samedi 22 octobre 2016

"LES RITES SECRETS DES INDIENS SIOUX"



AVANT PROPOS

Ce livre contient de multiples données que les Indiens, jusqu’en ces derniers temps, s’étaient
gardés de divulguer parce qu’ils estimaient, et avec raison, que ces choses sont trop sacrées
pour être communiquées à n’importe qui ; de nos jours, les quelques vieux sages qui vivent
encore parmi eux disent qu’à l’approche de la fin d’un cycle, quand les hommes sont partout
devenu inaptes à comprendre et surtout à réaliser les vérités qui leur ont été révélées à
l’origine, avec, comme conséquence, le désordre et le chaos dans tous les domaines, il est
alors permis et même souhaitable de porter cette connaissance au grand jours; car la vérité se
défend par sa propre nature contre sa profanation, et il est possible qu’elle atteigne ainsi ceux
qui sont qualifiés pour la pénétrer profondément et capables, grâce à elle, de consolider le
pont qui doit être construit pour sortir de cet âge sombre.
Cette histoire de la Pipe sacrée des Sioux à été transmise oralement par le précédent « gardien
du Calumet », Héhaka Pa (Elk Head : Tête de Wapiti), à trois hommes ; de ces trois, Héhaka
Sapa (Black Elk : Elan Noir) était le seul encore en vie à l’époque où nous avions été chez les
Sioux.
Quand Elk Head confia cette histoire sainte des Sioux à Black Elk, il lui dit qu’elle devait être
« transmise de génération en génération, car tant qu’elle sera connue et que le Calumet sera en
usage, notre peuple vivra ; mais dès qu’elle sera oubliée, notre peuple n’aura plus de centre et
périra ». C’est pourquoi nous formons le vœu que ce livre aide dans une certaine mesure, si
faible soit-elle, à préserver ce centre d’une noble nation dont beaucoup de membres, encore
aujourd’hui et en dépit d’une pression terrible, sont résolus à sauvegarder ces rites anciens qui
leur ont été révélés au commencement par le Grand Esprit.
Dans les notes, nous avons incidemment établi des concordances avec d’autres traditions afin
de mettre en évidence l’universalité et l’orthodoxie – ou la vérité intrinsèque – de la tradition
des Sioux, afin de montrer que celle-ci, qui en fait coïncide avec celle de la plupart des
Indiens de l’Amérique du Nord, possède les éléments d’une vraie spiritualité. Il est temps que
les Indiens d’Amérique reprennent conscience d’eux-mêmes, de leur patrimoine spirituel et de
leur civilisation, car il y a trop longtemps déjà que la nature véritable de leur ancienne sagesse
a été falsifiée dans les livres, soit par simple ignorance, soit sous l’influence de toutes sortes
de préjugés.
Il convient de signaler que les rites décrits dans ce livre par Black Elk correspondent à leur
prototypes originels, de sorte qu’ils présentent par certains côtés une différence assez
considérable avec les formes plus compliquées – mais non indispensables – que ces rites ont
pu recevoir ultérieurement.
Pour les lecteurs qui désirent connaître de plus près le saint homme qui nous à dicté ce livre,
nous recommanderons l’excellent ouvrage de John G. Neihard, Black Elk Speaks (Williams
Morrow, New York, 1932).

A l’exception de celles qui mentionnent une autre source, toutes les notes concernant la
tradition des Sioux proviennent directement de Black Elk, parfois aussi de son ami Little
Warrior, homme remarquable qui nous aida de plus d’une manière.
Nous désirons exprimer notre gratitude tout d’abord au fils de Black Elk qui nous a servi
d’interprète. grâce à lui, nous avons eu la chance exceptionnelle d’avoir un interprète qui
comprenne parfaitement l’anglais et le lakota et qui, de plus, soit familier avec la sagesse et
les rites de son peuple ; c’est, en effet, en majeure partie l’absence de ces deux connaissances
qui nous a valu tant d’écrits où s’étalent les plus notables erreurs sur le compte des Indiens.
Pour les mots indiens, nous utiliserons dans ce livre l’orthographe internationale
conventionnelle, dans laquelle, dans laquelle les consonnes se prononcent comme en anglais
et les voyelles comme en italien, sauf pour les sons étrangers à ces deux langues, lesquels sont
transcrits d’une façon approximative ou indicative.


Joseph Epes Brown.



