vendredi 6 février 2015

"J'AI RECENSE 14000 CAS DE REINCARNATION"


Le psychiatre américain Ian Stevenson a passé une grande de sa vie à étudier les phénomènes de réincarnation. Jusqu’à en recenser 14000 cas de par le monde ! Notre collaborateur Erik Pigani l’a rencontré à deux reprises. Il a même étudié avec lui quelques cas d’enfants qui semblaient se souvenir d’éléments d’une vie antérieure. Entretien.

Erik Pigani

Ian Stevenson (1918-2007) était un psychiatre américain, qui a été un professeur respecté à l’université de Virgnie. Il fut le pionnier et le spécialiste mondial de l’étude des cas de réincarnation chez les enfants. A notamment publié Les enfants qui se souviennent de leur vie antérieure (Sand, 1993) ; 20 cas suggérant le phénomène de réincarnation (J’ai lu, 2007).


Psychologies : Qu’est-ce qui vous a amené à faire des recherches sur la réincarnation ?

Ian Stevenson : J’ai toujours été extrêmement curieux de nature, et j’avais lu beaucoup de livres sur les phénomènes paranormaux. Au début des années 1960, alors que j’étais professeur de psychiatrie à l’université de Virginie, je devenais de plus en plus perplexe devant les théories classiques, freudiennes notamment, sur la formation de la psyché humaine. Ces théories n’expliquaient pas tout. Loin de là. Parmi les très nombreuses questions que je me posais, je me demandais pourquoi certains bébés ont des phobies ou des aversions très prononcées, comme la peur irraisonnée du noir, de l’eau, de certains animaux… En lisant des ouvrages sur la réincarnation, j’ai découvert des histoires étonnantes : au Sri Lanka, un bébé avait une peur épouvantable de l’eau et criait férocement chaque fois qu’on voulait le baigner. Les parents n’y comprenaient rien. Cela a duré un certain temps, et rien ne pouvait expliquer son comportement. Mais dès qu’il a été en âge de parler, cet enfant s’est mis à raconter la vie d’une fillette de 9 ans qui, en traversant un chemin à travers des champs de riz inondés, a été renversée par un bus et s’est noyée. Comme cette histoire était bien documentée, j’étais stupéfié. Je me suis donc mis à réfléchir à cette question : pourquoi notre psyché ne se construirait-elle pas aussi à partir d’événements d’une vie passée ? Pour moi, il n’y avait rien de plus logique. Restait  à le démontrer d’une manière scientifique…


Mais, pour la science occidentale, l’idée de réincarnation n’est-elle pas une aberration ?

Ian Stevenson : C’est vrai. Et on peut même dire que si vous voulez étudier la réincarnation dans un cadre institutionnel, le terrain est miné d’avance ! Et ce sans compter sur le nombre très important de personnes qui ont une idée fausse du concept : elles relient la réincarnation exclusivement au bouddhisme ou à l’hindouisme, à un « karma punitif », ou même au transfert de l’âme dans un corps animal. Pourtant, pour toutes les cultures qui y croient, le concept est beaucoup plus large, beaucoup plus complexe…

Comme vous étiez un professeur de psychiatrie respecté et assez renommé aux États-Unis, on vous a quand même laissé faire vos recherches…

Ian Stevenson : Oui, j’ai eu cette chance, et j’ai été bien soutenu. En 1961, j’ai publié une analyse de 44 cas à partir de documents que l’on m’avait fait parvenir. Mon poste de chef du département de psychiatrie me prenait beaucoup de temps, mais j’ai ensuite reçu une subvention qui m’a permis de faire un séjour de quatre semaines en Inde pour étudier un cas. Sur place, ce n’est pas un cas que j’ai découvert, mais 25 ! C’était absolument incroyable et inespéré. Ensuite, je suis allé au Sri Lanka où j’ai pu en étudier 8 autres.

Pourquoi ces histoires se produisent-elles essentiellement dans les pays asiatiques ?

