mardi 10 juin 2014

"LES LECONS DE VIE DU TAO"


Le tao. Un petit mot mystérieux en forme de sésame pour une vie plus équilibrée, nous assurent ses adeptes. Née en Chine, cette voie spirituelle séduit de plus en plus en Occident, sans doute parce qu’elle répond avec simplicité et modernité à nos aspirations existentielles.

Flavia Mazelin-Salvi


Un tirage de Yi-king, une référence au yin et au yang, des mouvements de tai-chi-chuan ou de qi gong, une séance d’acupuncture, une maxime du Tao-tö-king (de Lao-tseu (Gallimard, “Folio”, 2002)). Le fil rouge qui relie ces éléments disparates ? La Chine, évidemment, et le tao plus précisément. Une voie spirituelle remontant au Ve siècle avant notre ère et qui, depuis plusieurs mois, connaît un regain d’intérêt fasciné. Témoin, le succès populaire de la superbe exposition « La voie du tao, un autre chemin de l’être », qui s’est tenue cette année de mars à juillet au Grand Palais, à Paris, ainsi que le nombre croissant de publications consacrées au taoïsme. Si ce courant spirituel, à la fois philosophie et art de vivre, séduit tant les Occidentaux, c’est qu’il entre en résonance avec nos aspirations existentielles, même si nous n’en avons pas toujours conscience. Vivre plus en phase avec sa nature profonde et la nature elle-même, savoir équilibrer ses désirs et ses besoins, faire la paix en soi et autour de soi… Tel est le but du tao, basé sur la recherche de l’équilibre et de l’action juste. Dans le Taotö-king, pièce maîtresse de la philosophie taoïste, on trouve quatre-vingt-un préceptes enseignant autant l’art de gouverner que celui de se nourrir ou de gagner en sagesse. Tous sont traversés par une affirmation forte et paradoxale : il faut s’installer dans le non-agir pour vivre pleinement sa vie.

Mais gare aux interprétations erronées. « On prend trop souvent l’expression taoïste “agir par le non-agir” pour une incitation au laxisme, prévient Cyrille J.-D. Javary, auteur des Trois Sagesses chinoises, taoïsme, confucianisme, bouddhisme (Albin Michel, 2010). Il s’agit en vérité d’être dans l’action juste, celle qui se fait sans forcer, mais non sans effort. » Comme en témoignent les lents mouvements du tai-chi-chuan ou du qi gong, basés sur une gestion centrée de l’énergie vitale.


Une conscience des rythmes du vivant


Patrice Levallois, l’un des créateurs du Jeu du tao de la santé et du mieux-être avec Patrice Van Eersel, Sylvain Michelet et Daniel Boublil (Albin Michel- Taovillage, 2009). (Voir aussi le site taovillage.com), trouve dans l’esprit de ce courant deux principes qui l’accompagnent et éclairent sa route depuis des années : « Le premier est qu’en vivant simplement ici et maintenant, comme nous y invite la voie du tao, je prends conscience que la joie et l’amour sont à l’intérieur de moi et que je n’ai pas d’effort à faire pour accéder à eux. Second enseignement : la vie, comme notre nature, est foncièrement duelle, elle est faite de yin comme de yang. À nous de ne pas transformer l’opposition qui enrichit en affrontement qui détruit. »

Même interprétation chez Diane Dreher, chercheuse au Spirituality and Health Institute de Californie, aux États-Unis : « Il nous ramène en douceur à la sagesse de la nature et de ses rythmes, et nous aide à découvrir la richesse de notre propre nature, l’alternance des marées, les phases de la lune, la succession des saisons de notre vie », écrit-elle dans Dix Leçons pour être forte et sereine, le tao de la femme de Diane Dreher (Payot, 2010). Se laisser porter par le courant de la vie, s’ouvrir et sourire à sa beauté… Ce n’est pas un hasard si les adeptes du tao résument souvent son enseignement en deux mots : sérénité et simplicité.


Dompter ses dragons intérieurs


Pour trouver la paix et l’harmonie en soi et autour de soi, mieux vaut, selon le tao, être à la fois souple, mesuré et déterminé. Didier Gonin, auteur de Réussir sa vie avec le tao (Albin Michel, 2007), nous propose quatre expériences à tenter pour un quotidien plus serein.


Agir dans l'eau

« L’homme du bien suprême est comme l’eau » Tao-tö-king, chapitre 8.
L’eau est, dans le tao, le symbole de la « bonté agissante », la parfaite illustration de la passivité active. Symbolisée par le yin, elle nous enseigne que, dans les situations de conflit ou d’impasse, les passages en force, les affrontements brutaux sont souvent aussi vains que grands consommateurs d’énergie vitale. Ils affaiblissent l’être tout en lui donnant l’illusion du contrôle et de la puissance. Agir comme l’eau signifie faire le calme en soi et analyser le problème sous toutes ses facettes de manière à contourner l’obstacle. Cela peut être suspendre momentanément l’action, avoir recours à des outils et à des cheminements inhabituels, ou encore faire marche arrière et s’interroger sur le bien-fondé de son objectif ou de sa stratégie. C’est ainsi que l’eau, calme et entêtée, se fraye son chemin et atteint son but sans efforts superflus.


Etre un exemple

« Le sage embrasse l’Un, devenant un modèle, il ne s’exhibe point et du coup resplendit » Tao-tö-king, chapitre 22.
« Embrasser l’Un » veut dire cesser de vivre dans la division et réunir, en soi et en conscience, les oppositions naturelles : yin et yang, agir et non-agir, ombre et lumière… Une fois unifié, dans l’acceptation mais non dans la complaisance de sa dualité, il ne s’égare plus et ne juge plus. Ainsi, les autres, apaisés par sa paix, confiants dans ses paroles (il fait ce qu’il dit) et réconfortés par sa bienveillance (il n’accuse pas les autres des faiblesses qu’il sait être aussi les siennes), non seulement ne l’agressent pas, mais recherchent sa compagnie et donnent le meilleur d’eux-mêmes. Pour le tao, le sage n’est pas le surhumain, mais l’humain pleinement conscient de sa nature, de ses forces et de ses faiblesses, et qui essaie de faire cohabiter en équilibre ses deux polarités.


Entretenir le feu sacré


« Réduire son moi et brider ses désirs » Tao-tö-king, chapitre 9
Le feu sacré est une métaphore du vivant, du qi, c’est-à-dire de l’énergie vitale. Toute la pratique taoïste – méditation, respiration, nutrition… – considère que l’équilibre est à la fois la fin et les moyens pour vivre une vie juste et noble. L’homme se perd dans les excès, il se consume et éteint ainsi le feu sacré dont il est le dépositaire. Repérer ses excès, matériels, relationnels et émotionnels, puis les ramener à un niveau qui ne consomme pas plus d’énergie que nécessaire est le préalable indispensable pour tous ceux qui désirent vivre longtemps et sereinement. Réduire le moi, c’est le ramener à sa juste proportion dans la chaîne du vivant, ne pas faire passer son ego devant tout et tous, et prendre en considération le moi d’autrui comme on prend soin du sien, avec mesure, respect et bienveillance.


Désapprendre

« Suivre la voie, c’est de jour en jour décroître » Tao-tö-king, chapitre 48.
Nettoyer son esprit, c’est le débarrasser des idées reçues, des certitudes, en les passant régulièrement au tamis du questionnement sans complaisance. L’encombrement de l’esprit est semblable à l’encombrement des maisons : quelles croyances nous sont vraiment utiles, lesquelles pourrions-nous jeter ? Quelles vérités imposons-nous aux autres ? Quels changements refusons-nous ? Ne pas rester figé, s’exposer au changement, s’inscrire dans la dynamique cyclique de la nature nous permet de nous débarrasser de nos peurs et d’expérimenter notre potentiel de vie sans restriction ni discrimination. Désapprendre l’ancien pour s’ouvrir au nouveau, tel est le sens de cette invitation paradoxale.
« La voie du tao a rendu mon coeur plus accueillant »



Questions à Gérard Guasch, médecin psychosomaticien et analyste reichien

Passionné par les thérapies énergétiques, Gérard Guasch s’est initié très jeune à la médecine chinoise (acupuncture) et au taoïsme. Disciple de maître Tian Chen Yang, il appartient à la vingt-cinquième génération du courant taoïste « La porte du dragon » (Long Men). Il est engagé depuis plus de trente ans dans cette voie, qu’il enseigne dans le cadre de cercles taoïstes baptisés « Le tao du coeur ». Et l'auteur de Vivre l’énergie du tao, traditions et pratiques (Presses du Châtelet, 2010) et, avec Anne-Marie Filliozat, d’Aide-toi, ton corps t’aidera (Albin Michel, 2006).


Psychologies : Qu’est-ce que le tao a changé dans votre vie ?


G.G. : Sans doute moins de jugements, sur moi et sur les autres, et plus de bienveillance et de simplicité. Le tao m’a aussi incité à prendre davantage soin de mon équilibre et de mon harmonie intérieurs, à jouir pleinement de ce qui « est » au lieu d’en vouloir toujours plus, à ralentir au lieu de courir. S’abandonner au tao, c’est pour moi apprendre à faire le vide dans son coeur pour qu’il soit toujours accueillant. J’ai le sentiment d’avoir retrouvé, au fil du temps, mon regard d’enfant, confiant et émerveillé.


Comment intégrez-vous le tao à votre pratique ?

G.G. : Essentiellement dans ma façon d’être, par la présence et l’écoute, par l’intérêt constant que je porte aux manifestations énergétiques chez l’autre, mais également par l’usage de pratiques que je transmets à mes patients pour qu’ils deviennent acteurs de leur bien-être, des méthodes de respiration ou des techniques de contrôle de l’éjaculation, par exemple. J’utilise aussi l’acupuncture et d’autres approches traditionnelles pour équilibrer les énergies qui alimentent le corps et l’esprit. Car, dans le tao, une bonne santé, c’est une circulation harmonieuse du qi, l’énergie vitale.

Le taoïsme est aussi une spiritualité, comment la vivez-vous ?

G.G. : Pour le tao, nous sommes les filles et fils de la terre et du ciel, et nous devons maintenir en nous l’équilibre énergétique de ces deux pôles, le yin (non-agir) et le yang (agir). Pour cela, je médite deux fois par jour, je pratique le qi gong et, dans la journée, je me mets autant que possible en « attitude méditative ». Chaque mois, nous méditons entre amis, les séminaires que j’anime sont une occasion de méditer en groupe. Je célèbre aussi des rituels d’offrande à l’occasion d’un changement de saison, d’une naissance ou d’un événement spécial, ce sont des moments propices pour honorer la vie et la source de vie qu’est le tao. Enfin, je lis et relis les textes classiques qui m’aident à ne pas perdre de vue mon objectif : cultiver le tao, c’est-à-dire l’amour de la vie, et le manifester dans mon quotidien.


A lire

La Voie et sa vertu de Lao-tseu. Textes chinois présentés par François Houang et Pierre Leyris (Seuil, “Points sagesse”, 1979). Un peu de sagesse dans un monde de brutes du Barefoot Doctor. Les conseils d’un adepte occidental pour « calmer » le quotidien (Marabout, “Psychologie”, 2009).



http://www.psychologies.com/Culture/Philosophie-et-spiritualite/Pratiques-spirituelles/Articles-et-Dossiers/Les-lecons-de-vie-du-tao





Le Tao et le Maître Lao-Tseu



"TAO: LA VOIE DU BON SENS"


Privilégier l’être au paraître, écouter sa nature profonde, s’accorder à l’univers… L’enseignement de Lao Tseu n’a jamais été si moderne. Quelques principes simples pour vivre sereinement.

Pascale Senk


Tao… trois lettres pour dire l’axe central de l’univers, « d’où tout part et où tout revient ». Trois lettres pour une philosophie orientale qui va bien à notre époque. Certains d’entre nous la pratiquent peut-être sans le savoir, car cette doctrine ancestrale donne des clés pour vivre dans l’énergie, la prospérité et l’authentique. Moins connue que le bouddhisme, souvent confondue avec le zen, le tao nous indique « ce qui marche » pour favoriser la vie. « Il émousse ce qui tranche, démêle les nœuds, discerne dans la lumière, assemble ce qui, poussière, se disperse », écrivait son fondateur Lao Tseu. Le sinologue Cyrille Javary est plus direct : « Tao veut dire “voie”, mais on pourrait presque le traduire par “machin”, explique-t-il. Avec lui, les Chinois ont inventé le pragmatisme souriant. » Voici huit principes du tao. A utiliser sans modération.


Rechercher l’essence, fuir l’apparence


Les leçons de vie du tao  Si cette voie spirituelle séduit de plus en plus en Occident, c'est sans doute parce qu’elle répond avec simplicité et modernité à nos aspirations existentielles (...).

« Celui qui ne perd pas sa racine peut durer », Lao Tseu

Les taoïstes ont recherché la véritable nature des choses, une démarche qui invite à aller au-delà des apparences. Ainsi, en plein mois de novembre, les Chinois voient déjà le printemps. Ils savent qu’il faut retourner la terre pour préparer les futures floraisons. Le tao privilégie l’être au paraître. « Un taoïste aujourd’hui recherche la simplicité en tout. Aux meubles alambiqués, il préfère la beauté d’un bois brut, explique Gérard Edde, auteur du Chemin du tao (La Table ronde). Aux vêtements synthétiques, la pureté du coton. »


Savoir que l’on est relié au monde et que les rythmes du monde sont en soi...


« Grand est le ciel, grande est la Terre, grand, l’être » « Tao Te King », 25

Le tao offre la vision d’un monde holistique, car il part de l’existence d’un flux d’énergie commun, le « ch’i », qui baigne aussi bien le soleil, les planètes que chaque être humain. « Tout homme, parce qu’il se sait en interaction avec toute chose vivante, se sent donc à sa place dans l’univers », explique Galya Ortega, spécialiste du massage taoïste. Cette conscience du ch’i est à la base de nombreuses techniques aujourd’hui très prisées : le feng shui, qui cherche à harmoniser le ch’i d’une habitation avec l’énergie des personnes qui y vivent, ou l’acupuncture, qui travaille sur les points énergétiques du corps afin d’accorder le « climat intérieur » de chaque individu avec la saison qui arrive, et prévenir ainsi les maladies.


En toute chose, reconnaître la danse du yin et du yang


« Le yin est ce qui a envie de devenir yang, et le yang, ce qui a envie de devenir yin », Cyrille Javary

Vivre le tao, c’est avoir conscience de ces deux énergies contraires, nées du vide primordial et qui se relaient sans cesse : le yang – qui correspond à la dureté, la masculinité, l’action, l’être, la lumière – succède au yin, qui incarne le féminin, la douceur, la passivité, les ténèbres, le non-être, la nuit. Dans toute situation, l’une de ces forces succédera à l’autre. Aussi, pour trouver l’harmonie, on recherchera sans cesse le point d’équilibre entre les deux. En cuisine, on élaborera des menus qui associent aliments yin (sucre, fruits, légumes verts, etc.) et yang (viande, œufs, fruits de mer, etc.). Dans la vie quotidienne, on alternera des temps de repos (yin) et d’action (yang), de retour à soi (yin) et d’extériorisation (yang). « Et le tao nous rappelle que se retirer, attitude très yin, peut aussi être une stratégie puissante, car c’est ce qui permet de restaurer l’énergie yang », affirme Cyrille Javary. Parfois donc, reculer, c’est progresser.


S’accorder aux cycles


« Les quatre saisons changent et se transforment continuellement l’une en l’autre. C’est ainsi qu’elles peuvent accomplir la durée du temps » « Yi King », hexagramme 32

Toute chose vivante est soumise à des cycles de destruction et de régénération. Les événements n’échappent pas à cette loi de la mutation : chaque aventure de la vie a ses propres temps d’action et d’immobilisation. La thérapeute américaine Diane Dreher, auteur de The Tao of Womanhood (Quill, New York) affirme que « la sagesse, c’est de savoir reconnaître la fin d’un cycle, de ne pas se battre contre l’incontournable et de savoir quand bouger ». Dans la journée, par exemple, à quelle heure nous sentons-nous au top de notre énergie ? A quel moment décline-t-elle ? Selon Diane Dreher, nous sommes plongés dans la confusion quand nous avons négligé de repérer à quel moment de son cycle en est telle ou telle relation affective ou situation professionnelle qui nous pose problème. Le tao peut alors se faire réconfortant puisqu’il nous chuchote à l’oreille : « Il n’y a qu’une chose qui ne change pas, c’est que tout change tout le temps. »


Résoudre les oppositions


« Sous la pluie, voir le soleil brillant. Dans les flammes, boire à la source fraîche », Anonyme

Pour nous cartésiens, qui pensons en termes de bien ou mal, noir ou blanc, le tao permet de délier les conflits cornéliens qui nous emprisonnent. « Le un se divise toujours en deux » : toute situation se déliera à un moment en une situation yin et une situation yang, rien dans la vie n’est univoque. Le tao nous propose donc de pratiquer la double vision. William Martin, auteur d’un bréviaire taoïste à l’usage des parents d’aujourd’hui (Parents’s Tao Te King - Marlowe and Company, New York), invite à prendre en compte cette dialectique des antagonismes dans l’éducation d’un enfant : « Si vous voulez que vos enfants soient généreux, vous devez d’abord les autoriser à être égoïstes. Si vous voulez qu’ils soient disciplinés, vous devez d’abord les laisser être spontanés. […] Une qualité ne peut être pleinement apprise sans la pleine compréhension de son opposé. »


S’asseoir et oublier


« Le sage rejette toute influence et demeure centré » « Tao Te King », 12

L’un des écrivains taoïstes les plus créatifs, Doctor Barefoot, se définit comme un « guerrier spirituel » (Guerrier urbain, manuel de survie spirituelle - J’ai lu). Individualiste, il méprise la politique car il sait que le travail intérieur prime sur tout et que pour agir en accord avec le tao, il faut d’abord être à l’écoute de sa nature profonde. « N’oubliez jamais : tout ce que vous voyez à la télévision, tout ce que vous lisez sur le Net, dans la presse ou dans les livres, tout ce que vous entendez à la radio, tout (y compris mon guide) est la pensée d’un autre. » Pour lui comme pour les ermites du VIe siècle avant J-C, la sagesse vient de l’intuition intérieure. Pour contacter celle-ci, une seule voie : entrer dans le silence intérieur et méditer. « C’est la “voie de l’eau”, explique Gérard Edde. On ne médite pas pour gagner plus de sagesse ou de sérénité mais, au contraire, on s’assoit pour perdre chaque jour quelque chose : une idée erronée, un mauvais comportement, une émotion conflictuelle… et ainsi rejoindre l’unité primordiale. »


Vivre l’acte sexuel comme un puissant échange énergétique

« Pendant l’amour, l’homme prend le yin qui lui manque et la femme, le yang dont elle a besoin », Gérard Edde


Aujourd’hui, le « tao sexuel » apparaît comme une invitation à l’extase perpétuelle. En réalité, si les ermites du VIe siècle avant J-C ont mis au point ces techniques sophistiquées d’union sexuelle – qu’ils pratiquaient avec des prostituées et suivant un calendrier très précis –, c’était avant tout pour purifier leur énergie vitale. Rien de romantique donc, dans cette pratique qui, comme le qi gong ou la méditation, a pour but essentiel de favoriser l’union avec le tao : « La maîtrise et la rigueur nécessaires aux amants étaient liées à leur manque de passion amoureuse », analyse Gérard Edde. L’acte sexuel est vécu comme un puissant moment d’échange énergétique, ayant à ce titre des répercussions sur toute la vie : « Lorsque votre énergie sexuelle circule librement dans tout le corps (et pas seulement dans les parties génitales), vous vous sentez plus élevé spirituellement et davantage connecté à vos impulsions », déclare Doctor Barefoot.