INTRODUCTION

La tradition des Indiens de l’Amérique du Nord, ou plus précisément de ceux des plaines et
des forêts dont le domaine s’étend des Montagnes Rocheuses – et même de plus loin – à
l’Océan atlantique, possède un symbole et un « moyen de grâce » de première importance : le
Calumet, qui représente une synthèse doctrinale à la fois concise et complexe, et aussi un
instrument rituel sur lequel s’appuie toute la vie spirituelle et sociale ; décrire le symbolisme
de la Pipe sacrée et de son rite revient donc, en un certain sens, à exposer toute la sagesse des
Indiens. Il est vrai que la tradition indienne comporte forcément des variations assez
considérables dues à l’éparpillement séculaire des tribus ,(Ce trait se trouve aussi dans
l’Hindouismeet peut être même dans toute tradition à forme mythologique ; dans l’Inde, les
mêmes symboles peuvent varierconsidérablement suivant les contrées : un même terme peut
désigner ici une réalité fondamentale, et ailleurs unaspect secondaire de la même réalité.)
et pourtant par exemple leur mythe de l’origine du Calumetou sur le symbolisme des couleurs ;
aussi ne retiendrons-nous ici de la sagesse indienne queses aspects fondamentaux qui restent
toujours identiques sous la variété de leurs expressions.
Nous utiliserons toutefois de préférence les symboles en usage chez les Sioux, nation à
laquelle appartenait Héhaka Sapa (Black Elk : Elan Noir);(Hehaka Sapa mourut en 1950 dans la
Réserve de Pine Ridge « South Dakota ») le vénérable auteur de ce livre.
Les Indiens de l’Amérique du Nord sont une des races qui ont été le plus étudiées par les
ethnographes, et pourtant, on ne saurait affirmer qu’ils sont parfaitement connus ;
l’ethnographie, pas plus qu’une autre science ordinaire, n’englobe toute connaissance
possible, et ne saurait être par conséquent la clef de toute connaissance. Si nous voulons
pénétrer le sens de la sagesse des Indiens, ce ne peut être qu’à l’aide d’autres doctrines
traditionnelles et sacrées, ou plus précisément, ce qui revient au même, à la lumière de la
philosophia perennis qui demeure une et immuable sous toutes les formes qu’elle peut
assumer à travers les âges.

L’Indien d’autrefois se laisse difficilement ranger dans l’une des catégories connues de
civilisation ou de non civilisation, et il semble constituer, sous ce rapport, un type à part dans
l’ensemble des types humains ; même quand on croit ne pas pouvoir lui reconnaître le
caractère de « civilisé », on est obligé de reconnaître en lui un homme étrangement entier : sa
dignité et sa force d’âme, sa noblesse faite de droiture, de courage et de générosité, puis la
puissante et sobre originalité de son art qui semble l’apparenté à l’aigle et au soleil, font de lui
une sorte d’être mythologique qui fascine et force le respect ; peut-être les anciens Germains,
ou les Mongols d’avant le Bouddhisme, nous eussent-ils fait une impression analogue.
Quant à la « civilisation », les expériences de ce XXe siècle nous obligent à reconnaître
qu’elle est bien peu de chose, du moins en tant qu’elle se distingue et se détache du
patrimoine religieux ; en effet, si l’on entend le mot « civilisé » dans le sens très superficiel
qu’il a couramment, signifiant qu’un homme se trouve soumis à des conditions de vie
artificielle, différenciées et « abstraites », le Peau Rouge ne perd rien à ne pas répondre à cette
définition ; au contraire, la simplicité de son genre de vie ancestral crée l’ambiance qui permet
à son génie de s’affirmer ; nous voulons dire par là que l’objet de ce génie, comme du reste
chez la plupart des nomades et en tout cas chez les chasseurs guerriers, est beaucoup moins la
création extérieure, artistique si l’on veut, que l’âme elle-même, l’homme tout entier, matière
plastique de « l’artiste primordial ».
Cette absence de « beaux arts » proprement dits – nous ne parlons pas ici de la pictographie –
n’est pas donc simplement un « moins », puisqu’elle est conditionnée et compensée par une
attitude spirituelle et morale qui, précisément, ne permet pas à l’homme de s’extérioriser au
point de vue de devenir le serviteur de la matière inerte, comme l’exige forcément tout art
« statique ». Un travail « servile » ou « de squaw », c’est à dire réduisant l’homme à un rôle
apparemment périphérique, est incompatible avec une civilisation fondée sur la Nature et
l’Homme dans leurs fonctions primordiales ; l’art est fait pour l’homme et non l’homme pour
l’art, dira-t-on selon cette perspective, et en effet, l’art indien est avant tout un
« encadrement » de cette création divine, centrale et libre qu’est l’être humain.

L’objet de la manifestation géniale reste donc toujours l’homme en tant que symbole et
médiateur : ce qui s’extériorise ne se détache jamais du microcosme vivant pour devenir un
être nouveau, inerte, une sorte d’ « idole » qui finira par absorber ou par écraser le créateur
humain ; en un mot, l’Indien conçoit l’art comme une fonction vivante de l’homme en tant
qu’être central et souverain, et c’est l’essence spirituelle même de cet art, et non point quelque
incapacité, qui exclut la projection de l’homme dans la matière, voire une sorte d’oubli de soi
devant un idéal matérialisé. L’art Indien est d’une simplicité toute primordiale, d’un langage
concentré, direct, hardi ; comme l’Indien lui même, type non seulement noble, mais aussi
puissamment original, - son art est à la fois « qualitatif » et spontané ; il est d’un symbolisme
précis en même temps que d’une surprenante fraîcheur. Il « encadre », avons-nous dit, la
personne humaine, et c’est ce qui explique la haute qualité qu’atteint ici l’art vestimentaire :
coiffures majestueuses, - surtout la grande parure en plumes d’aigle, - vêtements ruisselants
de franges et brodés de symboles solaires, mocassins aux dessins chatoyants qui semblent
vouloir enlever aux pieds toute pesanteur et toute uniformité, robes féminines d’une exquise
simplicité ; cet art indien, dans ses aspects concis comme dans ses expressions les plus riches,
est, peut-être non l’un des plus subtils, mais assurément l’un des plus géniaux qui soient.
Certains auteurs croient devoir contester que la tradition indienne possède l’idée de Dieu, et
cela parce qu’ils croient y découvrir du « panthéisme » ou immanentisme » pur et simple ;
mais cette méprise n’est due qu’au fait que la plupart des termes indiens désignant la Divinité
s’appliquent à tous les aspects possibles de celle-ci, et non pas à son seul aspect personnel ;
Wakan Tanka – le « Grand Esprit » - est Dieu, non pas seulement en tant que Créateur et
Seigneur, mais aussi en tant qu’Essence impersonnelle.