Ian Stevenson : À cause du milieu culturel. Lorsque vous vivez dans un milieu qui croit majoritairement à la réincarnation, vous n’accusez pas votre enfant de mentir ou d’inventer n’importe quoi lorsqu’il vous parle de souvenirs d’une vie antérieure. Vous l’écoutez et vous essayez de comprendre ce qu’il veut dire… Dans notre culture, les parents ne tiennent pas compte ou répriment systématiquement tous les propos qui peuvent évoquer des souvenirs d’autres vies. Aussi, l’enfant comprend-il très vite qu’il ne doit plus s’aventurer sur ce terrain et finit par ne plus parler de rien. J’ai étudié quelques cas aux États-Unis mais, pour une raison que j’ignore, les enfants américains ne donnent pas souvent de détails sur leur vie précédente. Et quand ils les fournissent, il s’agit souvent d’un cas dans lequel les deux personnalités  – l’enfant et la personne de sa vie précédente – sont de la même famille. Par exemple, en Virginie, un garçon de 4 ans parlait de la vie de son oncle, mort dans un accident de voiture quinze ans avant sa naissance. Cet enfant avait fourni beaucoup de détails sur cet oncle, et les parents ont toujours nié lui en avoir parlé, directement ou indirectement. Bien que ce cas est tout à fait plausible, être de la même famille est le point faible de ce type d’étude. En Asie, les deux personnalités se trouvent généralement dans des villages éloignés et les familles ne se connaissent pas. Cela dit, nous avons trouvé des cas intéressants partout où nous avons mené des enquêtes : en Europe, en Afrique, chez les Indiens d’Amérique du Nord…

Comment découvrez-vous vos cas ?

Ian Stevenson : Nous avons un réseau de chercheurs et, en Inde, la presse relate souvent ce genre d’histoire, qui se déroulent souvent selon le même schéma : un enfant entre 2 et 4 ans commence à parler à sa famille d’une vie qu’il a menée ailleurs. L’enfant est profondément attiré par les événements de sa vie passée et il insiste beaucoup pour qu’on le laisse retourner dans la famille où il prétend avoir vécu. S’il donne suffisamment de précisions sur sa vie antérieure, les parents se livrent à une enquête sur l’exactitude des propos de l’enfant. Si les vérifications aboutissent, les deux familles se rencontrent et demandent à l’enfant s’il reconnaît les lieux, les objets et les personnes de sa supposée vie antérieure.

Comment réagissent les parents ?


Ian Stevenson : Si l’évocation est celle d’une existence normale, les parents laissent dire sans intervenir. Dans le cas contraire, où il est question de meurtres, de scandales, de conflits, cela pose des problèmes. Les parents ont tendance à vouloir « étouffer » ce genre d’affaire ! Certains enfants ont une telle nostalgie de leur vie passée que la situation devient alors très inconfortable.


Les jeunes enfants ont-ils un langage assez élaboré pour raconter en détail une vie passée ?

Ian Stevenson : Oui, car c’est une constante assez étonnante chez les enfants qui se souviennent de vies antérieures : ceux que j’ai pu rencontrer sont assez précoces, ils parlent très tôt, articulent avec facilité, et la richesse de leur vocabulaire effraie parfois certains parents ou certains adultes qui ne comprennent pas où les enfants ont appris ces mots.

Mais d’autres parents sont ravis d’avoir un enfant aussi doué !


Ian Stevenson : Certes. Mais il ne s’agit pas ici d’un simple don ni même d’un environnement familial cultivé. Se référer à un « don » est une explication trop simpliste qui, finalement, n’explique rien du tout ! Il est probable que dans la construction du langage, des facteurs supplémentaires interviennent. Notamment une structure prénatale issue d’une vie antérieure. Bien sûr, très petits, les enfants essayent de décrire leur vie antérieure comme ils le peuvent, et associent des gestes pour traduire les mots qu’ils ne connaissent pas.

Au cours de vos enquêtes, avez-vous découvert des fraudes ?


Ian Stevenson : Jamais. Du moins pas dans les cas que j’ai pu étudier. La fraude n’a absolument aucun intérêt. Pourquoi les parents s’amuseraient-il à monter de telles histoires ? Quel serait leur bénéfice ? Comment un enfant de 2 ou 3 ans pourrait-il construire des histoires aussi élaborées, avec des faits réels, inconnus de sa famille ? Au Liban, par exemple, j’ai eu la chance d’étudier le cas d’un enfant de 4 ans avant que les deux familles ne se rencontrent. Il m’a donné son précédent nom de famille et une liste de soixante-dix détails ! Lorsque je suis allé visiter son « ancienne » maison avec lui et ses parents, tout ce que nous avions noté s’est révélé exact…


Avez-vous déterminé une structure psychologique spécifique commune à tous ceux qui se souviennent de leur vie antérieure ?