Apprendre à « nourrir la vie »

« Les hommes d’autrefois respiraient profondément jusqu’aux talons », Tchouang Tseu

Les premiers taoïstes, qui affirmaient leur désir d’atteindre l’immortalité, ont mis au point des centaines de techniques de régénération interne. Ces pratiques millénaires n’ont pas bougé d’un pouce. Vivre dans le tao, à notre époque, revient encore à prendre conscience de l’énergie vitale qui est en soi et à la faire fructifier grâce à ces techniques raffinées : taï-chi, qi gong (les « gymnastiques de santé »), massages taoïstes, médecine chinoise préventive, acupuncture, respiration énergétique, etc. Aujourd’hui, les cours permettant de s’initier fourmillent. Mais n’oublions pas le défi essentiel sur lequel elles ont été conçues : chacun doit savoir se régénérer, et devenir ainsi de plus en plus autonome. A chacun son tao, donc.


Confucius remis en question

Le taoïsme est un courant philosophique né dans le sud de la Chine au VIe siècle avant J-C. La doctrine de Confucius avait alors le monopole en matière de pensée. Concernant aussi bien les mœurs que la politique, cet ordre établi du « bien pensant » fut remis en question par Lao Tseu (Vieille Oreille longue). Ancien conseiller de la cour royale, celui-ci refusa de cautionner plus longtemps le pouvoir impérial qu’il jugeait décadent, quitta la société et entreprit un voyage au cours duquel il écrivit le “Tao Te King” (“Le Livre de la voie et de la vertu”). Ce texte fondateur déroulant les préceptes clés de la philosophie taoïste est un recueil de maximes, d’aphorismes et de dictons, divisé en quatre-vingt-un chapitres. Les deux autres pères du taoïsme sont Tchouang Tseu et Lie Yukou.


Témoignage : « Grâce au tao, je ne me sens jamais découragée »


Pascale, 49 ans
« C’est dans un cours de médecine chinoise que j’ai entendu parler du tao pour la première fois. J’ai plongé dans cette philosophie de vie avec soulagement et plaisir. Elevée dans un pensionnat suisse catholique, je vivais dans la culpabilité. Le tao m’a appris le sens des responsabilités. Je sais grâce à lui que tout (les êtres, les situations, les lieux, etc.) est objet de mutation permanente.

Par exemple, si j’ai un problème, je n’oublie jamais que « le moins désagréable » succède toujours au « désagréable ». Aussi, je me décourage rarement. Et cela va aussi dans l’autre sens : une situation heureuse, elle non plus, ne dure pas. Le tao m’a également appris la force du “non-agir”. Il y a des moments où je suis en rétraction. Il vaut mieux pour moi ne pas bouger.

Avant j’étais impatiente. Aujourd’hui, j’attends que le cycle s’accomplisse. Enfin, j’ai découvert ce qui me ressource en profondeur et à tous les niveaux de mon être : la nature. Chaque matin, je vais dans mon jardin et ainsi, je me sens reliée à l’univers. Il ne m’en faut pas plus que ça. »



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lundi 9 juin 2014

"LE SAMÂDHI"


J’ai parlé d’une naissance pour décrire le nouvel état dans lequel je me trouvais après l’éveil de Kundalini, et j’ai vraiment eu l’impression de devoir tout réapprendre avec un nouveau regard. Ainsi, je me rappelle par exemple m’être retrouvé un stylo à la main, et avoir eu un instant d’hésitation, ne sachant comment écrire. Et lorsque les mots se sont enchaînés, avoir fait cet acte de manière neuve, le découvrir au fur et à mesure qu’il s’affirmait. 

Ceci s’est confirmé pour beaucoup de choses, et la manière dont j’abordais l’existence se faisait avec une conscience inversée, comme si j’avais toujours vécu dans le miroir, et que tout s’était remis à l’endroit. Auparavant je ne voyais du monde que ce que ma conscience me renvoyait, celle-ci s’interposant entre lui et la vision que j’en avais. Mais là, la conscience restait derrière, et par cette nouvelle situation, semblait s’être inversée, ma perception étant directe. Ainsi la conscience ne m’apparaît-elle plus que comme un miroir sur lequel s’accumule l’image de nos expériences, et reflétant le présent, celui-ci se reconnaissant dans celle-là. Mais n’est-ce pas le miroir qui est inversé ? J’ai parfois l’impression de vivre au sein d’une humanité qui prend les choses à l’envers.

Pendant un peu plus d’une année, je dus tout réapprendre, et je vivais une succession d’expériences et d’états que je ne contrôlais pas toujours mais qui rendirent difficile la vie dans laquelle je m’étais engagé jusque-là. Une année d’études où j’étais ballotté entre la découverte d’un monde et d’un univers fascinants et la nécessité d’accomplir un retour vers les tâches qu’exigeaient mes études, les travaux à l’hôpital la matinée, les cours dans les amphithéâtres l’après-midi, les travaux d’études dans ma petite chambre d’université le soir, ce qui m’occupait à peu près douze heures par jour, et des états de samãdhi qui saisissaient chaque occasion pour se manifester.

Chaque état de samãdhi était une percée à travers la conscience me faisant percevoir la réalité au-delà des apparences sensorielles. J’avais beaucoup de mal, surtout au début à me concentrer sur mes leçons qui m’obligeaient à mémoriser systématiquement des pages et des livres d’anatomie, de physiologie, etc… D’ailleurs, dès que je me concentrais sur quelque chose, l’esprit s’absorbait, et cela a duré longtemps, aussi longtemps qu’il y eût une terre inconnue et nécessaire à explorer. Imaginez que vous ouvrez votre cahier, vous commencez à lire, à essayer de mémoriser, et sans vous avertir, les mots grossissent, ondulent, et vous vous retrouvez happé dans quelque dimension de l’esprit, n’ayant plus qu’un lien ténu avec votre table de travail, jusqu’à ce que vous reveniez tranquillement pour poursuivre votre leçon, avec un esprit plus vaste, certes, ou une compréhension accrue de l’univers ou de votre nature mais sans avoir pu avancer d’un pouce sur cette tâche des plus ardues qui est celle d’accumuler des informations.

Ou bien vous soignez un malade, lui massant une plaie, et votre esprit entrant en union avec sa souffrance, n’ayant plus de barrière, vos énergies se transfèrent tout naturellement vers cet être qui en a grand besoin, vous laissant tellement vide qu’il vous faut vous enfuir pour récupérer. Je mettais deux fois plus de temps à réaliser les choses. Mais quelles merveilles de voir ces « anges » que sont les êtres humains, avec leur aura, leur conscience, leur être. Tout cela m’apparaissait dans toute sa splendeur, et chaque individu était un univers à lui tout seul qui méritait mon attention et mon intérêt.

Ainsi, les envolées de l’esprit me faisaient découvrir le monde sous un tout autre aspect. Je pénétrais dans les pierres et les éléments de la nature, goûtant leurs essences jusqu’à en devenir parfois ivre, ou bien je plongeais dans les profondeurs de moi-même découvrant des espaces de paix, de plénitude, ou des dimensions que je ne soupçonnais pas. Au bout d’une année d’études supplémentaire, je dus me rendre à l’évidence que je ne pourrai jamais exercer cette profession, de par les contraintes qu’elle m’imposait. J’avais autre chose à faire : il me fallait enseigner le yoga et rendre accessible à l’être humain toutes ces merveilles.

Je voudrais expliquer ici ce que sont ces états d’absorption dans les choses que la science du yoga nomme samãdhi. S’ils étaient nombreux et fréquents dans la période qui a suivi l’éveil de la Kundalini, ils se sont, avec le temps espacés de plus en plus pour réapparaître par la suite périodiquement mais toujours sous de nouvelles formes. Tout d’abord comprenons la nature du samãdhi. La Kundalini dans son éveil complet est un samãdhi, c’est-à-dire la percée de l’esprit, qui, quittant son emprisonnement au fond de la matière (le corps), des instincts (le vital) et de la conscience (le moi), trouve sa liberté en reprenant contact avec notre nature divine profonde. Mais à travers cette percée ne seront transformés chez l’individu que les aspects de celui-ci faisant obstacle à cette percée.

Ce qui veut dire qu’un éveil de Kundalini ne constitue en rien un état de perfection, tout au plus un instrument supplémentaire nous permettant de réaliser celle-ci pour le peu que nous voulions nous perfectionner, c’est-à-dire accomplir totalement notre vocation et notre nature divine. La Kundalini est donc une brèche dans le chaos et l’obscurité humaine à travers laquelle nous pouvons avoir accès à la réalité, la plus haute étant ici celle de notre réalité divine. Chaque fois que nous empruntons cette brèche, cela l’agrandit et se traduit par un état de samãdhi c’est-à-dire une perception des choses dans la nature même des choses perçues sans que la conscience ou tout autre forme de conditionnement intervienne, à travers la simple présence de l’esprit et de l’être.  Plus la brèche s’agrandit, plus le voile du conditionnement disparaît, laissant de plus en plus souvent l’esprit dans un état de vacuité qui est samãdhi naturel ou rien ne fait obstacle entre le profond et la périphérie.


Un deuxième fait vient se rajouter à ce mécanisme. Lorsque l’esprit se rend compte de cette double nature, de son état de liberté dans la vacuité et des limites de celle-ci constituant donc les limites de la brèche, il n’a de cesse de faire reculer celles-ci, entrant en samãdhi sur la conscience elle-même, vecteur de ses limites et du conditionnement. Commence alors un lent processus d’intégration, ou de désintégration de la conscience, se transformant alors en Supra-conscience qui est à l’être ce que la conscience ordinaire est à l’ego.

D’autres états succèdent à celui-ci ; mais nous pouvons penser qu’une personne ayant éveillé sa Kundalini mais n’ayant pas réalisé la nature illusoire de la conscience posséderait cette double ambiguïté : celle d’avoir un esprit libre tout en continuant à vivre sur ce que la conscience nous renvoie, sachant au fond de soi où est la réalité, mais la conscience doutant de celle-ci s’attachant à ses propres mécanismes et croyances avec autant de force qu’elle cherchera à imposer ses vues.

Ceci peut être car l’Être, même réalisé, peut manquer d’intelligence et de force ; mais il lui suffirait de voir l’illusion de cette conscience pour que s’amorce alors ce lent processus. Ainsi, si l’éveil de la Kundalini nous libère de l’autorité extérieure, il ne nous libère pas de notre propre autorité. Je devais réaliser cela quelques années plus tard par un choix de l’intelligence qui fit irrémédiablement tourner l’esprit vers le soi non intégré, pour sa propre fin, laissant les affaires du monde à l’être-présence, choix le plus adéquat pour permettre le développement de cet Être et la fin de cette conscience. Je dois dire que les limites de la conscience individuelle ont vite été atteintes, pour le peu qu’elles aient subsisté, ouvrant l’esprit sur une conscience collective toujours plus vaste et partagée entre plusieurs univers.

Ainsi, le monde m’est apparu par la suite sous quatre états principaux superposés les uns aux autres, ayant autant de réalité perceptible les uns que les autres, et dont je n’ai pu éviter la confrontation, existant dans chacun d’eux ; le monde de la matière que nous connaissons tous, le monde de l’énergie qui prend de multiples aspects, les mondes de la conscience dont font partie la conscience collective de l’humanité mais aussi celle de la nature, etc..., et les expressions divines, plus courantes que l’on ne croit.

 
Extraits de « Lettres aux chercheurs spirituels – Récits autobiographiques » par Jean-Michel Jutge
© 2014 Editions Elliance




  





dimanche 8 juin 2014

"DEPRESSION ET SPIRITUALITE"


Véritable phénomène de mode, la dépression fait plus de cent dix millions de nouvelles victimes chaque année. Synonyme de l’enfer, elle est pourtant aussi une opportunité d’échapper au plan de conscience ordinaire.

Par Jean-Claude Cartier

Un suicide collectif ?


Au plan sociologique, on peut se demander si ce ne n’est pas l’humanité dans son ensemble qui est en train de sombrer dans la dépression ! A en juger par ses diverses tentatives de suicide, cette hypothèse peut être étudiée avec sérieux. Car, comment appeler autrement la destruction actuelle de l’écosystème, et la dégradation orchestrée de la santé publique à grand renfort d’aliments chimiquement ou génétiquement dégénérés, de pollutions atmosphérique, aquatique, électromagnétique ?... Cette fureur que mettent scientifiques, techniciens et consommateurs à détruire les équilibres vitaux n’est-elle pas le symptôme le plus flagrant de la mise en place du suicide collectif d’une humanité déprimée, lasse d’un mode de vie et d’une culture qui ne lui conviennent plus ?

La fin du monde tant attendue par les prophètes de malheur pourrait, pourtant, ne pas avoir lieu, si nous parvenions à dépasser cette crise dépressive, à nous en servir comme d’un tremplin pour accéder à une nouvelle perspective psycho-spirituelle et, partant, à de nouveaux comportements plus en harmonie avec notre nature intérieure… et la nature extérieure. Mais, pour cela, il nous faudrait, bien sûr, autre chose que l’arsenal des psychotropes chimiques.

Le désir du désir


Dépression et éveil ! Ces deux termes ont été plus d’une fois associés, dans l’histoire de la spiritualité ; les exemples les plus célèbres étant sans doute ceux de Job et de Bouddha, ou encore de Judas qui, comme on le sait, finit par se suicider.

En fait, peut-être pourrait-on considérer l’éveil comme une dépression, mais... sans la dépression. Dans l’éveil, au moment même où tombent toutes les illusions qui excitaient habituellement notre mental et le faisait courir après les objets de satisfaction, il ne reste évidemment plus trace de la moindre émotion, du moindre désir, du moindre projet. Et la paix parfaite qui accompagne cet état n’est d’ailleurs rien d’autre que l’absence des conflits ordinairement suscités par les désirs.

Or, s’il existe un autre état dans lequel on retrouve apparemment une absence de désirs et de projets, c’est bien la dépression !

Naturellement, la comparaison s’arrête là, et, au-delà des apparences, une différence essentielle semble, en revanche, devoir être relevée : dans la dépression l’absence de désir n’est pas absolue. Si, dépressifs, il ne nous reste parfois guère plus qu’un désir instinctif et inconscient de sortir du marasme (ce qui constitue quand même un désir), la plupart du temps c’est l’espoir bien conscient d’un retour de flamme de nos anciennes illusions que nous passons notre temps à cultiver, ne désirant secrètement rien d’autre que de retrouver les plaisirs d’une existence superficielle, insouciante et animale.

En deux mots, dans la dépression nous nous plaignons d’avoir perdu nos illusions, et nous désirons encore le désir.. ce qui n’est évidemment pas le cas dans l’état d’éveil.

Pour cette raison sans doute pourrait-on considérer la dépression comme un éveil raté. Raté, parce que, bien que privé de désirs concrets, le mental continue malgré tout de s’orienter vers l’extériorité et ne veut pas s’échapper du temps. Les désirs n’ont plus assez d’énergie pour déclencher le passage à l’acte, mais ils en ont encore suffisamment pour entretenir, et même stimuler, le décalage pathologique de l’ego par rapport au présent... car, plus qu’aucun autre, le dépressif est tout entier dans son passé.

Ouvrir ou fermer sa mémoire


La Vie spirituelle s’ancre dans le présent, au contraire de l’existence ordinaire et fantasmatique qui, elle, plonge ses racines dans le passé et se cristallise dans la mémoire d’expériences mortes.

Ce contraste entre la spiritualité et l’existence ordinaire est décrit avec pertinence dans l’épisode biblique de la destruction de Sodome (Genèse 19:17), où, une fois sorti de cette ville (symbole de l’inversion), il nous est indiqué que le Chemin spirituel doit passer par Tsoar, c’est à dire, étymologiquement, par la nécessité de se faire tout petit, de réduire de manière drastique l’importance jusque là accordée à la personnalité. Or, parvenu à ce stade, un tel Chemin devient incompatible avec le moindre regard en arrière. Pourquoi ? Parce qu’à l’heure de l’anéantissement de l’ego, le regard, s’il reste fixé sur le présent, ne peut voir que le Soi qui grandit, alors que, tourné vers l’arrière, il est confronté au spectacle insupportable d’un moi qui dépérit et devient misérable... ce qui ne peut que provoquer, chez la pusillanime femme de Lot qui est en nous, la réaction dépressive d’une transformation en statue de sel, véritable cristallisation de souvenirs stériles et de désirs moribonds définitivement figés dans une immobilité sépulcrale.