Ce nom de « Grand Esprit » comme traduction sioux de Wakan Tanka, et des termes
similaires dans d’autres langues indiennes, donne parfois lieu à des objections ; pourtant, si
Wakan Tanka – et les termes correspondants – peut aussi se traduire par « Grand Mystère »
ou « Grand Pouvoir Mystérieux » (ou même « Grande Médecine »), et que « Grand Esprit »
n’est sans doute pas absolument adéquat, cette dernière traduction est néanmoins tout à fait
suffisante ; il est vrai que le mot « esprit » a quelque chose d’assez indéterminé, mais il n’en
représente pas moins l’avantage de n’impliquer aucune restriction, et c’est là exactement ce
qui convient pour le terme « polysynthétique » de Wakan. L’expression de « Grand
Mystère » proposée par certains comme traduction de Wakan Tanka – ou des termes
analogues dans d’autres langues indiennes, tels que Wakonda ou Manito – n’explique pas
mieux que « Grand Esprit » l’idée qu’il s’agit de rendre, car le mot « mystère » n’exprime
somme toute qu’une qualité extrinsèque ; ce qui importe est du reste la question de savoir, non
si le terme indien rend exactement ce que nous entendons par « esprit », mais si l’idée
exprimée par le terme indien peut se traduire par « esprit » ou non.
Nous avons dit plus haut que le « Grand Esprit » est Dieu, non pas seulement en tant que
Créateur et Seigneur, mais aussi en tant qu’Essence impersonnelle ; nous ajouterons que,
inversement, Il est Dieu non seulement comme pur Principe, mais comme Manifestation : il
est donc Dieu comme tel et en Lui-même, puis en tant que Manifestation cosmique, s’il est
permis de s’exprimer ainsi, et enfin Dieu en tant que reflet de Lui-même dans cette
Manifestation, c’est-à-dire en tant qu’empreinte divine dans le créé.
Ce que nous venons de dire découle d’une façon nécessaire de l’emploi même que font les
Indiens de la plupart des termes désignant le « Grand Esprit » ; mais, à part cela, les Sioux
établissent explicitement une distinction entre les aspects essentiels de Wakan Tanka :
Tunkashila (« Grand Père ») est Wakan Tanka en tant que celui-ci est au delà de toute
manifestation, et même au delà de toute qualité ou détermination quelle qu’elle soit ; Ate
(« Père ») par contre est « Dieu en acte » : le Créateur, le Nourrisseur et le Destructeur.
D’une manière analogue, ils distinguent, en ce qui concerne la « Terre », Unchi (« Grand
Mère ») et Inâ (« Mère ») :
Unchi est la Substance de toute chose, tandis que Inâ est son acte créateur, - envisagé ici
comme un « enfantement », - acte qui produit, conjointement avec l’ « inspiration » par Ate,
tous les êtres.

C’est à travers les espèces animales et les phénomènes fondamentaux de la nature que
l’Indien contemple les essences angéliques et les Qualités divines : dans cet ordre d’idées,
nous citerons les considérations suivantes d’une lettre de Joseph Epes Brown : « Il est
difficile, pour ceux qui regardent la religion des hommes rouges de l’extérieur, de comprendre
l’importance qu’ont pour eux les animaux et, d’une manière générale, toutes les choses que
contient l’Univers. Pour ces hommes, tout objet créé est important, pour la simple raison
qu’ils connaissent la correspondance métaphysique entre ce monde-ci et le « Monde réel ».
Aucun objet n’est pour eux ce qu’il paraît être selon les seules apparences ; ils ne voient dans
la chose apparente qu’un faible reflet d’une réalité principielle. C’est pour cela que toute
chose est wakan, sacrée, et possède un pouvoir, selon le degré de la réalité spirituelle qu’elle
reflète ; ainsi, beaucoup d’objets possèdent un pouvoir pour le mal autant que pour le bien, et
que tout objet est traité avec respect, car le « pouvoir » particulier qu’il contient peut être
transféré dans l’homme ; les Indiens savent bien qu’il n’y a rien, dans l’Univers, qui n’ait sa
correspondance analogique dans l’âme humaine. L’Indien s’humilie devant la Création
entière, surtout quand il « implore » (c’est à dire, quand il invoque rituellement le Grand
Esprit dans la solitude), parce que toutes les choses visibles ont été créées avant lui

(antériorité qui, au point de vue d’un certain symbolisme des créatures, a aussi un sens
purement principiel) et que, étant ses aînées, elles méritent le respect ; mais l’homme, bien
qu’ayant été créé en dernier lieu, est pourtant le premier des êtres, car lui seul peut connaître
le Grand Esprit (Wakan Tanka)