Ian Stevenson : Pas du tout. On rencontre toutes sortes de personnalités. Il y a peut-être des facteurs qui influencent la transmission de cette « mémoire », mais ils restent encore inconnus. À un certain moment, je croyais que ceux qui étaient dotés d’une mémoire exceptionnelle gardaient leurs souvenirs au-delà de la mort. J’avais en effet étudié le cas d’une jeune Libanaise qui se rappelait une telle quantité de noms et d’informations liés à son ancienne vie, que nous la considérions comme la championne de la mémoire antérieure. Lorsque je me suis renseigné sur son ancienne personnalité, j’ai appris qu’elle était connue pour son excellente mémoire, notamment des noms propres. Mais j’ai aussi trouvé une quantité de cas qui m’ont prouvé le contraire. J’avais également pensé que le degré de spiritualité y était pour quelque chose : on connaît les histoires des enfants lamas qui, au Tibet, sont d’une piété et d’une générosité précoce. Mais c’est loin d’être un point commun entre tous les enfants qui se souviennent d’une vie antérieure. Ce que l’on peut dire aujourd’hui, c’est que nous avons fait des statistiques et que les chiffres nous montrent que, même si ce n’est pas systématique, une grande partie des cas sont reliés à une mort violente.

Les enfants s’identifient-ils à leur « ancienne » personnalité ?

Ian Stevenson : Ce n’est pas systématique et le degré d’identification varie d’un enfant à l’autre. Mais ce qu’il faut savoir c’est que ces enfants-là agissent selon leurs convictions et se lancent dans des relations interpersonnelles parfois très compliquées. Ils ont souvent l’air beaucoup plus mûrs que leur âge. Leur structure psychologique est si complexe que l’idée d’une pure projection ou d’une pure identification imaginaire est invraisemblable.

Après toutes ces années de recherches et de publications, considérez-vous avoir prouvé l’existence du phénomène de la réincarnation ?


Ian Stevenson : Non. Je ne l’ai jamais prétendu. Disons plutôt que tous les cas que nous avons recensé – 14 000 environ ! suggèrent  le phénomène de réincarnation. En revanche, j’apporte la preuve que, chez certains enfants, des éléments de leur structure psychologique n’ont pu être acquis dans leur vie présente et ne sont pas dus à une transmission héréditaire. Lorsque cette structure psychologique et les éléments historiques correspondent en de nombreux points à une personne décédée, cela équivaut à une preuve de survivance de l’âme humaine après la mort physique. Pour ma part, je préfère rester prudent et dire que la réincarnation est la meilleure interprétation pour les cas les plus forts. Mais aucun cas n’est parfait et probant à 100 %.

Vous avez effectué une étude sur les sujets qui ont des marques de naissance ou des malformations congénitales…


Ian Stevenson : Oui. Cette étude que j’ai commencée il y a vingt ans fait aujourd’hui deux mille pages et présente des milliers de cas, comme celui d’un jeune Indien né avec une malformation de la main droite : il était né sans doigts. En âge de parler, il a lui-même attribué son absence de doigts à un accident survenu dans sa vie précédente : sa main avait été emportée dans une machine. Effectivement, quelques années avant sa naissance, un enfant d’un village voisin avait eu les doigts coupés dans un accident. De tels cas sont légion.

En quoi l’hypothèse de la réincarnation modifie-t-elle dans notre compréhension de l’esprit humain ?


Ian Stevenson : Les phénomènes de « marques de naissances » supposent une révision radicale des concepts conventionnels sur la relation entre le corps et l’esprit. Ensuite, si on admet que notre construction psychologique se fait non seulement dans la vie présente mais dans une ou plusieurs vies passées, il faudra aussi réviser tous les modèles psychologiques et psychanalytiques qui tentent de définir la construction psychique de l’enfant. Mais ce qui est sûr, c’est que prendre en compte le concept de la réincarnation, c’est nous ouvrir à une autre vision de notre esprit.


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