Il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater que l’écrasante majorité des dépressions survienne dans une tranche d’âge bien particulière, entre 45 et 55 ans, c’est à dire vers le milieu de l’existence, précisément lorsque la construction du moi est – normalement - achevée, et où il reste, à chacun d’entre nous, à choisir entre le sacrifice de ce moi au profit du Soi, et l’ordinaire préservation égocentrique... suivie d’une immanquable cristallisation.

On pourrait schématiser le processus de cristallisation égocentrique en évoquant l’image classique de la spirale qui, après s’être déroulée, s’enroule à nouveau sur elle-même. Durant la première partie de la vie, l’individu accumule des expériences qui lui permettent de se développer et de s’ouvrir ; puis, durant la seconde partie, il utilise ces expériences passées comme souvenirs et les enferme en lui, et se referme sur eux, jusqu’à la mort.

Inversement, lorsqu’on choisit de sacrifier l’ego, après une première partie d’existence tout à fait conventionnelle, la spirale se retourne, et les expériences, au lieu d’être conservées au dedans sous forme de souvenirs personnels, sont offertes au dehors et se dissolvent progressivement dans l’universel, jusqu’à cette extinction définitive appelée Nirvana.

La différence entre ces deux processus est, on s’en doute, immense, puisque, dans le second cas, la mémoire, plutôt que de radoter et de se perdre dans le néant de l’oubli, est prodigieusement régénérée... puisqu’elle parvient à se souvenir du Tout.

Dans cette image, on voit, en tous cas, que le milieu de l’existence est bien le moment du grand choix et, par conséquent, de toutes les hésitations. Et l’on comprend que chaque fois que nous refermons cette belle spirale faite pour s’ouvrir, nous interrompons le mouvement naturel d’expansion de la conscience, et nous subissons une dépression.

La réintégration d’une dimension oubliée


Pour la psychiatrie conventionnelle, la dépression, comme tous les troubles psychiques, ne peut avoir que trois sortes de causes : biologiques, sociologiques, ou psychologiques, excluant toute cause spirituelle, pourtant prioritairement et systématiquement invoquée dans la plupart des sociétés traditionnelles anciennes.

Freud, pour sa part, considère la dépression comme une hémorragie du moi qui atteint la conscience vitale du sujet au moment où il perd l’objet d’amour ; autrement dit, dans les cas de décès d’un proche, de séparation ou d’échec.

Résultat de cette conception personnaliste et rationaliste de la psychopathologie : aujourd’hui, beaucoup de gens sont persuadés que la dépression n’est que la conséquence de frustrations d’ordre affectif, sexuel ou professionnel. On en vient pratiquement à penser que si le moi-roi est déprimé, c’est parce qu’il n’a pas eu sa dose de satisfactions égocentriques.

On ne peut que déplorer une telle limitation des causes de la position dépressive. Mais il est vrai que le paradigme classique, en ne permettant pas une vision globale et “ en relief ” (avec appréciation des hiérarchies de phénomènes), produit diverses confusions entre causes, déclencheurs et symptômes, et, par conséquent, dans la pratique, freine souvent l’efficacité du processus thérapeutique.

Heureusement, pour les psychiatres et psychothérapeutes réorientés dans une perspective spirituelle et se référant au paradigme holistique, l’être humain retrouve ses trois dimensions traditionnelles : le corps, l’âme et l’Esprit. Cette réintégration de la dimension spirituelle permet de rendre à chaque manifestation psychopathologique la place qui lui revient dans ce processus de maturation de l’être que l’on appelle généralement “ la vie ”.

La peur, source de toutes les pathologies

Selon le Dr François Cusano (*), l’existence, en tant que processus d’involution de l’âme dans la matière, peut être subdivisée en plusieurs étapes, chacune correspondant à une position psychologique particulière pouvant susciter un type de pathologies spécifique.

Pour ce médecin adepte de l’ésotérisme chrétien, le point d’impact de l’être lorsqu’il s’incarne (donc le degré zéro de l’incarnation, le centre de la spirale) correspond à ce que Jung appelait “ l’ombre ”, c’est à dire cette part de nous-mêmes que l’on ne veut pas connaître, tous ces désirs et ces peurs qui sont en nous...

La peur, dans cette approche, revêt d’ailleurs une importance de premier plan. Pour le Dr Cusano, qui n’hésite pas à faire un rapprochement entre “ terre ” et “ terreur ”, l’incarnation sur terre, en obligeant l’être à tourner son attention vers l’extérieur et donc à ne plus distinguer la source de vie intérieure, engendre une peur fondamentale.

Bien sûr, durant l’existence, la manifestation de cette peur dépendra du niveau d’investissement de l’individu :

* s’il est matériel (corps physique), la peur s’objectivera dans des palpitations, des angoisses, des somatisations ;

* s’il est de l’ordre du sentiment (corps astral), elle se traduira par des anxiétés, des peurs sans objets, des malaises, des paniques, des phobies ;

* s’il est mental, la peur sera intellectualisée et se manifestera par des délires ou des troubles du comportement...

Accompagnant ces peurs nées de l’oubli de la source de Vie, vient naturellement le désir ou, plus exactement, le désir de combler le manque de Vie. Hélas, tant que son attention restera tournée vers l’extériorité, l’individu ne pourra que rechercher vainement sur le plan horizontal ce qu’il a perdu sur le plan vertical. De là vient que le désir ne peut jamais être définitivement satisfait... et que, tout au contraire, cultiver le désir revient à cultiver l’insatisfaction.

Toujours est-il que cette peur-désir est à l’origine de tous les troubles psychologiques, et même de toutes les maladies psychiatriques. Pourquoi ? Parce que lorsqu’on a peur, ou qu’on est obsédé par un désir, on ne peut ressentir l’amour.

On ne peut avoir peur et avoir confiance. Or, sans confiance, sans lâcher-prise, sans amour, aucune spiritualité ne peut s’épanouir, aucune guérison véritable et profonde ne peut avoir lieu.

Avec la peur, on peut tout au plus construire un ego, une forteresse pour se protéger... et il est vrai que cela est indispensable, durant la première partie de la vie. Mais il faudra naturellement se défaire de cette protection avant qu’elle se transforme purement et simplement en prison.

De la conquête du monde... à la dépression


Conformément à l’image de la double spirale, le Dr Cusano subdivise l’existence en deux parties, chacune comportant quatre étapes.

La première partie, l’involution dans la matière, commence, on l’a vu, par l’impact dans l’incarnation, le point zéro. Suivent quatre étapes durant lesquelles la peur structure la personnalité à travers une succession de problèmes douloureux, pendant que, de son côté, le désir pousse l’être incarné à explorer le monde toujours plus loin à l’extérieur de son Soi.

Il va sans dire que chacune de ces étapes, ayant été traversée par tout être humain, demeure partie constituante de sa personnalité sa vie durant, mais qu’elle peut aussi, à n’importe quelle occasion, être réactivée et prendre une importance excessive et pathologique... surtout, bien sûr, si elle était restée inachevée.

* La première de ces étapes est la position schizoïde, ou autistique, avec pour problèmes la peur d’exister, le refus de l’incarnation, ou la sidération du désir. L’autiste est tout. Il s’est fait tout seul, n’a pas de géniteur, est tout puissant et n’a besoin de personne. L’autiste ne connaît pas le sexe, il n’a pas accepté ce qu’on appelle en psychanalyse “ la castration ”, c’est à dire la limitation à un sexe.

* La deuxième étape est l’abandonisme. L’abandonnique est celui qui, se sentant abandonné, se met en colère. Une colère qui, bien sûr, masque la tristesse, car, si on l’a abandonné, c’est qu’il n’était pas assez bien. L’abandonnique ne s’aime pas et ne peut aimer son prochain. Et le prochain ne peut pas l’aimer non plus.

* La troisième étape est l’égocentrisme, cette nécessité de ramener vers soi des énergies qui sont dispersées, de concentrer. Malheureusement l’égocentrique prend, mais jamais rien n’en sort. Tout est ramené au moi. Pour survivre, ce trou noir est donc obligé, comme un vampire, d’aller chercher l’énergie chez les autres.

* La quatrième étape est la dépression, autrement dit l’aboutissement du voyage dans l’extériorité ; lorsque - généralement vers la quarantaine - l’individu en crise se demande sincèrement si tous les objets, concrets ou abstraits, qu’il a acquis sont vraiment capables de le satisfaire.

Dans l’optique spiritualiste du Dr Cusano, la dépression est donc nécessaire, puisqu’elle marque la fin de l’exploration du monde extérieur, et le début du voyage de retour.

Evidemment, la plupart d’entre nous fuit cette dépression, dans le travail, le sexe ou n’importe quelle activité futile qui, d’une manière ou d’une autre, semble pouvoir faire revivre un peu de la jeunesse perdue ; refermant ainsi la spirale de l’existence sur elle-même.

Mais quelquefois, l’étape dépressive porte ses fruits et permet d’entamer le voyage de retour, non sans souffrances et difficultés, d’ailleurs !

La dépression, en effet, réactive toutes les peurs, comme pour les vérifier... et, avant tout, la peur de ne pas être le centre du monde.

Le voyage de retour


En fait, le voyage de retour passera par toutes les étapes précédentes, mais en sens inverse et dans une confrontation à l’autre plutôt qu’à soi-même. Il va bien s’agir de retourner la spirale, et de libérer au dehors ces imprégnations mentales inconscientes que les Yogi appellent vasanas ou samskaras et qui, dans la majorité des cas, s’enterrent malheureusement au dedans et produisent du Karma.

Ainsi, dans ce retournement, le moi va-t-il pouvoir se déconstruire, mais non sans résister, ce qui suscitera, bien sûr, des manifestations pathologiques spécifiques à chaque étape :

* Lorsque la position égocentrique sera remise en question dans cette constatation déprimante que “ je ne suis plus le centre du monde ”, c’est la paranoïa qui, bien souvent, prendra le relais... et l’autre deviendra un ennemi à combattre.

* Lorsque l’abandonnisme sera revisité, nous aurons alors affaire à un comportement de pervers, de manipulateur, voire de psychopathe… tous personnages qui réduisent l’autre à un objet dont on se sert. Le pervers peut toutefois être sadique avec lui-même, et devenir un obsessionnel qui s’enferme dans un monde qu’il contrôle mentalement.

* Lorsque la position schizoïde du départ est réactivée, le sujet en arrive au comportement de l’hystérique qui cherche à être aimé, qui cherche à paraître le meilleur possible, comme s’il fallait racheter une faute... mais en s’emparant, en fait, du désir de l’autre pour le faire sien.

* Enfin, au bout du voyage vers soi-même, c’est l’ombre qui constituera la dernière étape vers cette véritable individualité oubliée que nous recherchons tous, plus ou moins sans le savoir... et, au-delà de laquelle, toute personnalité et toutes peurs effacées, l’état spirituel pourra être pleinement réintégré.

(*) Dr. François Cusano : Psychiatre, psychothérapeute transpersonnel (formé à l’Institut d’Esalen en Californie), hypnothérapeute ericksonnien. Responsable, avec son épouse Nicole Roux, de “ l’Ecole de Transpersonnelle Energy ” (E.T.E.), 6 chemin de l’ermitage, 38240 Meylan, Tél. : 04 76 90 09 90.


A lire

* “ Le Maître et le thérapeute ” - Jacques Vigne - Albin Michel.

* “ Eléments de psychologie spirituelle ” - Jacques Vigne - Albin Michel.

* “ Evolution intérieure et problèmes psychologiques ” - Dennis Boyes - Dervy.

* “ Les psychothérapie transpersonnelles ” - Collectif - Trismégiste.

* “ Psychothérapie occidentale et orientale ” - Alan Watts - Fayard.

* “ Psychologie et religion ” - C.G. Jung - Buchet-Chastel.

Janvier 2001


http://www.buddhaline.net/Depression-et-spiritualite


Voir: 

LA MÉTAPHORE DU PAPILLON

DES ÉTATS DÉPRESSIFS A L'OUVERTURE DES CONSCIENCES

LA DÉPRESSION EST UNE OPPORTUNITÉ


Voir aussi, pour une meilleure compréhension des mécanismes de maturation de l’Être:

 L'EGO L’ÂME ET LE SOI


samedi 7 juin 2014

"JEAN-MICHEL JUTGE: DERNIER VOLET"


KUNDALINI YOGA - VI
Le développement de la Kundalini – Étapes et nécessités
Par Jean-Michel Jutge
© 1995 – 2014


La science du yoga a depuis longtemps codifié ses pratiques afin de mener au mieux le développement de la Kundalini. Certains se lancent parfois dans l’aventure sans en connaitre vraiment les contraintes et nécessités, ni même l’objectif de ce chemin bien particulier. Nous allons expliquer ici ce que sont les différentes étapes de ce travail. Les techniques en elles-mêmes ne peuvent s’apprendre qu’auprès d’un instructeur compétant. De plus cet instructeur doit avoir éveillé lui-même sa propre Kundalini jusque dans sa finalité s’il veut pouvoir en appréhender chez l’autre toutes les subtilités et conseiller sur ce développement. Nous livrons ce schéma de développement afin que le praticien de yoga d’une part soit au fait de ces pratiques, et que celui qui vit le processus de la Kundalini de manière sauvage sache qu’il existe des recours pour mener à bien ce développement. La Kundalini dont il est question ici est du troisième type (voir articles précédents), dans une forme liée à notre âme humaine. Dans son développement ultime elle prend un aspect solaire et divin. Lorsque la Kundalini s’éveille spontanément et sans cause apparente chez certains individus, il s’agit en général de cette forme.


Mais sachons aussi que tous les yogas ne sont pas forcément spirituels. Les processus et moyens mis en œuvre peuvent être très différents de ceux décrits ici lorsqu’il s’agit de développer une kundalini du premier ou second type.



* * * *

Dans ce travail de développement de la Kundalini, nous pouvons considérer deux composantes :


La première est basée sur le développement de l'énergie elle-même qui  nous amène à vivre les différentes étapes décrites.

 

Et l’autre composante anticipe par un travail technique les étapes à réaliser. L'énergie pourra alors se développer avec moins de contraintes et d'autant plus vite que ce sera pour elle un travail qu'elle n’aura pas à réaliser dans nos systèmes.

 

Dans les deux cas cela nécessite une activité de l’énergie, transmise soit par l’instructeur, soit libérée par certaines techniques adaptées.


Les étapes de ce yoga peuvent être développées toutes ensembles, mais elles sont à acquérir dans l'ordre indiqué. Elles permettent chacune de faire un pas dans ce développement. Nous retrouvons également ces étapes, à quelques variantes près, dans d’autres yogas comme celui du yoga de Patanjali, mais elles prennent dans ce qui nous occupe un sens particulier.


La première étape consiste à acquérir une hygiène de vie, physique et psychique. L’hygiène physique a son importance car le corps doit posséder la sensibilité adéquate, le système nerveux être en bonne santé et les encombrements corporels suffisamment dégagés, pour permettre un passage harmonieux de l’énergie. Par exemple si l’alimentation n’est pas adaptée, le corps peut être lourd et empâté. L'énergie passera alors beaucoup de temps à travailler sur un simple plan physique pour redonner au corps sa sensibilité, ou pour défaire le corps de cette lourdeur, ce qui, par la résistance rencontrée, rendra le développement de l’énergie désagréable. L’alimentation doit donc être saine, sans consommer d'excitants : cigarettes, drogues, alcool, ou manger n'importe quoi. Tout ce qui alourdit le corps et émousse la sensibilité dans des énergies basses, comme l’excès de viande ou de produits sucrés, constituera un frein et un obstacle au développement de l'énergie de la Kundalini. De même certains problèmes physiques importants peuvent être un obstacle dans le travail. Il est donc nécessaire d'être en bonne santé, et dans le cas contraire travailler sur le plan de l’équilibre physique avant de travailler au développement de la Kundalini.


De même une hygiène mentale et une attitude d’esprit saine sont tout à fait nécessaires. Comme sur le plan physique, nous pouvons vivre une lourdeur ou des encombrements de la conscience et de l’esprit. Cette lourdeur est par exemple créée lorsque nous sommes pris par des conflits trop importants ou guidés par de fortes ambitions, menés par notre orgueil etc. Ou bien lorsque nous portons toutes sortes de jugements sur tout ou sur tout le monde, lorsque nous ne sommes pas en paix envers nous-même et les autres, ou si nous vivons dans le mensonge etc., L'énergie prendra alors naturellement le chemin de nos structures, dans le but de les redresser, exacerbant toutes ces tendances tout en les mettant en évidence. Là aussi si la résistance est trop forte nous pouvons en pâtir psychologiquement. D’où la nécessité de partir d'emblée d'un état d'esprit adéquat. Ne pas porter de jugements sur autrui par exemple peut constituer un bon effort de dépassement, comme d’apprendre à vivre en paix avec les personnes qui nous entourent, savoir pardonner, s'ouvrir aux autres, ne plus mentir etc. Ce qui entraine aussi d'autres vertus. L’énergie aura alors plus de liberté dans son développement, et cela limitera les tensions internes. En procédant ainsi nous ouvrons le chemin au processus. Rien que le fait de régler consciemment toutes les distorsions de la conscience peut déjà constituer un gros travail, mais cela constituera un progrès en soi. Et l’énergie en activité restera disponible pour construire notre réalisation et nos corps subtils, non pour défaire notre chaos. Elle pourra ainsi se développer beaucoup plus loin et plus vite.


L’hygiène physique et mentale ainsi décrite n'est que le point de départ. Cette étape devrait d’ailleurs être commune à toute démarche spirituelle quelle qu’elle soit.


L'étape suivante est le travail sur le corps lui-même, et il se réalise par le Hatha-yoga, travail précis de postures, de mouvements, de prises de conscience du corps, afin de lui donner une bonne stature, de manière à permettre l’équilibre des forces solaires et lunaires que porte le corps, encore appelées énergies à polarité positive et négative. Dans le terme « Hatha » de Hatha-yoga se trouve l’étymologie Ha et Tha qui veut dire soleil et lune. Lorsqu'on arrive à un bon équilibre de ces polarités, la force de la Kundalini peut passer sur d’autres plans et se développer plus profondément. L‘équilibre de cette polarité est donc nécessaire et se réalise par le Hatha yoga.