Ces considérations permettront de mieux comprendre de quelle façon toute chose
« caractéristique », c’est à dire manifestant une « essence », est wakan, « sacrée ». Croire que
Dieu est le soleil, c’est assurément une erreur toute « païenne », et étrangère à la pensée
indienne, mais il est aussi absurde de croire que le soleil n’est rien d’autre qu’une masse
incandescente, c’est à dire, qu’il n’ « est » Dieu en aucune manière. Nous pourrions nous
exprimer aussi de la manière suivante : est wakan ce qui est intégralement conforme à son
propre « génie » ; le Principe est Wakan Tanka, c’est à dire : ce qui est absolument « Soi-
même » ; et d’autre part, le sage est celui qui est parfaitement conforme à son « génie » ou à
son « essence » ; celle-ci n’est autre que le « Grand Esprit » ou le « Grand Est wakan, « sacré », ce qui permet d’ « assentir » directement la Réalité divine ; l’homme est
wakan quand son âme manifeste le Divin avec l’évidence spontanée et fulgurante des
merveilles de la nature : les éléments, le soleil, l’éclair, l’aigle, le bison, l’ours, les montagnes,
les torrents, les étoiles et ainsi de suite. C’est pour cela que la lâcheté – sorte d’abandon de la
« personnalité » - est le péché par excellence ; et c’est ce qui explique aussi
l’ «individualisme », apparent ou réel, des Indiens, attitude qui, en partant de la « personnalité
qualitative », a fini par devenir un individualisme aventureux.

Quant à la connaissance du « Grand Esprit » que seul l’homme parmi les créatures terrestres,
peut atteindre, Héhaka Sapa l’a définie un jour en ces termes : « Je suis aveugle et je ne vois
pas les choses de ce monde ; mais quand la lumière vient d’En Haut, elle illumine mon cœur
et je peux voir, car l’œil de mon cœur (Chante Ishta) voit toute chose. Le cœur est le
sanctuaire au centre duquel se trouve un petit espace où habite le Grand Esprit, et ceci est
l’œil (Ishta). Ceci est l’œil du Grand Esprit par lequel Il voit toute chose, et par lequel nous le
voyons. Lorsque le cœur n’est pas pur, le Grand Esprit ne peut être vu, et si vous deviez
mourir dans cette ignorance, votre âme ne pourra pas retourner immédiatement auprès de lui,
mais devra être purifiée par des pérégrinations à travers le monde.
Pour connaître le Centre du cœur où réside le Grand Esprit, vous devez être purs et bons et
vivre selon la manière que le Grand Esprit nous a enseigné. L’homme qui, de cette manière
est pur, contient l’Univers dans la poche de son cœur (Chante Ognaka) ».
Nous ne saurions mieux faire, avant de commenter sommairement le symbolisme du Calumet,
que de citer l’explication qu’en a donnée Héhaka Sapa dans son premier livre (Black Elk
Speaks) : « Je remplis la Pipe sacrée avec l’écorce de saule rouge ; mais avant que nous la
fumions, vous devez voir comment elle est faite et ce qu’elle signifie.
Ces quatre rubans qui pendent de la tige sont les quatre Quartiers de l’Univers : le noirs est
pour l’Ouest où vivent les créatures du Tonnerre afin de nous envoyer la pluie ; le blanc est
pour le Nord, d’où vient le grand Vent blanc qui purifie ; le rouge est pour l’Est d’où jaillit la
Lumière, et où vit l’Etoile du matin afin de donner aux hommes la science ; le jaune est pour
le Sud, d’où vient l’été et le pouvoir de croissance. Mais ces quatre Esprits ne sont somme
toute qu’Un Esprit, et cette plume d’aigle est pour l’Un, qui est comme un père ; mais elle est
aussi pour les pensées des hommes, qui doivent s’élever vers les hauteurs, comme le font les
aigles. Le Ciel n’est-il pas un père et la Terre n’est-elle pas une mère, et tous les êtres vivants
leurs enfants, qu’ils aient des pieds, des ailes ou des racines ? Et cette peau sur l’embouchure,
qui doit être de la peau de bison, est pour la Terre, d’où nous venons et au sein de laquelle
nous suçons toutes nos vies, pareils à des nouveau-nés, avec tous les animaux, oiseaux, arbres
et herbes. Et parce qu’elle signifie tout cela, et plus qu’aucun homme ne peut comprendre, la
Pipe est sacrés. »

Quand l’Indien accomplit le rite du Calumet, il salue le ciel, la terre et les quatre points
cardinaux, soit en leur « offrant la Pipe, dont il représente la tige, comme le veut par
exemple le rituel des Sioux, soit en dirigeant la fumée vers les dites directions et parfois
aussi vers le« feu central » (le feu de son conseil ou de son grand logis – de – médecine,
comme parfois l’indiquent ses chansons, est le plus ancien de tout ; c’est à peu près ce que
les philosophes grecs de l’école de Pythagore la Hestia qui brûle au centre du monde. C’est à
ce feu central qu’il prend part en mêlant son haleine au feu du tabac sacré, et c’est ce même
feu qui s’élève avec sa fumée vers le zénith de l’univers, ou s’abaisse vers le nadir
en touchant la terre, ou se joint aux quatre vents qui parcourent les côtés de notre habitacle
humain pleins de la vie soufflante des hauts cieux. ) l’agni védique – qui brûle devant l’officiant ;
l’ordre de ces gestes peut varier, mais son plan statique reste toujours le même, puisqu’il est
le schéma doctrinal,dogmatique si l’on veut, dont le rite sera l’actualisation.

