir. Ce soir-là, je suis allé me coucher en argumentant violemment avec le Bouddha en personne. Je lui disais : « Bien sûr, je parie que tu fais partie de ces gens qui disent que tomber amoureux est une maladie ! Il n’y a qu’à voir comment tu as abandonné ta femme et ton fils à peine né pour aller chercher l’illumination. Et comment tu as accueilli Yasodharā quand elle est finalement venue te retrouver ! Eh bien tu vois, moi je préfère être lucidement malade… » . Croyez-le ou non, il n’a rien répondu. J’avais juste l’image d’un grand sourire patient en dedans. C’est alors qu’est survenu le rêve :

Je suis un fils d’une famille très pauvre, tellement pauvre qu’il n’y a dans la cuisine où je me tiens qu’un poêle à bois. La maison elle-même est une cahute de terre noire. Il y a là une femme que je reconnais pour être ma mère sans qu’elle n’ait rien à voir avec ma génitrice dans la « vraie vie » : elle est petite avec des cheveux noirs. Ce constat induit un semblant de lucidité dans le rêve : je me souviens vaguement avoir une autre mère, je sais que je rêve sans y prêter vraiment attention. Car je suis fasciné : j’ai reçu un cadeau extraordinaire. La princesse Lucie, ma bien-aimée, m’a donné un petit sachet dont je fais maintenant rouler le contenu dans ma main ouverte. Il s’agit de quatre petites perles oblongues de couleur verte avec des taches brunes. Je sais que c’est du jade. Je suis infiniment heureux, j’en ai des larmes aux yeux. Avec les perles, il y a une petite pelote de fil blanc. Je comprends que je dois enfiler les perles sur le fil et les porter sur mon cœur. Je me sens soudain immensément riche et je dis ma bonne fortune à ma mère. Celle-ci me répond qu’elle va maintenant aller sur le marché pour nous chercher à manger, et qu’elle ramènera du caviar !

Je me suis réveillé complètement émerveillé par ce rêve, vibrant de reconnaissance. J’étais ébloui, comme si une étoile s’était décrochée du ciel et m’était tombée dessus. Tous les sentiments rencontrés dans le rêve sont restés intensément vivant au cours des jours qui ont suivi. En prenant le temps de m’asseoir avec lui, j’ai compris qu’il répondait à l’interrogation que j’avais lancée au Bouddha. En substance, il en ressort en contrepoint que Gautama était un prince, un fils de roi qui est né dans l’abondance. Non pas seulement l’abondance matérielle, mais aussi l’abondance spirituelle de l’Inde. Le rêve me montre que je me situe exactement de l’autre côté de la roue car je suis né dans un contexte marqué par une extrême pauvreté spirituelle, celle de notre modernité marquée au fer rouge du nihilisme philosophique. Osho signale que pour acheter la pauvreté, il faut être immensément riche, comme l’était Gautama, et cela vaut pour toutes les formes de renoncement. Or le rêve dit clairement que ce n’est pas moi qui est riche, mais que c’est mon Anima, mon féminin intérieur. C’est non seulement ma bien-aimée mais c’est une princesse, c’est-à-dire qu’il est clairement question d’un principe, d’une énergie fondamentale, qui plus est donc fille de roi, c’est-à-dire directe héritière du Soi.

Bien sûr, Lucie existe. C’est une femme en chair et en os, dont j’ai été éperdument amoureux. Il est impossible pour un homme d’entrer en relation avec son Anima sans qu’elle soit projetée sur une femme réelle, et il en va bien évidemment de même pour une femme avec son Animus, son masculin intérieur. C’est que l’Anima et l’Animus ne sont pas des abstractions mais des réalités vivantes. La Licorne, dont je recommande chaudement en passant le blog « grands rêves[3] », me faisait remarquer que c’est une des erreurs de Jung que d’avoir fait de ces entités que sont l’Ombre, l’Anima et l’Animus des concepts. Je ne suis pas certain que ce soit l’erreur de Jung mais c’est certainement l’erreur de ceux parmi les jungiens qui font de ces réalités des objets intellectuels. Or, c’est justement un des tours de l’intellect que de nous faire croire qu’on en a fini avec l’Anima parce qu’on croit comprendre de quoi il s’agit. Que peut-on comprendre à propos de l’amour ? Juste qu’il nous emmène plus loin qu’on ne l’aurait jamais imaginé. Jung disait en riant que lorsqu’un homme renonce à prendre son téléphone pour appeler une femme parce qu’il sait que l’Anima est en jeu[4], il passe à côté de la vie, de l’essentiel !