L'étape suivante est un travail précis de prise de conscience de l'énergie en elle-même et de ses lois. Tout ce travail sur la nature de l'énergie se réalise en association avec les exercices de Pranayamas ou exercices respiratoires. Nous rentrons alors dans une dimension qui dépasse la matière, le corps physique, et qui aborde directement cet autre plan et dimension, qui est la dimension de l’énergie dans son ensemble. Cet aspect se développe à la fois par le travail des Pranayamas, et par celui sur l'énergie de la Kundalini elle-même. C’est une étape de prise de conscience du souffle, à la fois physique et subtil, pour apprendre à véhiculer les souffles subtils dans les différentes parties du corps, des systèmes vitaux et de l’esprit.


Ce qui nous amène à l'étape suivante où est abordé plus précisément la nature des corps subtils et de la conscience. Cette étape nous mène particulièrement à la découverte des mécanismes du mental, de la pensée, de l’esprit, et de la conscience, de manière intrinsèque. Chez la plupart des individus, l’activité mentale est soutenue, elle est quotidienne, mais demeure pour sa plus grande part insensible. Lorsqu’on demande à quelqu'un à quoi il pense, il répondra souvent : « je ne sais pas… » Ou bien en ayant une vague idée du contenu de sa pensée mais de manière tout à fait superficielle. Car ce qui sous-tend la pensée n’est presque jamais perçu et la plupart de l’activité mentale reste subconsciente. Développer cette sensibilité passe aussi par le système nerveux. Il peut être développé tout un travail afin de découvrir comment fonctionne notre pensée, quels sont ses mécanismes, quelle relation existe entre le mental et la mémoire, entre le mental et la conscience, la pensée et la réflexion etc. Ceci nous amène à la découverte des aspects du mental profond appelés communément l'inconscient, et à la découverte des liens entretenus avec la conscience collective. L’inconscient fait simplement partis des aspects plus profonds de la conscience. Le mental peut être de nature émotionnelle, de nature vitale ou autre, et même dans la profondeur de nos organes et de nos cellules se trouvent d'autres formes de mental et de conscience plus profondes encore. Une observation de ce mental pour en découvrir les mécanismes est essentielle, car une fois vu, et grâce à certaines techniques de Hatha-yoga et Pranayamas, il devient possible de pénétrer le mental et la conscience afin d’en purifier tous les aspects.


Pour acquérir la sensibilité du système nerveux qui le rendra sensible au mental, la maitrise des souffles, de l'énergie et des Pranayamas, sont nécessaires. Mais sans une bonne base d’équilibre physique réalisé par le Hatha-yoga, nous ne pourrons maîtriser complètement les Pranayamas, ni la circulation des souffles. Nous voyons là dans quelle mesure il est nécessaire d’acquérir les différentes étapes les unes après les autres, afin d’être efficace dans le travail. Pourquoi ne peut-on maîtriser suffisamment les Pranayamas sans la conscience du corps ? Simplement parce que la conscience physique n'est alors pas suffisamment profonde pour pouvoir prendre toute la mesure du souffle et de l’énergie. Car ce qui va nous permettre de découvrir la nature de l'énergie sera en premier lieu la sensibilité physique, la sensibilité du corps, et la manière dont notre corps pourra lui-même recevoir l'énergie. Le corps est le vase, le creuset, la base de tout. Si le corps, en tant que creuset, est bien structuré dans la prise de conscience de ses mécanismes et structures internes, alors le souffle pourra circuler librement à l'intérieur de lui et des corps subtils. Et nous pourrons alors découvrir ce qui existe sur le plan de l'énergie elle-même.


A partir de là le travail de l'énergie sensibilisera encore plus profondément notre système d'énergie et notre système nerveux, ce qui permettra d'aborder le système mental de manière plus profonde. Inversement si nous n'arrivons pas à maîtriser l'énergie et les souffles, nous ne pourrons pénétrer le mental très profondément.


Une fois cela acquis, et lorsque, grâce aux Pranayamas, la sensibilité du système nerveux s’est bien développée, nous pouvons envisager de travailler dans la conscience elle-même, c'est-à-dire explorer les domaines propres à la conscience et agir sur les structures de celle-ci. Ce qui constitue l'étape suivante : la modification des structures de la conscience.


La conscience peut être imagée comme une sphère qui contient en elle-même un grand nombre de choses. Le mental est lui-même une projection de la conscience. C'est-à-dire que la nature du mental est identique à celle de la conscience, à cette différence que la conscience mentale n’est pas une conscience unifiée, elle est morcelée, divisée. Dit d’une autre manière le mental est l'interprétation cérébrale et corporelle de la conscience. C'est le cerveau, la biologie, ou les cellules profondes du corps, qui interprètent la conscience sous la forme de mental.


Les structures de la conscience ont un rôle essentiel dans le développement de l'énergie. S'il s’y trouve une structure cristallisée, distordue, repliée sur elle-même etc., l'énergie de la Kundalini dans son développement va buter dessus, et passera du temps à y travailler pour continuer son cheminement, exacerbant au passage les distorsions de cette conscience. Mais lorsqu’on possède la maîtrise de l'énergie, nous pouvons agir sur la conscience et pénétrer sa structure afin de la retourner, la redresser, l’ouvrir pour la placer en bon fonctionnement. Lorsque nous maitrisons cela, par un simple regard ou une simple concentration méditative nous pouvons défaire un nœud intérieur qu'il aurait peut-être fallu avec les étapes précédentes des mois de pratique pour pouvoir être défait. Car d’une certaine manière nous pourrions obtenir le même résultat avec le travail physique qu'avec les Pranayamas, ou le même résultat avec les Pranayamas qu'avec le travail sur la conscience, mais cela prendrait chaque fois beaucoup plus de temps.


De fait chaque étape du travail est importante, et l’instrument acquis à chaque étape devient chaque fois plus efficace que l'instrument acquis dans l’étape précédente.


Une fois acquise la capacité de pouvoir modeler la conscience, nous commençons à sortir de l'identification et pouvons envisager d’aller au-delà de la conscience elle-même. L’identification a lieu chaque fois qu’existe un sujet, un observateur vivant l’expérience, même si celle-ci a lieu sur la conscience elle-même. Mais à ce stade commence à être découverte la différence entre le sujet, et l'objet de son attention, c'est à dire entre celui qui est l’acteur réel et l’objet sur lequel il agit. Ainsi, lorsque nous agissons sur un aspect de notre conscience pour le modifier, l'aspect de la conscience sur lequel nous agissons est l'objet. Dans une telle situation nous pourrions alors nous poser la question : « qui agit sur cette conscience ? » Et pour avoir la réponse il doit se produire une désidentification. Celle-ci a lieu entre la conscience et l'esprit, l'esprit étant lui-même plus profond que la conscience.


C’est le fait même de la découverte par l’expérimentation de ces différents mécanismes qui entraine cette désidentification. A partir de là nous commençons à passer du domaine de la conscience, au domaine de l'esprit, ce qui va constituer l'étape suivante, où se crée les états de méditation et de Samãdhi.  Dans ceux-ci se produit un détachement de l'esprit, il n’est plus identifié à la conscience ni au moi. Ce niveau est plus profond et se trouve au-delà de la conscience. Mais pour aller dans cette direction, il faut avoir pris la mesure des structures de la conscience, de leur malléabilité, du fait que nous vivons cette identification de l'esprit, Et que la conscience elle-même ne constitue pour l’esprit qu'un objet, qui peut être perçu dans toutes ses structures. L'énergie de la Kundalini peut aussi nous aider à réaliser cette étape, et nous amener jusque-là. Comme nous pouvons aussi y arriver par nous-mêmes, et lui ouvrir le chemin.


L'étape ultime, après cela, est de se rendre à la source même de l'esprit. Ce qui constitue également pour la Kundalini son développement ultime. Cette étape se réalise par le Savikalpa Samãdhi, c'est à dire là où la Kundalini trouve son plein déploiement et ou l'esprit retourne à sa source, dans le Divin. Plus tard à travers le Laya-Yoga, ou yoga de la dissolution, le Savikalpa Samãdhi devra évoluer vers le Nirvikalpa Samãdhi qui constitue l’état d’intégration totale de la conscience.


Pour résumer, nous pourrions très bien nous appuyer que sur le travail de l'énergie de la Kundalini pour nous mener à travers ces différentes étapes. Elle-même nous amène à la découverte de ces différents aspects. Mais ne se baser que sur l'énergie peut prendre énormément de temps pour accomplir le processus. Des exercices et techniques bien rodés sont là pour anticiper ce développement et lui ouvrir le chemin. L'un dans l'autre, les deux mécanismes s'entraînent alors et s’entraident mutuellement. Ce tout constitue notre yoga de la Kundalini.


lundi 2 juin 2014

"TRINH XUAN THUAN: UN DESCENDANT DES MANDARINS INTERROGE LE COSMOS"


par Patrice van Eersel

Grandi dans la tradition vietnamienne, puis dans la culture française, devenu astrophysicien américain et professeur à l'université de Virginie, Trinh Xuan Thuan a coutume d'exprimer dans ses livres une quadruple préoccupation, scientifique et poétique, philosophique et mystique. Son dernier-né, Le Cosmos et le lotus (Albin Michel), est best-seller en librairie. Comme d'habitude ! Dans l'ouvrage collectif {}, paru dans la collection des Entretiens Clés (Albin Michel et Livre de Poche), c'est lui qui entre en lice le premier, défendant la théorie controversée du « Principe anthropique fort », avant de subir le feu roulant des critiques de cinq autres scientifiques : Ilya Prigogine, Albert Jacquard, Joël de Rosnay, Jean-Marie Pelt et Henri Atlan. Que dit cette théorie ? L'entretien suivant, tiré de cet ouvrage collectif, la présente avec précision. Résumée en une phrase, elle dit ceci : « S'il n'existe qu'un seul univers, le nôtre, un principe créateur a forcément dû en régler les paramètres dès le début, pour qu'apparaissent la vie et la conscience » En tant que bouddhiste et en tant qu'astrophysicien confronté constamment à des notions de temps et d'espace, Trinh Xuan Thuan s'était souvent demandé si la réalité vue par un scientifique moderne coïncidait avec la vue de Bouddha quand celui-ci atteignit l'Éveil. Il n'était pas vraiment sûr que la question ait du sens, l'objet de la science étant le monde extérieur tandis que le bouddhisme, évidemment, regarde à l'intérieur. La science utilise l'intellect et la raison, se disait le chercheur, elle catégorise, analyse, compare, mesure, sa méthode expérimentale est basée sur l'observation ; ses connaissances dérivent de l'expérience à travers des appareils de mesure, ce ne sont pas des pensées métaphysiques. Tandis que le bouddhisme utilise la contemplation et l'intuition, qui font naître de telles pensées. La science, elle, utilise un langage autrement formalisé, le langage mathématique. Mais n'est-il pas surprenant que des entités complètement abstraites, sortant de notre esprit, puissent décrire la nature avec tant d'acuité ?

Clés : Notre question de départ est toute simple, presque enfantine : le monde s'est-il créé tout seul ?
Trinh Xuan Thuan : De quel monde parlez-vous ?

L'univers : le monde matériel, des planètes jusqu'à nous, tout ce qui existe –du moins, ce que nous en connaissons.
Savez-vous combien cette connaissance est volatile ? Elle a constamment évolué en fonction du temps.

Je suppose en effet que chaque culture répondrait différemment à ma question. C'est précisément pourquoi je voudrais, avant de lancer le débat sur le terrain de la science, questionner votre point de vue. Il est spécifique : vous êtes nourri de plusieurs sources - Orient et Occident d'une part, science et philosophie de l'autre - et vous vous efforcez de les faire dialoguer, ce dont témoignent vos nombreux livres. Dans Origines, par exemple, parmi d'extraordinaires photographies de planètes, d'étoiles ou de galaxies, vous passez en revue les mythes portant sur la création du monde, et vous les confrontez à nos connaissances actuelles. Si donc je demande : « L'univers s'est-il créé tout seul ? », vous êtes sans doute particulièrement conscient de la diversité des réponses ?
Je suis avant tout frappé par l'universalité de la question ! Depuis l'aube de l'humanité, elle n'a cessé d'être posée, et cela à toutes les époques et dans toutes les cultures. À mon sens, elle est même ce qui nous définit comme humains : elle montre que nos préoccupations dépassent la simple survie, elle fait appel à "quelque chose de plus". Toutes les civilisations ont cette recherche en commun. Les alignements de Stonehenge, les peintures rupestres des grottes de Lascaux et de Chauvet, les statues polynésiennes de l'Ile de Pâques, la cité inca de Machu Pichu ou le complexe religieux khmer d'Angkor, tous les vestiges du passé le plus lointain nous offrent les manifestations d'une quête de la transcendance.

Et ainsi se dessine une histoire des origines ?
Au départ, la vision humaine de l'univers était surtout animiste. L'homme prêtait une âme et une vie aux arbres, aux animaux, à toute la nature. Nos ancêtres évoluaient dans un univers magique, animé de toutes sortes d'esprits. L'univers était illuminé pendant le jour par l'esprit Soleil et pendant la nuit par l'esprit Lune. Le tonnerre qui gronde, l'arc-en-ciel qui apparaît après une averse, la rivière qui monte, la pluie qui tombe, chacun de ces événements naturels était la manifestation d'un esprit. Si vous butiez contre une pierre, vous vous excusiez à l'esprit pierre ! Tout était familier, à la mesure de l'homme. Il y a quelque trente mille ans, les êtres qui ont peint des bisons, des rennes et des chevaux dans les grottes de Lascaux et de Chauvet, se sentaient familiers et fraternels avec eux. Une nature tout entière "spirituelle" leur servait de modèle. Avaient-ils une idée quant à son origine ? Les anthropologues ont montré que chez certains peuples animistes, elle pouvait être conçue comme relevant d'un "grand esprit", tantôt masculin, tantôt féminin, tantôt les deux.
De cette vue animiste et magique, l'homme est ensuite passé à une pensée mythique il y a quelque dix mille ans. Les éléments naturels se sont transformés en dieux, tout en acquérant des pouvoirs surhumains. Dès lors, on ne pouvait plus leur parler familièrement. Pour communiquer avec eux, il fallait avoir recours à des intermédiaires spéciaux, des prêtres - qui gagnèrent par leur fonction un grand pouvoir. Ce furent d'abord des astrologues qui lisaient dans les événements naturels le destin des hommes. Observant le ciel, ils firent de la lune et du soleil des dieux, et expliquèrent l'univers par des mythes. Pour les Égyptiens, par exemple, le ciel était le corps de la belle déesse Nout, dont les bijoux formaient les étoiles. Le dieu soleil Rê traversait son corps pendant le jour, pour revenir la nuit sur ses pas à travers les eaux souterraines dans les entrailles de la Terre. Ainsi se trouvait expliquée l'alternance du jour et de la nuit. Dans l'univers mythique, tout phénomène naturel, la création de l'univers incluse, était la conséquence des actions des dieux, de leurs amours et de leurs accouplements, de leurs haines et de leurs guerres. L'alliance entre l'homme et la nature fut rompue. L'homme se mit à adorer les dieux, mais perdit le contact intime et familier avec son environnement. Les dieux de l'univers mythique créent le monde, contrôlent tout et s'éloignent de l'homme. Eux seuls ont accès à la connaissance.
Cette vision a duré jusqu'au VI° siècle avant notre ère, quand, le long de la côte de l'Asie Mineure, en Ionie, survient le « miracle grec ». En plein milieu de l'univers mythique, les Grecs ont l'intuition extraordinaire que les phénomènes naturels peuvent être compris sans s'abandonner aveuglément à l'action des dieux. Les composantes du monde sont régies par des lois qui peuvent être appréhendées par la raison humaine. Puisque les dieux imposent ces règles et que la nature les suit, l'idée que l'harmonie du monde ne peut être perçue qu'à travers les mesures et les observations des mouvements célestes s'impose. Seule l'observation de la nature peut en livrer les clés. Les Grecs ont entrepris de les chercher. Toute la science moderne occidentale est née de cette quête.

Des scientifiques de très haut niveau, réunis il y a un quart de siècle autour de cette question, estimèrent que l'Occident avait dû son succès au déisme, et particulièrement au monothéisme. Vous - pourtant nourri de culture orientale - semblez partager cet avis ?
Oui. Si l'Orient a aussi élaboré de temps à autre des concepts mythiques de personnalité divine, il s'est plutôt construit sur une vue non déiste. Pour les Chinois, le monde est engendré par l'effet réciproque et dynamique de deux forces polaires opposées, le yin et le yang. Le ciel est le yang, la force masculine, créatrice et forte. La Terre est le yin, la force féminine et maternelle. Le yin et le yang se succèdent dans un mouvement perpétuel, la lumière chaude et sèche du Soleil, le yang, cédant la place à la lumière sombre, froide et moite de la Lune, le yin. De leur interaction serait né l'univers. Je pense en effet que cette vision plus holistique explique pourquoi la science n'est pas venue d'Orient, qui fut pourtant longtemps en avance dans le domaine technologique. Les Chinois ont inventé la poudre, la boussole et bien d'autres innovations techniques, mais la science n'est pas née chez eux. Le concept d'un « dieu horloger » qui impose des lois strictes étant absent, ils ne se donnèrent pas la peine de rechercher celles-ci. Il leur a manqué cette notion grecque de la raison humaine, capable, par sa propre rigueur, de retrouver les lois de la nature imposé par des dieux créateurs.

Pourtant, la pensée orientale – avec le yin, le yang et tout ce qui en découle – paraît aujourd'hui prodigieusement pertinente pour comprendre les théories scientifiques les plus avancées ?
Oui, cette interaction des contraires, cette croyance en une nature cyclique de l'univers et de sa transformation incessante, cette conception que chaque fois qu'un phénomène se développe jusqu'à son extrême, il subit un mouvement inverse qui le transforme en son contraire, a été redécouverte indépendamment par la science du XXe siècle. Ces mouvement cycliques et cette impermanence des choses s'appliquent non seulement aux phénomènes naturels – l'évolution de l'univers, la mort et la naissance des étoiles, les mouvements du Soleil, de la Terre et de la Lune, le changement des saisons ou la succession du jour et de la nuit – mais aussi aux événements de la vie. Les moments difficiles ne peuvent qu'être remplacés par des temps meilleurs, mais les périodes fastes sont invariablement suivis de périodes de déclin. Selon le philosophe chinois Lao-tseu, « le retour est le mouvement du Tao, et l'éloignement implique le retour ». Cette croyance donne espoir et courage dans les périodes difficiles, car celles-ci ne peuvent être remplacées par des temps meilleurs. Elle suggère aussi prudence et modestie dans les périodes fastes car le déclin n'est jamais loin. Le concept du yin et du yang est une vue holistique de l'univers, au contraire du réductionnisme de la science occidentale qui, nous le verrons, a des limites.