Conformément à certains usages rituels, nous commencerons notre énumération avec
l’Ouest : ce « Vent de l’Ouest » amène le tonnerre et la pluie, c’est à dire la Révélation et
aussi la Grâce ; le « Vent du Nord » purifie et donne la force ; de l’ « Est » vient la Lumière,
donc la Connaissance, qui selon la perspective indienne sont en rapport avec la Paix ; le
« Sud » est la source de la Vie et de la Croissance ; c’est là que commence la « bonne Route
rouge », la Voie du bonheur et de la félicité. C’est que l’Univers dépend de quatre
détermination primordiales, à savoir, l’ « Eau », le « Froid », la « Lumière », la « Chaleur » ;
la première l’ « Eau », n’est pas autre chose que l’aspect positif de l’obscurité qui
normalement devrait s’opposer à la lumière comme le froid s’oppose à la chaleur ; l’aspect
positif de l’obscurité est en effet sa qualité d’ « ombre » qui protège contre la force
desséchante et qui produit ou favorise l’humidité ; il faut que le ciel s’obscurcisse avant de
pouvoir donner la pluie, et que Dieu manifeste la Colère – le tonnerre – avant d’accorder la
Grâce dont le symbole naturel est la pluie. Quant au « Froid », - « le Vent sanctifiant et
purificateur qui donne la force », - son aspect positif est la pureté, en sorte qu’on pourrait
opposer la « Pureté » du Nord à la « Chaleur » du Sud comme on oppose le « Pluie » de
l’Ouest à la « Lumière » de l’Est ; le rapport entre le « Froid » et la « Pureté » est évident : les
choses inanimées, donc « froides », c’est à dire les minéraux, ne sont pas assujetties à la
corruption comme les êtres animés, donc « chauds ». La « Lumière » de l’Est, nous l’avons
dit, est la « Connaissance ; la « Chaleur », elle, est la « Vie » et par conséquent l’ « Amour »,
et ainsi la « Bonté », la « Beauté », le « Bonheur ».
Avant d’aller plus loin, nous devons répondre à une objection qui pourrait surgir du fait que
les « Quatre Vents », dans la doctrine des Sioux, semblent correspondre ç une fonction assez
secondaire de la Divinité, celle-ci se divisant en quatre aspects quatre fois subdivisés ; or,
outre que ce n’est point le symbolisme mythologique des Sioux que nous proposons d’étudier
ici en premier lieu, mais la métaphysique de la Quaternité qui transparaît dans toutes les
variantes de la tradition indienne, la doctrine siouse reconnaît aux quatre Principes, par une
remarquable dérogation à la hiérarchie mythologique, une prééminence sur les autres
divinités, et ceci indique très nettement que dans le rite du Calumet ou plutôt dans la
perspective qui s’y rattache, les points cardinaux représentent les quatre Manifestations
divines essentielles et par conséquent aussi leur Prototypes dans l’Etre. il ne fait du reste
jamais oublier que chez d’autres Indiens le symbolisme assume des formes très différentes de
celles qu’il a chez les Sioux : ainsi, pour ne citer que cet exemple, les quatre Principes sont
symbolisés, chez les Arapaho, par quatre « Vieillards » qui, émanés du « Soleil », veillent sur
les habitants du monde terrestre, et à qui sont attribués symboliquement le jour (Sud-Est),
l’été (Sud-Ouest), la nuit (Nord-Ouest) et l’hiver (Nord-Est) ; enfin, il convient de faire
remarquer que la Quaternité est souvent considérée comme constituant au fond une
« Duodécimité », chacun de ces éléments étant conçu sous trois aspects, abstraction faite de
l’axe vertical Ciel-Terre qui ajoute à la Quaternité deux éléments nouveaux, quoique d’un
autre ordre.

Ceci dit, revenons à la considération des quatre Principes en eux-mêmes : on pourrait aussi,
toujours en partant de l’ « Ouest) vers le « Nord », désigner les quatre « Lieux cosmiques »
respectivement par les termes suivants : « Humidité », « Froid », « Sécheresse », « Chaleur » ;
l’aspect négatif corrélatif de l’humidité est l’obscurité, et l’aspect positif corrélatif de la
sécheresse est la lumière. – L’ « Oiseau-Tonnerre » (Wakinyan – Tanka), qui habite l’Ouest,
et qui protège la terre et la végétation contre la sécheresse et la mort, est décrit comme lançant
des éclairs par les yeux et produisant le tonnerre avec les ailes ; l’analogie avec la Révélation
sur le Sinaï, accompagnée de « tonnerres », d’ « éclairs) et d’une « nuée épaisse » est d’autant
plus frappante que l’événement biblique a lieu sur un rocher, et que la mythologie indienne
établit précisément un lien entre l’ « Oiseau-Tonnerre » et le « Rocher », ainsi que nous le
verrons par la suite. Quant à l’assimilation symbolique de la Révélation à l’Ouest, elle peut
paraître insolite et paradoxale, mais il ne faut jamais perdre de vue que les points cardinaux
ont ici forcément une signification positive : l’Ouest ne sera donc pas le contraire de l’Est, à
savoir l’ « Obscurité » et l’ « Ignorance », mais son complément positif, donc la « Pluie » et la
« Grâce ». On pourrait s’étonner d’autre part du fait que la tradition indienne établisse un lien
symbolique entre le « Vent de l’Ouest », porteur de tonnerre et de pluie, et le « rocher »,
personnification « angélique » ou « semi-divine » d’un aspect cosmique de Wakan – Tanka ;
ce rapprochement est cependant plausible, car le rocher réunit en lui les mêmes aspects
complémentaires que l’orage : l’aspect terrible par sa durée destructive, - il est, pour les
Indiens, symbole de destruction, d’où les armes en pierre, auxquelles il faut naturellement
rattacher les « pierres de foudre », - et l’aspect de Grâce par le fait qu’il donne naissance à des
sources qui, comme la pluie, abreuvent le pays.