J’ai longuement tourné autour des quatre perles de jade pour en trouver la signification symbolique. Ce sont là des perles de pierre, et la pierre symbolise volontiers la vérité car elle semble avoir une permanence confinant à l’éternité. C’est pourquoi nous mettons des pierres tombales dans les cimetières : nous tentons de conférer une éternité à la mémoire des morts. Ici, la pierre est de jade avec des inclusions brunes ; le vert renvoie au cœur, à la guérison, au printemps, au renouveau tandis que le brun évoque la terre. Or la méditation Vipassana ne laisse guère de place à la réflexion analytique car elle cultive l’attention aux sensations et, surtout, à l’impermanence des sensations. Les images du rêve ont donc fait leur chemin au travers de cette présence à l’instant présent du corps. Au dernier jour du cours, il était clair pour moi que le rêve parlait de la pratique de la méditation et m’invitait à tirer toutes les conséquences de cette impermanence. Le chiffre quatre symbolise la totalité, suggère la complétude et le cercle accompli. La pratique se déploie donc en quatre perles philosophiques :

Rien n’est permanent. Tout ce qui a un début a aussi une fin. Tout ce qui est fait se défait puis se refait.

Rien n’est solide. Il n’y a que processus et énergie qui coule, pas d’objet définitivement circonscrit.

Rien n’est séparé. Au niveau énergétique qui est aussi celui de la psyché sous-jacente à la conscience, il n’y a pas de séparation mais participation à l’unité de l’Être : tout est relié à tout.

Il n’y a pas de limites. L’espace est ouvert et la réalité est créatrice sans cesse de nouvelles formes et configurations. En deçà des apparences de permanence, de solidité et de séparation, il y a l’Illimité.

Le fil blanc sur lequel je dois enfiler ces perles est un fil conducteur. J’ai appris récemment qu’en sanscrit, un fil se dit sutra, terme qui désigne en particulier les sermons du Bouddha. Je me suis réconcilié avec ce dernier au travers de ce rêve mais je ne suis pas devenu pour autant bouddhiste car il ne sert à rien d’enfermer la vie de l’âme dans une doctrine. Avec le temps, je me suis rendu compte que ce rêve me faisait obligation intérieure de porter le collier qui m’était ainsi offert, c’est-à-dire non seulement de chercher comment vivre les principes de sagesse que symbolisent ces perles, mais aussi d’oser en parler. Mon fil d’Ariane à moi est le rêve et ce blogue est une façon pour moi d’enfiler sur ce fil les perles de jade de la pratique méditative. Car bien que ces affirmations soient philosophiques, c’est-à-dire marquées au sceau de l’amour de la Sophia, elles ne prêtent pas en réalité à discussion intellectuelle ; ce sont, comme toutes les perles de sagesse, simplement des invitations à pratiquer…

Il y a, quant à ce rêve, un dernier point à préciser ici. Vous aurez remarqué qu’il tient du conte de fées, ce qui est la signature d’un rêve archétypal : on est loin de la dimension personnelle et de notre quotidien. Il y a là une précieuse indication quant à la façon de porter un tel « grand rêve » : il s’agit de ne pas le prendre personnel. Le rêve le dit bien : c’est un cadeau qui m’est fait, et cela n’a rien à voir avec un quelconque mérite que je pourrais m’attribuer; il m’est donné par la grâce de l’amour de l’Anima, et c’est celle-ci que je cherche à honorer en en parlant. Cette dimension impersonnelle est non seulement la sauvegarde du rêveur, car il serait dangereux de se prendre au sérieux avec un tel rêve, mais aussi celle du mystère de l’Amour. Ainsi Mme Von Franz souligne-t-elle dans un article remarquable[5] que « tout se passe comme si, dans « l’au-delà », il n’y avait qu’un couple divin, Shiva et Shakti, unis dans une étreinte éternelle ». En d’autres termes, la déesse se dissimule sous les traits de toutes les femmes, et il convient de la différencier de chacune d’entre elles, au risque sinon de tout mêler et de ne plus voir l’être humain qui porte la projection. C’est à ce prix d’un effort de conscience qui extrait la dimension impersonnelle de ce que nous vivons comme étant le plus personnel, que l’amour, au lieu de nous aveugler, ouvre le chemin.


[1] Son récit se trouve ici : http://lagrandejoie.com/Ecrits/Entrees/2009/2/10_Le_basculement_de_Betty.html.
[2] « Amour fou, désordonné ». Voir le merveilleux poème de Courtney A. Walsh : http://inhabitude.org/post/31497045092/dear-human-youve-got-it-all-wrong-you-didnt
[3] http://grandsreves.over-blog.com
[4] Ce que je dis là vaut bien sûr pour les femmes et leur Animus, et ne se limite pas aux relations hétérosexuelles. Il s’agit du sexe psychologique, c’est-à-dire du genre auquel on s’identifie, et en contrepoint, de nos relations avec l’Autre, qui nous complète: notre partenaire contrasexuel(le).
[5] « Quelques aspects du transfert », dans Psychothérapie,l’expérience du praticien.



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