La méthode réductionniste qui consiste à expliquer le monde en le découpant ainsi en petits morceaux témoigne pourtant d'une grande naïveté. Et ce serait précisément cette naïveté qui aurait permis aux Occidentaux de créer la science ? C'est assez paradoxal !
Peut-être faut-il être naïf pour oser poser des questions simples avant d'arriver à des choses plus compliquées. Car on ne peut pas expliquer l'univers d'un seul coup, comme ça, grâce à la vision "holistique" que propose l'Orient. Parce que la nature est complexe, la réduire à ses plus simples éléments a permis de progresser. La physique telle que nous la connaissons n'aurait pas été possible sans ce processus de simplification. D'un autre côté, il est évident que le réductionnisme occidental a également ses limites. Il ne saurait être le mot de la fin. Ainsi, il existe dans la nature des systèmes qui, considérés dans leur totalité, possèdent des propriétés dites « émergentes » qui ne peuvent en aucun cas être déduites de l'étude de leurs composantes individuelles. L'exemple le plus frappant est celui de la vie.

Nous ne pouvons pas déduire la vie à partir de l'étude de particules élémentaires inanimées, de cet atomisme né en Grèce avec Démocrite. Comment la vie a surgi de l'assemblage de poussières d'étoiles reste un des grands mystères de la science. De même, la conscience ou l' « esprit » est un phénomène émergent qui ne saurait être réduit à un flot d'électrons dans les neurones. Le fait que nous pensons ou que nous aimons ne saurait être réduit à des courants d'électrons dans notre cerveau. Ceci dit, l'approche holistique n'exclut pas l'approche réductionniste : elles sont complémentaires et nous aident toutes deux à percer les secrets de la nature.

Les Grecs s'expliquaient-ils un début, une origine ?
Platon a durablement inscrit dans la pensée occidentale la vision selon laquelle il existe un monde idéal, un monde des Idées, dont tout découle et où résident les dieux. Selon son célèbre mythe de la caverne, nous vivons dans une représentation de ce monde des Idées, comme dans une caverne, et nous en percevons qu'un bien pâle reflet. Tout ce que nous pouvons voir, ce sont les ombres projetées par les objets et les êtres vivants du monde extérieur sur les parois de la caverne. Mais le monde pur, celui des Idées, est en dehors, là où règne un monde vibrant de lumière, de couleurs et de formes. Le concept d'un dieu créateur qui impose des lois physiques réglant l'univers s'impose avec Kepler et Newton au XVIIe siècle. Newton unifie la Terre et le ciel : la gravitation universelle dicte aussi bien le mouvement de chute d'une pomme dans un verger que le mouvement de la Lune autour de la Terre. L'univers newtonien était mécanique. Il fonctionnait comme une horloge à ressort qu'on remontait. Après avoir créé l'univers, Dieu n'avait plus qu'à remonter son « ressort » à son début pour qu'il fonctionnât de lui-même par la suite en suivant les lois de la gravitation universelle. Dieu s'éloigna de plus en plus. Il assistait de loin à l'évolution de l'univers et n'intervenait plus dans les affaires humaines. À tel point que, à la charnière des XVIII et XIX° siècles, quand le physicien Pierre Simon de Laplace présente une copie de sa Mécanique céleste à Napoléon, il peut franchir le dernier pas. Alors que l'Empereur lui reproche de n'avoir pas mentionné le Grand Architecte responsable de cette formidable machine bien huilée qu'était la Nature, Laplace répond : « Sire, je n'ai pas besoin d'une telle hypothèse ! » C'est le triomphe de la raison mécaniste et déterministe. L'homme doué de raison pouvait tout faire. L'idée du progrès fit son apparition. L'homme pouvait domestiquer la nature à son profit. Il pouvait non seulement continuellement s'améliorer et se perfectionner, mais aussi parfaire les institutions sociales et politiques. La fin du XVIIIe siècle vit non seulement la révolution industrielle, mais aussi la révolution américaine en 1776 et la révolution française en 1789. La raison humaine était capable à elle seule de découvrir une nouvelle planète. Ainsi, en 1846, c'est par le seul calcul –en appliquant les lois de Newton – que l'astronome français Urbain Le Verrier et, indépendamment, l'astronome britannique John Adams, "découvrent" la planète Neptune, à partir des perturbations de l'orbite d'Uranus. L'observation avec un télescope ne viendra que par la suite pour confirmer le calcul.

Succès final de la démarche, pourrait-on dire : l'explication des origines par la théorie du big-bang. Est-ce le dernier mythe ? L'hypothèse la plus forte ?
C'est la théorie qui rend le mieux compte des observations actuelles. Bien sûr, la science ne fonctionnant pas comme une religion, cette théorie n'est pas immuable. La science ne reposant pas sur des dogmes, des faits nouveaux peuvent survenir à chaque instant pour contredire la théorie existante et la remettre en question. Mais pour la théorie du big-bang, cela n'a pas été le cas. Au contraire ! Depuis son acceptation par la majorité des astrophysiciens après la découverte du rayonnement fossile, c'est-à-dire la chaleur qui reste de la création, en 1965, les astronomes se sont mis à tester avec acharnement la théorie du big-bang dans ses moindres aspects et ses plus petits recoins. Elle a vécu dangereusement pendant les quatre dernières décennies, car à tout moment des observations auraient pu venir l'infirmer et l'expédier au cimetière des théories mortes. Les astronomes auraient pu constater que la distribution en énergie des photons de ce rayonnement fossile n'était pas conforme à celle d'un univers doté d'un passé chaud et dense. Ils auraient pu trouver que le rayonnement fossile était si uniforme que ça le rendait incompatible avec les fluctuations de densité nécessaires pour donner naissance aux galaxies (ces fluctuations servent de semences de galaxies). Ils auraient pu découvrir une étoile pourvue d'une quantité d'hélium tellement inférieure aux 25% prédits par la théorie du big-bang que cela aurait porté à celle-ci un coup fatal. Nous pourrions multiplier à l'envi les exemples de découvertes qui auraient pu détruire la théorie du big-bang. Or rien de tout cela n'est advenu. Les observations les plus récentes ont renforcé la théorie, bien plus qu'elles ne l'ont infirmée. Si un jour une théorie plus sophistiquée venait à la supplanter, il lui faudrait incorporer tous les acquis de la théorie du big-bang, tout comme la physique einsteinienne a dû incorporer tous ceux de la physique newtonienne.

Nous voici au cœur de votre domaine, l'astrophysique, et de votre spécialité, les galaxies. Régulièrement, on entend parler de nouveaux télescopes, toujours plus puissants : le Very Large Telescope installé au Chili, et bientôt le successeur d'Hubble, le James Webb Space Telescope, de 6,5 mètres de diamètre quand il sera déployé dans l'espace, vers 2013, ou les projets de télescopes de 30 mètres de diamètre ou plus des Américains et des Européens. Mais que cherche-t-on à voir ? Le big-bang lui-même ?

Avec des télescopes plus grands, on peut collecter plus de lumière en un temps donné, donc voir plus "faible" et donc voir plus loin, ce qui veut dire voir plus tôt, car la lumière met du temps pour nous parvenir. Elle se déplace à la plus grande vitesse possible dans l'univers (300 000 kilomètres à la seconde – un claquement de doigt, et elle a déjà fait sept fois le tour de la Terre), mais à l'échelle de l'univers, c'est une vitesse de tortue. Nous voyons ainsi les divers objets dans l'univers avec toujours un peu de retard : la lune après un peu plus d'une seconde, le Soleil après huit minutes, la plus proche étoile après quatre années, la plus proche galaxie, Andromède, après 2,3 millions d'années, et ainsi de suite. Les télescopes sont ainsi de véritables machines à remonter le temps et aident l'astronome à reconstituer l'histoire cosmique. Mais il y a un problème : il est impossible de remonter jusqu'au big-bang lui-même. En effet, pendant les 380 000 premières années de son existence, l'univers était opaque : il était encore trop chaud pour que les atomes se forment et emprisonnent les électrons. Ces derniers étant libres entravaient la circulation de la lumière. La lumière ne circulant pas, l'univers à ses débuts nous apparaît opaque, comme s'il était plongé dans un épais brouillard. Nos télescopes les plus puissants en remontant le temps rencontrent donc un mur, situé environ 380 000 ans après le big-bang. De cette époque de l'« année 380 000 », nous percevons cependant un rayonnement, le rayonnement fossile dont nous avons déjà parlé. Ce rayonnement nous donne la plus vieille image de l'univers que nous puissions voir – façon de parler puisque nous la captons à l'aide de radiotélescopes portés à bord de satellites spatiaux tels que COBE et WMAP. A l'époque de l'an 380 000, le rayonnement fossile avait une température de quelque dix mille degrés (proche de la température de la surface du Soleil) et aurait été visible à nos yeux si nous avions été là pour l'observer. Depuis, l'expansion de l'univers l'a considérablement refroidi et maintenant, 13,7 milliards d'années après le big-bang, il a la température frigorifique de – 270 °C, et ne peut être détecté que par des radiotélescopes. Nos postes de télévision qui sont sensibles aux ondes radio peuvent ainsi détecter une partie de ce rayonnement fossile. Environ 1% de la « neige » que vous voyez sur votre écran de télévision quand la station cesse d'émettre est due à ces photons fossiles de l'époque primordiale. Vous pouvez vous dire que vous observez le commencement de l'univers avec votre poste de télévision ! Avec les plus grands télescopes optiques actuels sur Terre (les téléscopes Keck de dix mètres de diamètre à Hawaï et le VLT (Very Large Telescope) composé de quatre télescopes de huit mètres de diamètre au Chili) et dans l'espace (Hubble), nous pouvons remonter le temps de quelque dix milliards d'années, soit environ les trois-quarts de l'âge de l'univers. Nos télescopes actuels ne sont pas encore assez puissants pour nous permettre de remonter le temps jusqu'à l'époque de la naissance des premières étoiles et galaxies, qu'on pense pouvoir situer environ un milliard d'années après le big-bang. Ainsi nous ne savons pas encore exactement comment les galaxies sont nées. Le télescope spatial James Webb, le successeur de Hubble et les grands télescopes au sol qui seront construits dans la décennie à venir (comme le grand radiotélescope ALMA qui va entrer en opération au Chili en 2015) devront nous permettre d'observer "en direct" cette période fascinante.

Le big-bang est invisible, on n'a encore jamais vu la naissance d'une étoile ou d'une galaxie, mais la théorie reste confirmée ?
Le fait que nous ne puissions pas observer directement l'univers avec des télescopes entre le moment de l'explosion primordiale et la 380 000e année à cause de son opacité ne veut pas dire que nous n'avons aucun moyen expérimental pour explorer cette période. L'univers, à ses débuts, n'est en effet pas autre chose qu'un immense accélérateur de particules élémentaires, avec des électrons, des protons, des photons, des neutrinos, et d'autres particules encore et leurs anti-particules. Celles-ci allaient et venaient dans tous les sens, s'entrechoquant dans des collisions violentes. C'était un univers à très haute énergie, très chaud, très petit et très dense. Nous pouvons reproduire certaines de ces hautes énergies en construisant de grands accélérateurs de particules sur Terre. Ceux-ci prennent donc le relais des grands télescopes pour nous permettre de remonter à des temps plus tôt que la 380 000e année. Le plus grand accélérateur qui existe actuellement est le LHC (Large Hadron Collider, ou Grand collisionneur de protons) au CERN (Centre Européen de la Recherche Nucléaire) à Genève. Il va entrer en opération en l'an 2008 et permettre de remonter le temps jusqu'à un milliardième de seconde après le big-bang et de tester la théorie du big-bang et certaines théories de particules élémentaires, comme la théorie des cordes selon laquelle les particules élémentaires ne sont pas des points, mais des vibrations de bouts de corde infinitésimalement petits (de 10-33 cm). L'observation en direct des premières étoiles et galaxies pendant la prochaine décennie permettra de tester la théorie du big-bang encore plus loin. Mais en attendant, comme je vous l'ai dit, cette théorie a passé triomphalement bien de tests observationnels, que ce soit la distribution en énergie du rayonnement fossile ou la composition chimique des corps stellaires.

Qu'en est-il – détail énorme non sans rapport avec notre propos – de cette "masse noire" qui échappe à toute observation ou détection, tout en constituant, en théorie, plus des trois quarts de notre univers ?
La « masse noire » découverte par l'astronome suisse-américain Fritz Zwicky en 1933 constitue en effet l'un des plus grands mystères de l'astrophysique contemporaine. A cela est venu s'ajouter le mystère de l' « énergie noire » découverte en 1998, qui fait que l'expansion de l'univers, au lieu de décélérer est en accélération. Ainsi, nous vivons dans un univers-iceberg dont la partie émergée est minuscule. En effet, la partie visible de l'univers, les étoiles et les galaxies qui brillent, ne constituent qu'une partie infime (0,5%) du contenu total en masse et énergie de l'univers. Ces étoiles et galaxies sont faites de matière ordinaire (protons, neutrons, électrons désignés sous le nom générique de « baryons ») comme vous et moi. Mais en mesurant les mouvements du gaz d'hydrogène et des étoiles dans les galaxies et ceux des galaxies dans les amas de galaxies, les astrophysiciens se sont aperçus qu'il existe une grande quantité de « matière noire » qui ne brille pas, et qui manifeste sa présence principalement par les effets gravitationnels qu'elle exerce. Sans la présence de cette matière noire, les galaxies et les amas de galaxies se seraient désintégrés et auraient disparu en quelques centaines de millions d'années. Or ils sont toujours là. Il faut donc la présence d'une masse noire dont la gravité retienne le gaz et les étoiles dans les galaxies, et les galaxies dans les amas de galaxies. On sait que la matière noire constitue un total de 26,5% du contenu total en matière et énergie de l'univers. Sur ces 26,5%, seulement 4% sont composés de matière baryonique ordinaire, probablement sous la forme de nuages de gaz chaud dans les amas de galaxies et de gaz froid dans l'espace intergalactique. Qu'en est-il des 22,5% restants ? On pense qu'ils sont constitués de matière non pas ordinaire mais « exotique ». Certains astrophysiciens pensent que cette matière exotique se présente sous la forme de particules subatomiques massives nées dans les premières fractions de seconde du Big Bang et interagissant très faiblement avec la matière ordinaire et pas du tout avec la lumière. La matière lumineuse (0,5%) et noire (26,5%) contribue donc un grand total de 27%, soit à peu plus du quart du contenu de l'univers. Notre recensement de celui-ci est-il complet ? Assurément non, car en 1998 les astronomes furent tout ébahis de découvrir que le mouvement de fuite des galaxies aujourd'hui, au lieu de décélérer, ralenti par la force de gravité attractive du contenu matériel de l'univers comme on s'y attendait, s'accélère au contraire.

 Ils ont été contraints et forcés d'admettre qu'il existe dans l'univers une mystérieuse force « anti-gravité » répulsive qui s'oppose à la gravité. Les observations montrent que l'univers a bien été en décélération, mais seulement pendant les sept premiers milliards d'années de son existence. A partir de la sept milliardième année, il y a 6,7 milliards d'années, la force anti-gravité a pris le dessus sur la force de gravité et a provoqué l'accélération du mouvement d'expansion de l'univers. Le mouvement d'expansion de l'univers est donc analogue à celui de votre voiture quand vous vous arrêtez à un feu rouge. Vous appuyez sur votre frein pour décélérer et stopper la voiture au feu. Quand le feu repasse au vert, vous appuyez sur l'accélérateur afin de repartir. Comme pour l'univers, le mouvement de décélération a été suivi par un mouvement d'accélération. Les astrophysiciens pensent que la force anti-gravité responsable de l'accélération de l'univers est liée à la densité d'énergie du vide quantique qui existait dans les tout premiers instants de l'univers. Faute de plus d'informations, ils ont baptisé cette mystérieuse énergie « énergie noire ». Les mesures du taux d'accélération de l'univers nous disent que l'énergie noire contribue 73% du contenu de l'univers. Et les dernières mesures du contenu total en énergie et masse de l'univers ajoutent que nous vivons dans un univers de courbure nulle (on appelle cela un univers « plat »), avec une expansion éternelle qui ne s'arrêtera qu'après un temps infini !
Ainsi, non seulement la matière lumineuse dans les étoiles et les galaxies ne constitue qu'un insignifiant 0,5% du contenu en masse et énergie de l'univers, non seulement la matière dont nous sommes faits (protons, neutrons, électrons) n'en constitue qu'un minuscule 4%, non seulement il existe environ 6,5 fois plus de matière noire exotique (23%) que de matière noire ordinaire (3,5%), mais la majeure partie du contenu de l'univers (73%) est formée d'une mystérieuse énergie noire dont l'origine nous échappe totalement ! Le fantôme de Copernic à continué à sévir de façon implacable ! Depuis que le chanoine polonais a délogé la Terre de sa place centrale dans l'univers en 1543, l'homme n'a cessé de se rapetisser au sein de l'univers, à la fois dans l'espace et dans le temps. Notre astre, le Soleil, est devenu une simple étoile de banlieue parmi les centaines de milliards qui composent la Voie lactée. Celle-ci s'est perdue à son tour parmi les centaines de milliards de galaxies qui peuplent l'univers observable. Mais l'ego humain n'a pas fini de prendre des coups ! Désormais, l'homme sait qu'il n'est pas fait de la même matière que la plus grande partie de l'univers et que, si protons, neutrons et autres électrons n'étaient pas venus au monde, cela aurait à peine perturbé le contenu en masse et énergie de l'univers. Et pourtant, le miracle, si j'ose dire, est que malgré sa place insignifiante dans l'univers, l'homme est là pour se demander des questions sur le cosmos qui l'a engendré !