Les quatre « Vents » sont comme les « Puissances productrices » (au sens du terme sanscrit
Shakti) des « Quartiers du Monde », et ils sont conçus comme faisant le tour de l’horizon et
déterminant la vie terrestre par leurs influences combinées. Le vent est comme le « souffle »
du monde terrestre où nous vivons ; il représente ainsi la « respiration » cosmique. Le
« souffle » est en un certain sens le véhicule de l’ « âme » ou de l « esprit », d’où la connexion
étymologique de ces mots dans beaucoup de langues ; mais il est aussi le véhicule actif de la
vie, car c’est lui qui alimente et purifie le sang, support passif et inférieur de l’élément vital.
Le « souffle » est donc à la fois l « âme et la « vie », et il est ainsi fait à l’image du Verbe
divin dont le Souffle créateur a fait l’homme.

Les points cardinaux sont associés symboliquement, nous l’avons dit, à quatre Divinités,
désignées de diverses manières et personnifiant autant d’aspects complémentaires de l’Esprit
universel ; celui-ci les unit en lui-même, comme les couleurs s’unissent dans la lumière ; et il
« est » Wakan Tanka en ce sens qu’il s’identifie à Dieu en vertu de l’unicité d’Essence,
comme la lumière s’identifie essentiellement au soleil. Selon la cosmologie des Sioux, ces
quatre Divinités – ou « semi-Divinités » - se subdivisent à leur tour chacune en quatre entités
hiérarchisées, portant les noms les plus divers, tels que « Soleil », « Lune », « Bison »,
« Ame », et marquant autant de ramifications ou reflets de l’Esprit dans le cosmos ; ces
ramifications ne sont autres que les Anges secondaires dont les innombrables modalités
pénètrent jusqu’aux confins du crée.

Les Sioux établissent un rapport analogique entre les « Quatre Vents » et les quatre périodes
cycliques, symbolisées par les quatre plumes d’aigles qui ornent le « cercle sacré » qu’on
utilise dans la « Danse du Soleil » et à d’autres occasions : la première période est celle de la
« Pierre », la seconde celle de l’ « Arc », la troisième celle du « Feu », et la quatrième celle de
la « Pipe », dont chacun de ces symboles représentant le moyen spirituel de la période
respective. De même, il y a quatre âge à travers lesquels toute chose créée doit passer : le
premier est le Sud, qui est jaune et qui est la source de toute vie, et ceci est le premier âge
dans un cycle historique ; le second est l’Ouest, qui est noir ; le troisième le Nord, qui est
blanc ; et le quatrième l’Est, qui est rouge : l’humanité terrestre se trouve actuellement dans le
quatrième âge qui se terminera par un grand désastre. Cette répartition, qui attribue l’ « Age
d’or » au Sud et l’ «Age de Fer » à l’Est, alors que les autres doctrines traditionnelles
attribuent le premier au Nord et le second à l’Ouest, peut étonner à première vue, mais il faut
tenir compte ici de deux choses : premièrement, en ce qui concerne l’ « Age d’or », - le Krita
– Yuga hindou, - s’il est exact de l’attribuer au Nord en raison de la situation polaire du
Paradis terrestre, il n’en est pas moins vrai que, en fait, le pôle actuel est couvert de glace, et
que, sous le rapport « qualitatif », c’est bien le sud qui correspond effectivement au Paradis,
donc à l’ « Age d’or », de sorte que le symbolisme en question peut se fonder sur la chaleur et
la fertilité Sud aussi bien que sur la situation hyperboréenne du Jardin primordial ;
deuxièmement, en ce qui concerne l’ « Age de fer »,- le Kali Yuga,- s’il est évidemment juste
de l’attribuer, selon la perspective géographique de l’ « Ancien Mode », à l’Ouest, puisque
c’est là que le soleil se couche et qu’à pris naissance le matérialisme moderne qui étend ses
ténèbres à l’humanité entière, il n’en est pas moins vrai que pour les Peaux Rouges, ce
matérialisme destructeur de la Nature vient de l’Est ; c’est là que se situe ce qui pour les
Orientaux, est le « sombre Occident », et c’est de là que sont venus ces « esprits »
(washichun) aux visages pâles qui ont exterminé la race rouge ; mais ceci n’empêche
nullement que le Sauveur universel, le Messie attendu par tous les peuples pour la fin de l’
« Age de fer », viendra également de l’Est, en sorte que le symbolisme solaire de cette
direction reste intact dans la théorie siouse des quatre périodes cycliques. – Dans le même
ordre d’idées, la cosmologie des Cheyennes insiste sur la position arctique du siège de la
Tradition primordiale : elle situe le Paradis terrestre à l’extrême Nord, sur une île surgie des
eaux primordiales, où régnait un perpétuel printemps et où les hommes et les animaux
parlaient la même langue ; ce récit décrit ensuite les tribulations, notamment deux déluges, à
la suite desquelles la race rouge – ou plutôt ses ancêtres primordiaux – s’établit définitivement
dans le Sud, devenu à son tour une région fertile.