En quel sens ?
Ne peut-on considérer comme quelque peu miraculeuse cette majestueuse structure cosmique dont témoigne l'univers, riche aussi de désordre, de chaos, d'incertitude; mais si parfaitement réglée qu'elle a donné naissance à la conscience ?

Une Mélodie Secrète – titre de votre premier livre – qui a été réglée de façon extrêmement précise pour l'émergence de l'homme, via la Création toute entière ? Et vous débouchez (dans Origines) sur "un univers gros de la vie et de la conscience" ?
C'est tout l'enjeu du débat autour du "principe anthropique" – du grec anthropos, qui veut dire « homme » -- énoncé dès 1974 par Brandon Carter, chercheur anglais, spécialiste des trous noirs, travaillant à l'Observatoire de Meudon. Comme vous le savez, ce principe anthropique possède deux versions, l'une « forte » et l'autre « faible ». Sa version faible, acceptée par tous les chercheurs ou presque, équivaut à énoncer une tautologie : l'univers se trouve avoir exactement les propriétés nécessaires pour que nous existions. Nous, c'est-à-dire une intelligence capable d'appréhender – ne serait-ce que par ses questions – l'univers qui l'a engendrée. Cette version faible est évidente, n'est-ce pas, puisque nous sommes là pour en parler ! Mais il existe aussi une version forte du principe anthropique qui suppose une intention dans la Nature : l'univers est réglé de façon extrêmement précise pour qu'il mène à la vie et à la conscience et afin que surgisse un observateur capable d'apprécier sa beauté et son harmonie. Selon le principe anthropique fort, l'homme reprend la première place dans l'univers – non pas au centre physique de l'univers, mais étant la raison même pour laquelle l'univers a été conçu. Vous vous doutez bien que la version forte du principe anthropique est beaucoup plus controversée que sa version faible. Je trouve pour ma part que le terme « anthropique » est mal choisi, car il sous-entend que l'univers est réglé pour la seule apparition de l'homme. Or, cet anthropomorphisme n'est pas de mise. En fait, l'univers est réglé pour l'émergence de n'importe quelle vie et conscience, qu'elles soient terrestres ou extraterrestres. Bien sûr, jusqu'à ce que nous entrions en contact avec une intelligence d'un autre monde, nous sommes la seule forme d'intelligence consciente que nous connaissions. Un terme plus approprié que « principe anthropique » serait peut-être « principe de complexité », comme l'a suggéré Hubert Reeves.

Saurait-on dire ce qu'est la conscience ?
Il n'est pas si difficile de s'entendre sur ce mot. Pour moi, c'est la capacité de recréer en permanence dans son cerveau les mondes intérieur et extérieur, de manipuler les symboles mentaux qui correspondent à ces mondes. Si les autres espèces sur Terre sont capables d'un comportement intuitif très complexe et très sophistiqué – il suffit d'observer un chien qui manifeste sa joie lors du retour de son maître ou l'oiseau qui porte à son nid le ver de terre juste attrapé pour nourrir ses petits --, seuls les humains semblent capables d'assembler et de réassembler à volonté des éléments mentaux dans leur esprit, en suivant des combinaisons originales pour créer du nouveau et de l'inédit. Seuls il se posent des questions comme : « D'où viens-je ? Où vais-je ? Quel est le sens de ma vie ? Que deviendrai-je après ma mort ? » Seuls ils ne se contentent pas de vivre dans l'instant présent, mais se penchent sur le passé et s'interrogent sur le futur. Seuls ils ont le sens de la transcendance et du sacré. On ne verra jamais des chimpanzés, qui partagent pourtant 99,5% du génome humain, écrire leur version d' A la recherche du temps perdu , composer l'Ode à la joie , peindre les Nymphéas ou écrire des traités de théologie traitant de Dieu et de la vie après la mort. Je ne pense pas que cet arbre dans le jardin se demande quelle est son origine, où il va, quel est son futur, et ce qu'il sera après sa mort. En tout cas, ni les animaux, ni les autres espèces vivantes n'offrent de manifestation évidente d'un tel questionnement.

Admettons. Mais ce principe anthropique a-t-il un fondement scientifique, ou est-ce une pure spéculation métaphysique ?
Plus la cosmologie moderne a progressé, plus elle a découvert que l'univers a été réglé de façon extrêmement précise pour l'apparition de la vie et de la conscience, que l'existence du vivant est inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoile et galaxie de l'univers, et de chacune des lois qui régissent le cosmos. Que certaines propriétés de l'univers soient un tant soit peu différentes, et nous ne serions pas là pour en parler. Dès le début, l'univers contient en germe les conditions requises pour l'émergence d'un être vivant et conscient. Comme le physicien anglo-américain Freeman Dyson l'a exprimé avec éloquence : « L'univers savait quelque part que l'homme allait venir. »
Comment s'est-on aperçu de ce réglage extrêmement précis de l'univers en vue de l'apparition d'une vie consciente ? Il faut savoir que les propriétés de l'univers sont déterminées par une quinzaine de nombres appelés « constantes fondamentales de la nature » ainsi que par son état physique au moment de sa naissance – ce qu'on appelle les « conditions initiales ». Prenons l'exemple d'une balle que je jette en l'air. Je peux déterminer exactement où et à quel moment elle va atterrir, si je connais les lois physiques (ici la loi de la gravité, déterminés par la constante gravitationnelle) ainsi que les conditions initiales, c'est-à-dire le point et l'instant précis où la balle a quitté ma main, la force avec laquelle je l'ai lancée, etc. Selon la théorie déterministe, détenir les constantes physiques et les conditions initiales permet de déterminer toutes les propriétés de l'univers. Les constantes de la nature sont, par exemple, la vitesse de la lumière, la masse de l'électron, sa charge électrique, la constante de gravitation, qui détermine l'intensité de la force gravitationnelle, ou encore la constante de Planck qui détermine la taille des atomes. Nous avons pu mesurer expérimentalement ces nombres avec une très grande précision, mais nous n'avons pas de théorie pour expliquer la valeur qu'elles ont plutôt qu'une autre. Par exemple, nous ne savons pas pourquoi la lumière voyage à 300 000 kilomètres par seconde au lieu de 3 mètres par seconde ou cent vingt millions kilomètres par seconde. Or ces constantes déterminent non seulement la masse et la taille des galaxies, des étoiles, des planètes, mais aussi de toute autre chose dans l'univers, y compris les êtres vivants : la hauteur de l'Everest, les contours délicats d'une pétale de rose, le long cou d'une girafe ou la fine taille d'une femme. La réalité autour de nous serait toute autre si ces constantes avaient des valeurs différentes. Ces constantes, comme leur nom l'indique, ne varient ni dans l'espace ni dans le temps. Quant aux conditions initiales, il s'agit entre autres de la densité de matière et d'énergie de l'univers, ou encore de son taux d'expansion au moment du Big Bang.
Bien sûr, nous ne pouvons pas recréer l'univers en laboratoire. L'expérience a eu lieu une fois pour toutes. Mais les astrophysiciens peuvent jouer aux dieux créateurs en construisant des modèles d'univers, chacun avec sa propre combinaison de constantes et de conditions initiales, grâce à la puissance des ordinateurs modernes. La question à mille euros qu'ils se sont posée pour chaque modèle d'univers est : héberge-t-il la vie et la conscience après une évolution de 13,7 milliards d'années ? La réponse est des plus surprenantes : la vaste majorité des univers possède une combinaison perdante de constantes physiques et de conditions initiales et se retrouve dépourvue de vie et de conscience – sauf le nôtre, dont la combinaison est gagnante et dont nous représentons, en quelque sorte, le gros lot. La plupart des univers sont stériles parce qu'ils sont incapables de fabriquer des étoiles massives. Sans celles-ci, les éléments lourds comme le carbone, briques de la vie, ne pourraient pas exister. Et sans éléments lourds, la vie et la conscience ne seraient pas possibles. Car il ne faut oublier que nous sommes des poussières d'étoiles. La composition chimique actuelle des étoiles et des galaxies est de 75% en hydrogène, de 23% en hélium, et de 2% en éléments lourds. Ces éléments lourds jouent un rôle extrêmement important, parce que ce sont eux qui permettent à la complexité de se construire. Pendant les trois premières minutes de son histoire, l'univers n'avait pu produire que des noyaux d'hydrogène (formés d'un seul proton) et d'hélium (formés de deux protons et deux neutrons). Des éléments plus complexes n'ont pas pu être fabriqués après les trois premières minutes de l'univers parce que celui-ci se diluait inexorablement, empêchant les protons et les neutrons de se rencontrer et de s'unir pour former des noyaux d'atomes plus complexes, tel le carbone, l'oxygène ou l'azote. Parce que l'hydrogène est trop simple et que l'hélium est trop stable pour réagir chimiquement, si l'univers n'avait pas inventé les étoiles qui, par leur alchimie nucléaire fabriquent les éléments lourds, les acides aminés, les molécules d'ADN n'auraient pas fait leur apparition, la complexité n'aurait pas pu se construire, et l'univers serait dépourvu de vie et de conscience. L'univers aurait été bien morne et triste : il ne contiendrait que des nuages d'hydrogène et d'hélium et n'aurait formé ni galaxies, ni étoiles, ni planètes, ni hommes. Et surtout, il n'aurait jamais généré cet objet le plus complexe qui soit connu dans l'univers, le cerveau humain composé de quelque cent milliards de neurones, autant que le nombre d'étoiles dans une galaxie, ou de galaxies dans l'univers observable !

Sans un réglage extrêmement précis des conditions initiales de l'univers , les étoiles n'auraient pas pu naître ?
Exactement. Considérons par exemple la densité de matière de l'univers à son commencement. La matière exerce une force gravitationnelle attractive qui s'oppose à l'impulsion répulsive de l'explosion primordiale et ralentit l'expansion universelle. Si la densité initiale avait été trop élevée, l'univers se serait effondré sur lui-même au bout d'un million d'années, d'un siècle ou même un an. Ce laps de temps aurait été trop court pour que l'alchimie nucléaire des étoiles puisse produire les éléments lourds nécessaires à la vie et à la conscience. Par contre, si la densité initiale de matière avait été insuffisante, la force de gravité aurait été trop faible pour que les nuages de gaz d'hydrogène et d'hélium s'effondrent sous leurs masses et donnent naissance à des étoiles. Sans étoiles, adieu aux éléments lourds et à la vie ! Tout s'est joué sur un équilibre extrêmement délicat. La densité initiale de l'univers doit être réglée avec une précision de l'ordre de 10-60. En d'autres termes, si l'on changeait la densité initiale d'un chiffre après soixante zéros, l'univers serait stérile : ni vous ni moi ne serions là pour en débattre. La précision stupéfiante du réglage de la densité initiale de l'univers est comparable à celle que devrait montrer un archer pour planter une flèche dans une cible carrée d'un centimètre de côté qui serait placée aux confins de l'univers, à une distance de quelque quatorze milliards d'années lumière. Une précision à couper le souffle !

Un autre exemple qui parle bien aux Terriens que nous sommes, c'est le taux d'oxygène dans notre biosphère : 21%, c'est le bon réglage pour que nous soyons là. S'il était de 25%, tout prendrait feu beaucoup trop facilement, mais par contre, à 18%, on peut imaginer une certaine forme de vie, mais pas une vie comme la nôtre.
Oui. Mais il faut savoir que le réglage de la composition de l'atmosphère terrestre dépend aussi, en fin de compte, du réglage des constantes fondamentales et des conditions initiales de l'univers. Je vous ai déjà dit ce qui se passe quand vous variez une condition initiale. Voyons ce qui advient quand nous varions une constante fondamentale. Augmentons par exemple de quelques pourcents la valeur de la constante qui contrôle l'intensité de la force nucléaire forte : les protons, noyaux d'hydrogène, ne pourront plus rester libres. Ils se transformeront en noyaux lourds en se combinant avec d'autres protons et neutrons. Sans hydrogène, adieu eau, molécules d'ADN et vie. Des étoiles pourront se former, mais elles s'éteindront vite, faute de carburant d'hydrogène. Diminuons un peu l'intensité de la force nucléaire forte. Nous versons alors dans l'excès contraire : aucun noyau autre que celui d'hydrogène ne pourra survivre. Les noyaux d'hydrogène ne pourront plus fusionner pour brûler en hélium. Les réactions nucléaires ne pourront plus se déclencher et les éléments lourds nécessaires à la vie et à la conscience ne feront plus leur apparition. Nous pouvons multiplier les exemples. La conclusion est toujours la même : les calculs de modèles d'univers montrent que le moindre changement – même infime – d'une constante physique ou d'une condition initiale aurait fait évoluer l'univers de façon totalement différente, sans qu'il produise les éléments lourds nécessaires à la vie et à la conscience (fondée sur la chimie du carbone).

Pourquoi dites-vous que le principe anthropique, dans sa version faible, est tautologique ?
Il ne fait que constater une évidence : les propriétés de l'univers doivent être compatibles avec notre existence. Puisque nous sommes là, l'univers doit être tel qu'il est. Aucun scientifique ne contestera le réglage très précis des constantes physiques et des conditions initiales de l'univers pour permettre notre existence. Comme Brandon Carter l'a écrit : « L'univers se trouve avoir, très exactement, les propriétés requises pour engendrer un être capable de conscience et d'intelligence. » Les débats surviennent quand il s'agit d'aller plus loin, quand on aborde le principe anthropique fort. Ce dernier introduit une notion de finalité. Il suppose que l'univers tend vers une forme de vie et de conscience, en l'occurrence l'homme. J'insiste : selon le principe anthropique fort, l'homme reprend la première place… dans les desseins de l'univers. L'homme ne doit plus craindre l'immensité de l'univers, justement faite pour l'accommoder. L'univers est vieux de quatorze milliards d'années parce qu'il doit être suffisamment âgé pour que l'homme ait le temps d'apparaître sur scène.

Oui, mais alors la discussion quitte le terrain scientifique et devient philosophique !
A partir du moment où tout le monde est d'accord sur ce constat de réglage très précis des constantes physiques et des conditions initiales de l'univers, quelle attitude adopter ? Pour résumer le choix qui s'offre à nous, je reprendrai les deux termes de Jacques Monod - qui a beaucoup influencé la pensée des années 1970 avec son essai Le hasard et la nécessité . Est-ce que ce réglage est dû au seul hasard ? Ou bien résulte t-il de la nécessité, si bien que les valeurs des constantes physiques et des conditions initiales observées pour notre univers soient les seules permises ?
Disons-le tout de suite : la science est incapable de trancher entre ces deux propositions. Toutes deux sont aussi possibles qu'invérifiables. Considérons d'abord la thèse du hasard. La précision du réglage de l'expansion de l'univers étant de 10-60, si nous invoquions le hasard pour en rendre compte, il nous faudrait postuler l'existence de quelque 1060 univers différents, chacun avec sa propre combinaison de conditions initiales et de constantes physiques. La vaste majorité de ces univers parallèles posséderaient une combinaison perdante et seraient stériles, et seraient dépourvus de vie et de conscience, sauf le nôtre où, par hasard, la combinaison gagnante est sortie et nous sommes en quelque sorte le gros lot. Si on joue à la loterie une infinité de fois, on finit invariablement par décrocher le gros lot.