Nous ne voulons pas oublier de mentionner ici que le Calumet comporte, à côté de son
symbolisme quaternaire, un autre, ternaire celui-ci, qui se rapporte aux trois mondes, et
auxquels correspondent respectivement le ciel, les points cardinaux et la terre. Ces trois
mondes se trouvent d’ailleurs aussi indiqués, chez les Indiens Corbeaux (Crow, Absaroka),
sous la forme de trois anneaux peints sur le mat central de la Danse du Soleil, mat qui signifie
l’arbre de Vie ou l’Axe du Monde, conformément au symbolisme hyperboréen ; ils sont alors
interprétés comme formant le ternaire (en sens ascendant) « corps, âme, esprit, ou « grossier,
subtil, pur »

Les fonctions essentielles de l’Existence, et ses deux fondements « paternel » et « maternel » ,
- ou « divin » et « existentiel », - le Calumet doit les rappeler et les actualiser toujours à
nouveau, afin que l’homme ne perde jamais le contact avec le Tout dont il est comme une
parcelle ; c’est pour cela que le rite du Calumet équivaut à une prière et à une consécration,
car, « comme aucune bonne chose ne peut être faite par l’homme seul, je veux d’abord faire
une offrande et envoyer une voix vers l’Esprit du Monde, afin qu’Il m’aide à être véridique »
(Black Elk). Le Calumet est donc pontifex ; il est l’instrument « eucharistique » qui rattache
l’homme, poursuivi qu’il est des morsures du « fini », à l’Infini, et c’est ce qui explique la
vénération et l’amour que les Indiens lui témoignent.

Ceci nous amène à considérer un autre aspect de ce rite, où apparaît l’analogie entre la fumée
du tabac sacré (kinni-kinnik) et l’encens : dans la plupart des traditions, l’encens est en
quelque sorte la « réponse humaine » à la Présence divine ; la fumée marque par conséquent
la « présence spirituelle » de l’homme en face de la Présence surnaturelle de Dieu, comme
l’énonce cette incantation iroquoise : « Salut ! Salut ! Salut ! Toi qui as créé toutes choses,
écoute notre voix. Nous obéissons maintenant à tes Commandements. Ce que Tu as créé,
revient vers Toi, la fumée du tabac (sacré) s’élève vers Toi, par quoi l’on voit que notre parole
est véridique

Dans le rite du Calumet, l’homme représente l’état d’ « individuation » ; l’espace – avec ses
six directions – représente l’Universel dans lequel l’individuel doit, en se transmuant, se
résorber ; la fumée se perdant dans l’espace, et s’identifiant à lui, marque bien cette
transmutation du « durci », « opaque » ou « formel », en « dissous », « transparent » ou
« informel » ; elle marque en même temps l’irréalité du « moi », donc celle du monde qui,
spirituellement s’identifie au microcosme humain. Mais cette résorption de la fumée dans
l’espace – qui « est Dieu » - transcrit également le mystère de l’ « identité » en vertu de
laquelle, pour parler en terme soufiques, « le sage n’est pas crée » : l’homme n’est
qu’illusoirement un « poids » retranché de l’espace et isolé en lui ; en réalité, il « est » cet
espace, et il « doit devenir ce qu’il est », comme disent les Ecritures hindoues. L’homme, en
absorbant, avec la fumée sacrée, le « parfum de la Grâce », et en s’exhalant avec elle vers
l’illimité, se répand surnaturellement dans l’ « Espace divin », si l’on peut dire ; mais Dieu est
aussi représenté par le feu qui consume le tabac : ce dernier est l’homme ou, au point de vue
macroscopique, l’Univers ; l’espace s’ « incarne » ici dans le feu du Calumet, comme les
points cardinaux s’unissent, selon un autre symbolisme, dans le feu central.

Selon Héhaka Sapa, « toute chose faite par un Indien est faite dans un cercle, et il en est ainsi
parce que le Pouvoir de l’Univers agit toujours moyennant des cercles, et toute chose tend à
être ronde. Dans les anciens jours, quand nous étions un peuple fort et heureux, toute notre
puissance nous venait du cercle sacré de la nation, et aussi longtemps que le cercle demeurait
entier, le peuple florissait. L’arbre fleuri était le centre vivant du cercle, et le cercle des quatre
quartiers le nourrissait. L’Est donnait la paix et la lumière, le Sud la chaleur, l’Ouest la pluie,
et le Nord, avec son vent froid et puissant, donnait la force et l’endurance et l’endurance.
cette connaissance vint à nous du Monde extérieur (le Monde transcendant, l’Univers), avec
notre religion. Toute chose que fait le Pouvoir de l’Univers, Il le fait en forme de cercle.
Le ciel est circulaire, et j’ai entendu que la terre est ronde comme une boule, et les étoiles,
elles aussi, sont rondes. Le vent, dans sa plus grande force, tourbillonne. Les oiseaux fond
leurs nids en forme de cercles, car ils ont la même religion que nous… Nos tentes (tipis)
étaient circulaires comme les nids d’oiseaux, et elles étaient toujours disposées en cercle, - le
cercle de la nation, un nid fait de beaucoup de nids, où le Grand Esprit voulait que nous
couvions nos enfants » (Black Elk Speaks).