Ces univers parallèles ne sont-ils pas les "univers bulles" dont parle le physicien russe Andreï Linde, aujourd'hui professeur à Stanford?
Oui, Andreï Linde a décrit un scénario dans lequel chacune des fluctuations infinies de la mousse quantique originelle donne naissance à un univers, si bien que notre monde ne serait qu'une petite bulle dans un méta-univers composé d'une infinité d'autres bulles qui n'abriteraient pas de vie consciente, la combinaison de leurs constantes et de leurs conditions initiales ne le permettant pas. Il y a d'autres théories allant dans le même sens. Elles aussi permettent une infinité de combinaisons de constantes physiques et de conditions initiales. Par exemple, on peut imaginer un univers cyclique, sans commencement ni fin, dans lequel un Big Bang serait suivi d'un big crunch, qui serait suivi d'un autre Big Bang, et cela infiniment dans le passé et dans le futur. Ces univers n'existeraient non pas parallèlement dans le temps, mais en succession (en admettant que le temps possède une continuité à travers les multiples Big Bangs). Chaque fois que l'univers renaîtrait de ses cendres, il repartirait avec une nouvelle combinaison de constantes physiques et de conditions initiales. La quasi-totalité des cycles produirait des univers infertiles, sauf un de temps à autre, qui comme le nôtre, posséderait une combinaison gagnante. Nous sommes actuellement dans l'un de ces cycles gagnants, et nous sommes là pour le constater.
Le problème, c'est que, pour l'instant, les observations astronomiques semblent plutôt indiquer que l'univers ne possède pas la quantité de matière nécessaire pour que sa gravité renverse le mouvement de fuite des galaxies et mène à un big crunch. De plus, la mystérieuse « énergie noire » qui, nous l'avons vu, constitue 73% du contenu total en matière et énergie de l'univers, s'oppose à l'action de freinage de la gravité et accélère ce mouvement de fuite. Autrement dit, jusqu'à nouvel ordre, l'expansion de l'univers est éternelle. Mais les physiciens, jamais à court d'imagination, ont proposé un scénario où un nouveau Big Bang peut surgir sans big crunch. Ainsi le physicien américain Lee Smolin a spéculé qu'un nouvel univers peut surgir des entrailles d'un trou noir dans une fantastique explosion, créant un nouveau domaine de temps et d'espace à la manière de notre Big Bang. Ce scénario n'est soutenu pour l'instant par aucune observation astronomique. Finalement, je dois mentionner l'idée étrange du physicien américain Hugh Everett : l'univers se diviserait en deux chaque fois qu'il y aurait choix ou décision. Par ce constant processus de division, une variété quasi infinie d'univers naîtrait. Certains univers ne se distingueraient du nôtre que par la position d'un seul électron dans un seul atome. D'autres différeraient davantage. Il y en aurait un où vous serez parti à un autre rendez-vous au lieu de rester ici à parler avec moi. D'autres univers existeraient où le mur de Berlin ne serait pas tombé et où Napoléon aurait gagné Waterloo. D'autres encore différeraient de façon plus fondamentale : ils auraient des constantes fondamentales et des conditions initiales différentes. A chaque dédoublement de l'univers de l'univers, vous et moi nous nous dédoublerions. Un scénario pour le moins bizarre : il n'est pas du tout évident que de telles divisions de notre corps et de notre esprit puissent se produire sans que nous en soyons conscients.
La science permet donc l'existence d'un "multivers" composé d'innombrables univers parallèles tous déconnectés les uns des autres. Tous ces univers seraient inaccessibles à l'observation, sauf le nôtre. Qu'ils soient inaccessibles à l'observation, et donc invérifiables, fait violence à ma sensibilité d'observateur de l'univers. Sans vérification expérimentale, la science a tôt fait de s'enliser dans la métaphysique. C'est pourquoi je parie pour l'autre hypothèse, celle de la nécessité. Ce pari d'un seul et unique univers est un pari dans le sens pascalien. En dehors du fait qu'un multivers est invérifiable, il y a d'autres arguments philosophiques qui me font pencher du côté de la nécessité. Vient d'abord le principe d'économie aussi connu sous le nom de « rasoir d'Occam », du nom du théologien et philosophe Guillaume d'Occam qui vécut au XIVe siècle. Ce principe pose la question : « Pourquoi faire compliqué si on peut faire simple ? ». Pourquoi créer une infinité d'univers infertiles juste pour en avoir un qui soit conscient de lui-même ? Une autre raison pour laquelle je m'insurge contre l'hypothèse du hasard est que je ne puis concevoir que toute la beauté, l'harmonie et l'unité du monde soient le seul fait de la chance. L'univers est beau : les images somptueuses des pouponnières stellaires ou les tracés élégants des bras en spirale d'une galaxie, la splendeur des couchers de soleil ou les délicats contours d'une pétale de rose nous touche au plus profond de notre âme. L'univers est harmonieux parce que les lois physiques qui le régissent ne varient ni dans le temps ni dans l'espace. Autre argument pour mon pari contre le hasard : il existe une profonde unité dans l'univers. L'univers tend vers l'Un. A mesure que la physique a progressé, des phénomènes que l'on croyait totalement distincts ont pu être unifiés. Au XVIIe siècle, Newton unifie le ciel et la Terre : il démontre que c'est la même force universelle, la force de la gravité, qui dicte la chute d'une pomme dans le verger et le mouvement des planètes autour du Soleil. Au XIXe siècle, Maxwell montre que l'électricité et le magnétisme ne sont que deux aspects différents d'un même phénomène. Il démontre ensuite que les ondes électromagnétiques ne sont autres que des ondes de lumière, unifiant ainsi l'électromagnétisme avec l'optique. Au début du XXe siècle, Einstein unifie le temps et l'espace, l'énergie et la matière, et à l'aube du XXIe siècle, les physicisiens travaillent avec acharnement pour unifier les quatre forces fondamentales de l'univers – les deux forces nucléaires forte et faible, la force électromagnétique et la force de gravité – en une seule Superforce. J'ai de la peine à croire que cette profonde unité est le fruit du pur hasard.

S'il n'y a qu'un seul univers et étant donné ce réglage, il faut "quelque chose" pour le régler ?
Oui, si on écarte le hasard et les théories des univers multiples qui sont invérifiables et si on postule qu'il y a un seul univers, le nôtre, je pense qu'il faut parier, comme Pascal, sur l'existence d'un principe créateur qui a réglé les constantes physiques et les conditions initiales dès le début pour qu'elles aboutissent à un univers conscient de lui-même. Mais c'est un postulat que la science est incapable de démontrer, qui relève de la métaphysique, je suis d'accord. Certains appellent ce principe créateur « Dieu ». Pour ma part, ce n'est pas un Dieu personnifié qui intervient dans les affaires humaines, mais c'est un principe panthéiste omniprésent dans la Nature, comme l'entendaient Spinoza et Einstein. Ce principe se manifeste par la beauté, l'harmonie et l'unité du cosmos dont je parlais auparavant. Einstein l'a décrit ainsi : « Il est certain que la conviction, apparentée au sentiment religieux, que le monde est rationnel, ou au moins intelligible, est à la base de tout travail scientifique un peu élaboré. Cette conviction constitue ma conception de Dieu. C'est celle de Spinoza. »

C'est un principe conscient, ou inconscient, ou ne peut-on rien en dire ?
Cette question est de nature métaphysique et va au-delà du cadre purement scientifique. Elle a préoccupé théologiens et philosophes de tout bord et de tout temps, et je n'ai évidemment pas de réponse certaine à y apporter. C'est un pari métaphysique de ma part. Ma réponse est plutôt d'ordre intuitif et émotionnel que rationnel. La science n'a encore rien à dire sur ce sujet. Je pense que le principe est conscient. Il a voulu créer un univers qui possède un observateur. C'est la raison pour laquelle notre univers a été réglé pour évoluer comme il l'a fait.


Dans L'infini dans la paume de la main, le livre que vous avez écrit avec Matthieu Ricard, l'interprète français du Dalaï Lama, vous dialoguez sur ce sujet et lui, en vrai bouddhiste, rejette ce principe créateur, il n'en a pas besoin. Comme Laplace, finalement ?
On pourrait le croire. Mais la vision du monde de Laplace est très différente de celle du bouddhisme. Certes, comme Laplace, un bouddhiste n'a pas besoin de Dieu pour faire fonctionner le monde. Pour le bouddhiste, le monde fonctionne par l « 'interdépendance des phénomènes », idée fondamentale du bouddhisme. Rien n'existe en soi, ni n'est sa propre cause. Une chose ne peut être définie que par rapport à d'autres. L'interdépendance est nécessaire à la manifestation des phénomènes. Un phénomène quel qu'il soit -- et cela inclut la création de l'univers -- ne peut survenir que s'il est relié et connecté à d'autres. Le bouddhisme nie donc catégoriquement la notion d'un dieu créateur, qui existe par lui-même et indépendamment de tout, et qui crée l'univers ex nihilo. Par contre, dans la vision de Laplace, la présence de Dieu est nécessaire pour créer l'univers. Seulement, après avoir créé l'univers, et remonté son « ressort », il assiste de loin à son évolution et n'intervient plus dans les affaires humaines. C'est cet éloignement de Dieu de l'homme qui explique la réplique de Laplace à Napoléon quand celui-ci lui reproche de ne pas avoir mentionné une seule fois le Grand Architecte dans son ouvrage Mécanique céleste : « Sire, je n'ai pas besoin de cette hypothèse ! » Laplace a donc besoin d'un dieu créateur alors que le bouddhisme ne l'accepte pas.
Mais il existe une autre différence fondamentale entre Laplace et le bouddhisme. Ce dernier donne une primauté à la conscience et au libre-arbitre. Dans l'univers de Laplace (et de Newton), au contraire, il n'y a plus de libre-arbitre, plus de choix, mais un enchaînement déterministe dans le déroulement du monde résumé par la fameuse phrase de Laplace : « Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle et l'avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. » Autrement dit, le fait que nous soyons ici ensemble à nous parler serait déterminé dès les premières secondes du big-bang. Cela ne paraît-il pas absurde ? Selon le bouddhisme, l'univers n'a nul besoin d'être réglé pour que la conscience apparaisse : les deux coexistant fondamentalement par le principe de l'interdépendance, ils ne peuvent s'exclure.

Mais je ne suis pas un bouddhiste « orthodoxe » : j'admets que le concept d'interdépendance puisse expliquer le réglage extrêmement précis de l'univers pour qu'il puisse héberger la vie et la conscience. Mais il est moins évident pour moi que l'interdépendance puisse répondre à la question existentielle de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. De plus, à supposer que des choses doivent exister, il faut qu'on puisse rendre compte du pourquoi elles doivent exister ainsi et non autrement ». J'ajouterai : « Pourquoi les lois de l'univers sont-elles ce qu'elles sont et non autres ? ». Ainsi je pourrai très bien imaginer vivre dans un univers décrit seulement par les lois de Newton. Or ce n'est pas le cas. Ce sont les lois de la mécanique quantique et de la relativité qui rendent compte de l'univers connu. Le concept d'interdépendance ne suffit pas par lui-même à expliquer l'existence de l'univers et des lois physiques qui le règlent.

Je suppose que pour un bouddhiste plus orthodoxe comme Matthieu Ricard, il n'y a pas lieu de se demander si le monde s'est créé tout seul, parce que rien ne s'est jamais créé, en fait, tout n'étant jamais qu'un éternel recommencement. Donc, même si on apportait la preuve scientifique parfaite de l'existence du big-bang, celui-ci ne serait pas un début, mais un rebondissement ?
Oui, selon l'optique bouddhique, il ne peut y avoir de créateur, et l'univers ne peut être créé. Il n'a donc ni commencement ni fin. Seul un univers cyclique, avec une série infinie de Big Bangs et de big crunchs dans le passé et le futur, serait compatible avec le bouddhisme. Notre univers serait maintenant dans un de ces cycles. Comme je l'ai déjà dit, le fait que l'univers va un jour s'effondrer sur lui-même, donnant lieu à un big crunch, est loin d'être établi. Cela dépend de la quantité totale de matière, visible (0,5% du contenu de l'univers) et invisible (26,5%), que l'univers contient. Or cette quantité n'est pas assez grande pour que sa force gravitationnelle attractive puisse arrêter et inverser le mouvement de dilatation de l'univers, issu de l'explosion primordiale du Big Bang. Au contraire, l'univers semble contenir une grande quantité d' « énergie noire » qui exerce une force « anti- gravité » répulsive qui accélère le mouvement d'expansion de l'univers. Les connaissances actuelles du cosmos semblent donc dire que l'expansion de l'univers sera éternelle, excluant le schéma d'un univers cyclique. Bien sûr, il existe d'autres théories pour créer des Big Bangs, telle l'idée déjà mentionnée d'un monde qui se recréerait à partir d'un trou noir. Mais pour l'instant nous n'avons aucune preuve observationnelle que de tels scénarios soient possibles dans la Nature.

D'autant que selon la loi de l'entropie, le désordre et le refroidissement général devraient l'emporter... Mais si c'est vrai, cela n'est-ce pas contradictoire avec le principe anthropique et avec l'émerveillement qui l'accompagne ?
En effet ! Selon la deuxième loi de la thermodynamique, l'entropie qui est une mesure du désordre global de l'univers doit toujours croître, ou du moins rester constante, à mesure que le temps passe. Comme toute loi physique, il est impossible d'aller à son encontre. N'est-il pas fantastique, dès lors, qu'il puisse exister des zones d'ordre telles que la vie et la conscience sur Terre, un monument suprême à l'ordre et à l'organisation – nos neurones en sont une preuve car notre cerveau est sans doute l'objet le plus complexe et le plus organisé connu dans l'univers ! Pour que l'entropie totale croît, cet ordre généré dans certains coins de l'univers, comme sur Terre, doit être contrebalancé par un plus grand désordre ailleurs, par exemple par celui créé par le rayonnement des étoiles, qui rejettent de la chaleur et de l'énergie dans le vide glacial interstellaire. À cause de la chaleur stellaire, les atomes interstellaires chauffés bougent plus vite (en physique, la température est une mesure du mouvement), et ce faisant, créent du désordre. Les étoiles sont donc les agents qui créent le désordre nécessaire pour compenser l'ordre indispensable à l'organisation cosmique. La somme totale du désordre généré par les étoiles fait plus que compenser le déficit en désordre créé par l'organisation de la matière en structures de plus en plus complexes sur Terre. Ce qui fait que le désordre net de l'univers augmente à mesure que le temps s'écoule, et la seconde loi de la thermodynamique est respectée. Ainsi, l'entropie l'emporte et nous allons effectivement vers un univers de plus en plus désordonné et qui deviendra de plus en plus glacial. A court de carburant d'hydrogène, les étoiles s'éteindront dans mille milliards (1012) d'années, et dans quelques milliards de milliards (1018) d'années, toutes les galaxies deviendront des trous noirs galactiques de masses d'un milliard de Soleils. Une nuit noire sans fin s'abattra sur l'univers – tout au moins pour nos yeux humains : l'univers, baigné dans un rayonnement fossile de plus en plus refroidi par l'expansion universelle (sa température tend vers le zéro absolu égal à -273°C) continuera à émettre des ondes radio. D'où le cri de désespoir du physicien allemand Hermann von Helmholtz en 1854 : « L'univers court à sa mort ! ». Mais la loi de l'entropie n'est pas contradictoire avec le principe anthropique et l'émerveillement qui l'accompagne. Car l'univers ne s'est pas contenté de suivre servilement les diktats de la thermodynamique. Il a su se montrer formidablement inventif en créant des coins d'ordre où la complexité a pu émerger. Au vide et à la stérilité, il a su substituer une merveilleuse architecture cosmique où la vie et la conscience ont pu apparaître.

Tout cela à cause du big-bang, de la formation des étoiles, des constantes physiques et autres conditions initiales. C'est terriblement déterministe. Pourquoi disiez-vous pourtant qu'il serait "absurdement simpliste" de croire que tout est déterminé ?
Il faut comprendre que le XXe siècle a vu un véritable bouleversement dans notre façon de concevoir le monde. Comme je l'ai montré dans mon ouvrage Le Chaos et l'Harmonie , après avoir dominé la pensée occidentale pendant trois cents ans, la vision newtonienne et laplacienne d'un univers déterministe, mécaniste et fragmenté a fait place à celle d'un monde indéterministe, holistique et exubérant de créativité. Pour Newton et Laplace, l'univers n'était qu'une immense machine composée de particules matérielles inertes, soumises à des forces aveugles. A partir d'un petit nombre de lois physiques, l'histoire d'un système pouvait être tout entière expliquée et prédite si l'on pouvait le caractériser à un instant donné. L'univers était enfermé dans un carcan rigide qui lui ôtait toute créativité et lui interdisait toute innovation. Ce qui provoqua la célèbre phrase de Friedrich Hegel : « Il n'y a jamais rien de nouveau dans la Nature. » C'était un monde où le réductionnisme régnait en maître. Il suffisait de décomposer tout système complexe en ses éléments les plus simples et d'étudier le comportement de ses parties pour comprendre le tout. Car le tout n'était ni plus ni moins que la somme des composantes.
Ce déterminisme contraignant et stérilisant, ce réductionnisme rigide et déshumanisant furent bousculés, transformés et, en fin de compte, balayés par une vision beaucoup plus exaltante et libératrice au XXe siècle. On réalisa que le Réel n'était plus seulement déterminé par des lois naturelles appliquées à des conditions initiales particulières ; il était aussi modelé par la contingence, c'est-à-dire une suite d'événements historiques. Certains de ces épisodes contingents, modifiant et bouleversant la réalité à son niveau le plus profond, étaient à l'origine même de notre existence. Ainsi celui de l'astéroïde venu percuter la Terre il y a 65 millions d'années : en provoquant la disparition des dinosaures et en favorisant ainsi la prolifération de nos ancêtres les mammifères, ce choc contingent fut responsable de notre émergence.

L'intrusion de l'histoire ne fut pas seule responsable de la libération de la Nature. Les lois physiques perdirent elles-mêmes de leur rigidité. Avec l'avènement de la mécanique quantique au début du XXe siècle, le hasard et le flou quantiques entrèrent en force dans le monde subatomique. Ainsi, si le physicien n'active pas son instrument de mesure, les particules de matière ne peuvent être décrits que par des ondes de probabilité : on aura plus de chance de les rencontrer aux crêtes des ondes qu'à leurs creux. Contrairement à ce que Einstein pensait, Dieu joue aux dés dans le monde subatomique. De plus, le monde des atomes est soumis au principe d'incertitude énoncé par le physicien allemand Werner Heisenberg. Ce principe dit que nous ne pouvons pas déterminer précisément la position d'un électron sans le perturber avec nos instruments de mesure, rendant sa vitesse aléatoire et imprévisible. Plus la position de l'électron sera précise, plus sa vitesse sera incertaine. Cette incertitude ne dépend pas de la sophistication de nos instruments de mesure, mais est inhérente à la Nature. La représentation de l'électron qui se déplace dans une orbite avec une position et une vitesse bien déterminées est donc fausse : il faudrait le représenter partout à la fois, sous forme d'ondes de probabilités. Le rêve de Laplace de mesurer précisément la position et la vitesse de toute particule dans l'univers pour prédire son évolution vole en éclats. A la stérile certitude déterministe se substitue la stimulante incertitude du flou quantique. L'acte même de déterminer engendre l'indétermination. Parler d'une réalité « objective » qui existerait en l'absence de toute observation n'a donc pas de sens, car on ne peut jamais l'appréhender. On ne peut percevoir qu'une réalité subjective de l'électron qui dépend de l'observateur et de ses instruments de mesure. La forme que prend cette réalité est inextricablement liée à notre présence. Nous ne sommes plus des spectateurs passifs devant le drame tumultueux du monde des atomes, mais des acteurs à part entière. La mécanique quantique a ainsi introduit un nouveau couplage entre, d'une part, le monde physique fait de matière, d'énergie et d'information, et d'autre part, la conscience. C'est l'interaction de notre conscience avec le monde physique à l'échelle atomique et subatomique qui détermine les propriétés de ce dernier. Mais cela n'est plus vrai à l'échelle macroscopique : cette table ne disparaît pas si je ne la regarde pas. Par contre dans le monde subatomique, si je n'observe pas une particule, elle prend des allures d'onde.
Le réductionnisme étroit et simpliste du monde newtonien et laplacien fut aussi balayé. Dans le monde atomique et subatomique, la réalité morcelée et localisée devint non-séparable, globale et holistique. Deux particules de lumière qui ont interagi restent en contact (sans aucune transmission de signal lumineux) même si elles sont séparées par des millions d'années-lumière
Le monde macroscopique ne fut pas épargné : avec la théorie du chaos née à la fin du XIXe siècle avec le mathématicien français Henri Poincaré et développée dans les années 1970, le hasard et l'indétermination envahirent non seulement la vie de tous les jours, mais aussi le domaine des planètes, des étoiles et des galaxies. L'aléatoire fit irruption dans un monde par trop minutieusement réglé. Une simple relation de cause à effet n'était plus de mise. L'ampleur des effets n'était plus toujours en proportion avec l'intensité des causes, comme le pensait Newton. Certains phénomènes étaient si sensibles aux conditions initiales qu'un infime changement au début peut entraîner des conséquences d'une extrême ampleur. C'est ce qu'on appelle le « chaos » ou en termes populaires l' « effet papillon » : un battement d'ailes d'un papillon dans la forêt amazonienne au Brésil peut déclencher un orage à Paris. Ici, « chaos » n'a pas le sens courant de « absence complète d'ordre », mais « absence de prédictibilité ». Les propos tenus par Henri Poincaré en 1908 -- « Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au hasard » -- ne peuvent être plus éloignés des formules laplaciennes.

La science fondamentale serait-elle entrée dans une ère de doute ?
Non, car d'une certaine façon, des vestiges de déterminisme subsistent dans la nouvelle science. Si un événement quantique individuel ne peut être déterminé, les probabilités relatives d'un ensemble de possibilités sont tout à fait prévisibles par les lois de la statistique. Ainsi, si l'on ne peut calculer la trajectoire exacte d'un électron, on peut tout à fait calculer la probabilité qu'il soit à tel ou tel endroit. C'est d'ailleurs ce vestige de déterminisme qui permet à votre ordinateur portable ou à votre télévision de fonctionner. Si le comportement d'un électron individuel dans les circuits électroniques de ces objets n'est pas prévisible, l'ensemble des électrons n'a pas un comportement aléatoire, mais bel et bien déterminé par les lois de la probabilité. Ce qui est nouveau, c'est que la science a découvert qu'elle a des limites. Les Grecs pensaient que la raison pouvait résoudre tous les problèmes, qu'elle pouvait appréhender tous les phénomènes. Mais la science, à mesure qu'elle progresse, s'est rendu compte que la raison ne peut pas aller au bout du chemin dans certains cas. La mécanique quantique et la théorie du chaos ont introduit les notions d'incertitude, d'indétermination et d'imprédictibilité dans la science. Encore plus fort, le mathématicien autrichien Kurt Gödel démontre en 1931 un théorème – connu aujourd'hui sous le nom de théorème de Gödel – qui fait de l'incomplétude une affaire de logique.

L'incomplétude est logique ?
Ce célèbre théorème contient le résultat suivant, qui est peut-être le plus extraordinaire et le plus mystérieux de toutes les mathématiques : un système d'arithmétique cohérent et non contradictoire contient toujours des propositions « indécidables », c'est-à-dire des énoncés mathématiques dont on ne peut jamais dire par le seul raisonnement logique s'ils sont vrais ou faux. D'autre part, Gödel obtient également le résultat qu'on ne peut pas démontrer qu'un système est cohérent et non contradictoire sur la seule base des axiomes contenus dans ce système ; pour ce faire, il faut sortir du système et imposer un ou des axiomes supplémentaires qui lui sont extérieurs. Ce qui veut dire que le système est incomplet en lui-même. C'est pourquoi le théorème de Gödel est souvent aussi appelé « théorème d'incomplétude ».

Tout système a un nombril, en quelque sorte, il dépend d'une "mère" auquel il est rattaché par un ombilic logique ?
Vous pouvez le dire comme cela. Mais il est important de ne pas oublier que Gödel a démontré le résultat pour un système d'arithmétique. Les conséquences de ce coup de tonnerre dans le ciel serein des mathématiques ont été immenses. Le fait qu'il existe des propositions indécidables semble saper la base logique même du sujet. Le théorème de Gödel a eu des répercussions bien au-delà du domaine des mathématiques. Ses conséquences résonnent encore aujourd'hui dans des domaines de la pensée aussi divers que la philosophie ou l'informatique. En philosophie, parce qu'il a montré que le pouvoir de la pensée rationnelle n'était pas sans limites, et en informatique, parce qu'il implique l'existence de problèmes de mathématiques qui ne pourront jamais être résolus par un ordinateur.

Cela rappelle le principe anthropique. Là aussi, à un moment, la science est incomplète, il faut sortir du système et choisir ?
Oui, le théorème de Gödel implique qu'il existe toujours une limite à notre connaissance d'un système donné, parce que nous faisons nous-même partie de ce système. Pour aller au-delà de cette limite, il faut sortir du système. Cela rappelle en effet le principe anthropique, où nous devons aller au-delà de la physique qui décrit l'univers pour faire un pari métaphysique sur l'existence ou non d'un principe créateur, éclairé par les données de la science.

La science ne l'interdit pas ; elle ne l'impose pas non plus. Je trouve cela formidable, on entre dans une période où la science continue d'être bouleversante de richesse, mais sans rien imposer.
La science a pour but la compréhension du monde des phénomènes. Elle décrit et explique la Nature sans imposer aucune vue philosophique : ce n'est pas là sa vocation. La science est un outil qui en soi n'est ni bon ni mauvais, qui n'impose aucune morale ou éthique. Ce sont ses applications techniques qui peuvent nous faire du bien ou du mal. Par exemple, la physique nucléaire n'est en soi ni bonne ou mauvaise. C'est elle qui nous permet de comprendre pourquoi le Soleil brille et pourquoi il nous dispense chaleur et énergie, sources de toute vie sur Terre. Mais c'est aussi la physique nucléaire qui est responsable de l'extermination des populations de Hiroshima et de Nagasaki. La science n'engendre pas la sagesse. Elle a montré qu'elle peut agir sur le monde et le modifier pour notre bien-être matériel, notre santé et notre confort. Elle nous permet de vivre plus longtemps et nous libère de tâches avilissantes. En contrepartie, elle a aussi été responsable de la dégradation de notre environnement : pollution de l'eau et de l'atmosphère, réchauffement global, etc. Parce qu'elle n'impose pas de vue philosophique, la science ne peut pas nous guider quand il s'agit de morale et d'éthique. Nous devons faire appel à d'autres sources de connaissance. Je pense que la spiritualité a un rôle à jouer. Elle donne une vue sur le Réel que la science est incapable de donner, parce qu'elle est incomplète, dans le sens du théorème de Gödel.

D'un autre côté, on peut penser que la science et la connaissance ressortent affaiblies de ce contact avec le chaos, la complexité, l'incomplétude. On parle de logique floue... tout devient relatif, qualitatif ?
Non, je ne suis pas du tout de cet avis. La science n'est pas affaiblie par son contact avec les notions d'incertitude, d'indétermination, d'imprédictibilité, d'incomplétude et d'indécidabilité. Seulement, elle sait désormais qu'elle ne peut pas tout savoir. Il lui faut accepter l'idée qu'il y a de l'incertitude et du chaos dans la nature et que tout n'est pas déterminé à l'avance, ni le temps qu'il fera dans un mois, ni le cours des actions en Bourse. Au contraire, je trouve que la science sort renforcée de ce contact avec la notion qu'elle ne peut pas tout savoir. Le chaos et l'indétermination permettent à la Nature de s'abandonner à un jeu plus créatif, de produire du nouveau non contenu implicitement dans ses états précédents. Son destin est ouvert, son futur n'est plus déterminé par son présent ni par son passé. La Nature joue du jazz. Comme le jazzman improvise et brode autour d'un thème général pour produire des sons nouveaux au gré de son inspiration et de la réaction du public, la Nature se montre spontanée et ludique en jouant avec les lois naturelles pour créer de la nouveauté. La mélodie de la Nature n'est pas composée une fois pour toutes. Elle s'élabore au fur et à mesure. C'est une vision beaucoup plus riche et plus satisfaisante de la créativité du monde.
Quant à l'idée que la logique de la science serait devenue floue, relative et qualitative, elle est erronée. Il y a des lois physiques qui gouvernent le chaos autant que l'indétermination. Le principe d'incertitude de Heisenberg a une forme mathématique bien définie. Tout comme les mathématiques ont servi à Gödel pour démontrer qu'on ne peut pas démontrer certaines propositions dans un système d'arithmétique : c'est ce qu'on appelle « la métamathématique ». Tout reste quantitatif, rien ne devient qualitatif. Mais nous devons accepter qu'il existe fondamentalement une part d'incertitude et de chaos dans la Nature.

Serait-ce l'espoir d'une nouvelle ère, celle d'un XXI° siècle où les deux camps qui s'affrontaient jusqu'à présent, le matérialisme et le spiritualisme, s'ils sont logiques et de bonne foi, ne pourraient plus s'exclure, le principe d'incomplétude leur interdisant à tous deux de prétendre détenir la vérité ?
Tout à fait. Cette complémentarité des approches scientifique et spirituelle est très importante. Je suis persuadé que la science ne constitue pas la seule fenêtre qui nous permet d'accéder au Réel. Cela serait arrogant, de la part d'un scientifique d'affirmer le contraire. La spiritualité, au même titre que la poésie ou l'art, constitue une fenêtre complémentaire à la science pour contempler la réalité. Le théorème de Gödel va dans ce sens : en ce qui concerne la connaissance du monde, même la raison a des limites. Seule, jamais la science ne pourra aller jusqu'au bout du chemin. Il nous faut donc faire appel à d'autres modes de connaissance, comme l'intuition mystique ou religieuse (le mot bouddhiste pour cette intuition mystique est l' « Eveil »), l'art ou la poésie, informés par les découvertes de la science, pour nous rapprocher de la réalité ultime. Les Nymphéas de Monet ou les poèmes de Rimbaud nous éclairent autant sur le réel que la physique des particules ou la théorie du Big Bang. Avec Matthieu Ricard dans L'infini dans la paume de la main , nous avons mis en évidence une convergence et une résonance certaine entre les deux visions, bouddhiste et scientifique, du réel. Le concept d'interdépendance qui est au cœur du bouddhisme évoque de manière étonnante la globalité du monde à l'échelle atomique et subatomique mise en évidence par l'expérience EPR. Le concept bouddhique de la vacuité trouve son pendant scientifique dans la nature duale de la lumière et de la matière en mécanique quantique : tous les deux sont à la fois onde et particule. Le concept bouddhique de l'impermanence fait écho au concept d'un univers en évolution constante. Les manières respectives d'envisager le réel du bouddhisme et de la science ont débouché, non pas sur une contradiction aigue, mais sur une convergence harmonieuse. La science nous apporte des informations, mais n'a rien à voir avec notre progrès spirituel et notre transformation intérieure. Par contre, l'approche spirituelle doit provoquer en nous une transformation personnelle profonde dans la façon dont nous percevons le monde et agissons sur lui. Confronté à des problèmes éthiques et moraux, comme en génétique, le scientifique a besoin de la spiritualité pour l'aider à ne pas oublier son humanité.

Quelle importance a un point de vue comme le vôtre dans la communauté scientifique aujourd'hui ? À lire la presse, non pas de France (ce serait trop beau), mais d'outre-Atlantique, on a l'impression que beaucoup de scientifiques le partagent…
Beaucoup ? C'est peut-être trop dire ! Mon point de vue est plutôt minoritaire dans le monde scientifique. La majorité de mes collègues ne se posent pas de question spirituelle, ou en tout cas n'en parlent pas ouvertement. D'autres encore mettent une cloison étanche entre la science et la spiritualité. Ils font leur science pendant la semaine et vont à l'église le week-end. Mais il ne leur viendra jamais à l'esprit de connecter les deux activités ensemble. Ce sont des compartiments séparés de leur vie. Dans leur esprit, leur foi n'a rien à voir avec la science qu'ils pratiquent. Je comprends ce genre de position qui est tout aussi défendable que la mienne. Mais attention ! Bien que je sois en faveur d'un dialogue entre science et spiritualité, il faut bien comprendre que ce n'est nullement mon intention d'imprimer à la science des allures de mysticisme, ou d'étayer la spiritualité (dans mon cas le bouddhisme) par les découvertes de la science. La science fonctionne parfaitement et atteint le but qu'elle s'est fixée sans aucun besoin d'un support philosophique du bouddhisme ou d'une autre tradition spirituelle. Le bouddhisme est la science de l'Eveil, et que ce soit la Terre qui tourne autour du Soleil ou le contraire ne change rien à l'affaire. Mais parce que ces deux systèmes de pensée représentent l'un comme l'autre une quête de la vérité, dont les critères sont l'authenticité, la rigueur et la logique, leurs manières d'envisager le réel ne devraient pas déboucher sur une opposition irréductible, mais, au contraire, sur une harmonieuse complémentarité. En ce sens, j'adhère totalement à ce que le physicien allemand Werner Heisenberg a écrit : « Je considère que l'ambition de dépasser les contraires, incluant une synthèse qui embrasse la compréhension rationnelle et l'expérience mystique de l'unité, est le mythos, la quête, exprimée ou inexprimée, de notre époque ».
Pour une minorité de scientifiques, il y a certainement eu un questionnement. C'est ainsi qu'une amorce de dialogue entre science et spiritualité a eu lieu dans les dernières années, surtout dans les pays anglo-saxons comme les Etats-Unis (où je réside) et l'Angleterre. En France, la tradition de l'éducation laïque rend ce genre de dialogue plus difficile. J'ai ainsi fait partie en l'an 2000 d'un groupe de travail composé de physiciens et de cosmologues, dont quelques prix Nobel (comme Charles Townes, l'inventeur du laser) réunis par un milliardaire américain, Sir John Templeton, qui a fait fortune à Wall Street et qui a créé une fondation (la John Templeton Foundation) pour financer la recherche sur des ponts possibles entre science et spiritualité. Notre groupe a beaucoup discuté des conséquences spirituelles et philosophiques de la physique et de la cosmologie contemporaines. Il existe donc certainement une ouverture spirituelle chez certains scientifiques de très haut niveau, universellement reconnus par la qualité de leurs travaux par leurs pairs, puisque c'est l'un des critères de sélection pour appartenir à ce groupe. En 2002, j'ai été aussi l'un des membres fondateurs de la International Society for Science and Religion (ISSR ou Société Internationale pour la Science et la Religion) basée à l'Université de Cambridge, en Angleterre. Cette société rassemble quelques deux cents scientifiques de haut niveau, du monde entier, appartenant à tous les domaines scientifiques et à des traditions spirituelles variées, et a pour but de favoriser et de développer le dialogue entre science et spiritualité. Il faut aussi noter qu'il existe un grand intérêt de la part du grand public pour ce genre de dialogue. Notre livre sur les relations entre la science et le bouddhisme avec Matthieu Ricard a été un best-seller, non seulement en France, mais aussi dans des pays aussi divers que la Belgique ou les Etats-Unis !

Mais sur la question du principe créateur, vous devez voir s'affronter des thèses très opposées ?
La majorité des astrophysiciens ne veulent pas parler d'un principe créateur. Pour eux, la question de la création et d'un créateur sent trop le soufre. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la théorie du Big Bang ne s'est pas imposée tout de suite, après la découverte de l'expansion de l'univers en 1929 par Edwin Hubble. L'idée d'un début de l'univers, d'un instant pouvant être décrit comme celui de la « Création » avait trop de connotations religieuses. Jusque dans les années 60, c'était la théorie d'un univers stationnaire conçue par les astronomes britanniques Fred Hoyle, Thomas Gold et Hermann Bondi qui avait le vent en poupe. Cette théorie soutient que l'univers est de tout temps semblable à lui-même, qu'il n'a ni commencement ni fin. Elle évacue donc la notion d'un moment de « Création » inhérente à la théorie du Big Bang. Ce fut seulement en 1965, après la découverte accidentelle du rayonnement fossile que le Big Bang s'imposa. Mais on a déjà vu que, même dans le contexte du Big Bang, nous pouvons évacuer la notion d'un principe créateur et invoquer le hasard pour expliquer notre existence, si nous postulons l'existence d'un multivers dans lequel notre bulle-univers ne serait qu'une parmi une infinité de bulles-univers. Des scientifiques éminents ont opté pour le hasard. J'ai déjà évoqué le biologiste français Jacques Monod, prix Nobel de médecine, qui écrivait dans Le Hasard et la Nécessité : « L'homme est perdu dans l'immensité indifférente de l'univers où il a émergé par hasard ». Le physicien Steven Weinberg, prix Nobel de Physique, renchérit dans Les trois premières minutes : « Plus on comprend l'univers, et plus il nous apparaît vide de sens ».
Le même Weinberg pense que les religions sont à l'origine de bien de maux dans le monde. Il écrit de manière résolument provocante : « Avec ou sans religion, les êtres bons se conduiront bien et ceux qui sont mauvais mal. Un des grands accomplissements de la science a été, sinon de rendre impossible pour les gens intelligents le fait d'être croyants, tout au moins de leur permettre de ne pas être croyants. » Et Weinberg de citer certaines influences néfastes de la religion : les croisades, les pogroms et autre djihad. Je pense qu'il a tort. Tout d'abord, il oublie de mentionner tout le mal que la science, incorrectement appliquée a également pu causer à l'humanité et à son écosphère : Hiroshima et Nagasaki, l'extinction des espèces et la diminution de la biodiversité, le trou d'ozone, le réchauffement de la Terre, etc. Je pourrai multiplier les exemples à l'infini. Ensuite, la religion dont il parle (je préfère parler de spiritualité) n'est pas la « vraie », mais une de ses versions déformées : les gens qui participaient aux guerres de religion ne pouvaient être mus par le sentiment de compassion envers les autres qui est à la base de toute religion.

Vous voyez donc que, sur les relations entre la science et la spiritualité, il existe des points de vue totalement opposés au mien, même si je pense que ma position philosophique gagne du terrain. Mais en fin de compte, il faut réaliser que ma position philosophique n'affecte pas directement mon travail de chercheur, qui consiste à observer et comprendre les phénomènes du cosmos. Même si ma spiritualité m'aide à mieux vivre et à mieux interagir avec ceux qui m'entourent, et que, en vivant mieux, je fais mieux mon travail, aucun a priori philosophique n'influe directement sur celui-ci. Mon sujet de recherche est la formation et l'évolution des galaxies, celles des galaxies naines en particulier, et ce n'est pas le fait de parier sur un principe créateur qui peut affecter ce que je trouve. C'est sur d'autres plans que ma démarche spirituelle joue. Plus que jamais, la science me laisse libre.

http://www.cles.com/debats-entretiens/article/un-descendant-de-mandarins-interroge-le-cosmos