Toutes les formes statiques de l’existence se trouvent ainsi déterminée par un archétype
« concentrique », matériel ou mental ; centré dans son égo qualitatif, « totémique », presque
impersonnel, l’Indien tend vers l’indépendance, et part là vers l’indifférence, à l’égard du
monde externe ; il s’entoure de silence comme d’un cercle magique, et ce silence est sacré
parce qu’il véhicule les influences célestes.

C’est dans ce silence – dont le support naturel est la solitude – que l’indien tire sa force
spirituelle ; sa prière ordinaire est muette : ce qu’il exige, ce n’est pas une pensée, mais une
« conscience de l’Esprit », et cette « conscience » est immédiate et formelle comme la voûte
céleste.

Si le Grand Esprit agit toujours « par cercles », Il agit aussi, sous un autre rapport, toujours
« par quaternités », comme l’indiquent les directions spatiales et les cycles temporels, et alors
le cercle devient svastika ; c’est pour cela que l’Indien, dont la vie se déroule en quelque sorte
entre le point central et l’espace illimité, accomplit les choses statiques selon le principe
circulaire ou unitif, et les choses dynamiques – les actions – selon le principe quaternaire,
c’est-à-dire, conformément aux quatre vertus cardinales qui pour lui sont le courage, la
patience, la générosité et la fidélité. Cette structure profonde de la vie indienne signifie que
l’homme rouge n’entend point se « fixer » sur cette terre où tout selon la loi de stabilisation et
aussi de condensation, voire de « pétrification », menace de se « cristalliser » ; et ceci
explique l’aversion de l’Indien pour les maisons et surtout celles en pierre, et aussi l’absence
d’une écriture qui, d’après cette perspective, « fixerait » et « tuerait » le flux sacré de l’esprit.

la civilisation européenne par contre, dans ses formes statiques, est foncièrement sédentaire et
citadine : elle est donc ancrée dans l’espace et s’y étend quantitativement, tandis que la
civilisation indienne à son pivot en quelque sorte en dehors de l’espace, dans le centre
principiel, non – localisé ; son expansivité sera par conséquent « qualitative », en ce sens
qu’elle n’est que mouvement pur, symbole de l’illimité, et non point délimitation qualitative,
voire « mercantile », de l’étendue spatiale. Il importe du reste de préciser ici que le
Christianisme, comme d’autres religions de l’ « Ancien Monde », fixe le Céleste sur le plan
terrestre et bâtit des sanctuaires dans la matière la plus statique, la pierre ; la tradition des
Peaux Rouges, de son côté, intègre le terrestre – le « spatial » si l’on veut – dans le Céleste
omniprésent, et c’est pour cela que le sanctuaire du Peau Rouge est partout ; c’est pour cela
aussi que la terre doit rester intacte, vierge sacrée comme elle est sortie des Mains divines, -
car seules les choses pures reflètent l’Eternel . L’Indien n’est point « panthéiste », mais il sait
que le monde est mystérieusement plongé en Dieu.

Ce que nous venons de dire permettra de comprendre pourquoi la nature, - paysage, ciel, astre,
éléments, animaux sauvages, - est un support nécessaire de la tradition des Peaux Rouges, au
même titre que les temples pour les autres religions ; toutes les limitations imposées à la
nature par des œuvres artificielles, pesantes, inamovibles – et imposées à l’homme par son
asservissement à ces œuvres – sont donc sacrilèges, voire « idolâtres », et portent en elles les
germes de la mort . Il résulte de cette façon de voir que le destin des Peaux Rouges est
tragique au sens propre du terme : est tragique une situation sans issue qui résulte, non pas
d’une cause fortuite, mais du heurt fatal de deux principes. L’écrasement de la race indienne
est tragique parce que l’homme rouge ne pouvait que vaincre ou mourir; il a succombé parce
qu’il représentait un esprit incompatible avec le mercantilisme des « visages pâles ». On
pourrait définir ce drame immense comme la lutte, non seulement entre une civilisation et
matérialiste et une autre chevaleresque et spiritualiste, mais aussi entre la civilisation citadine
– au sens strictement humain et péjoratif de ce terme, impliquant une idée d’ « artifice » et de
« servilité » - et le règne de la Nature, considérée, elle, comme le vêtement majestueux, pur,
illimité, de l’Esprit divin. Or la Nature, dont l’Indien se sent comme l’incarnation et qui est en
même temps son ancien sanctuaire, finira par vaincre ce monde artificiel et sacrilège, car elle
est le Vêtement, le Souffle, la Main même du Grand Esprit.

FRITHJOF SCHUON

ELAN NOIR
(HEHAKA SAPA)

 
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