lundi 30 avril 2012

"LA PRESENCE ET L'EVEIL"


Dans notre vigilance quotidienne, nous ne nous posons pas la question de savoir en quoi que ce soit, ce que veut dire être présent et éveillé. On vit, on souffre, on espère, on crie, on se plaint de conditions de vie insupportables, mais, bof ! On est là, dans ce monde, et on essaie de faire attention, de mener sa vie le mieux possible. Être éveillé ? C’est se jeter dans le rythme des préoccupations quotidiennes. Être présent ? C’est ne pas perdre de vue sa tâche, faire attention. Être sur la brèche. Sur le qui-vive. Dans l’urgence de ce qui est à faire et dans la prévision de ce qui doit être fait à tout prix.

Malgré tout, en même temps, nous n’avons pas franchement toujours l’impression d’être tout à fait là. Présents. Nous flottons souvent dans un intermonde entre rêve et réalité et nous attendons le sommeil nocturne pour avoir du repos, en dehors de ce monde de veille, où nous ne sommes le plus souvent que de manière assez distraite. Quand nous trouvons dans un magazine un article dans lequel il est fait mention d’Eveil, de Présence complète, cela nous interpelle tout de même, parce que nous sentons bien qu’il y a dans notre vie comme une somnolence dont nous aimerions de temps en temps pouvoir sortir. Il faut dire que notre époque connaît une efflorescence sans précédent de littérature spirituelle où il est question de l’éveil. Ce ne peut être seulement un effet de mode. De l’idéologie new-age seulement ? Est-ce que tout cela est sérieux ? Il y a sûrement quelque valeur dans tout cela que je manque peut-être, dans ce que je nomme ma vigilance quotidienne. Ou bien est-ce que tous ces gens que l’on présente comme des « éveillés », ne sont que des charlatans qui invitent une population crédule à rêver la vie autrement ? 
Qu’est-ce que la présence ? Est-ce la même chose que la vigilance ? Une super-vigilance ? Une vigilance héroïque ? Et l’éveil, qu’est-ce que c’est si ce n’est pas la vigilance quotidienne ? Est-ce que cela a rapport avec une sorte de sensation vive ? Avec un travail intellectuel particulier ? Avec une sorte d’auto-analyse ?

A. Présence et absence dans l’attitude naturelle

N’allons pas trop vite et arrêtons-nous sur ce qui est communément compris par « présence ». Quand on fait l’appel dans une salle de classe, ceux qui sont là répondent « présent !», quant à ceux qui ne sont pas « là », nous disons qu’il faut noter leur « absence ».  Dans l’attitude naturelle, être présent, c’est être « là », ne pas être présent, c’est ne pas être « là ». La présence se réfère à une chose extérieure ou à une personne. Que ce soit présence ou absence, dans les deux cas, nous pensons en terme de « constat » sur les choses. Je constate la présence de la majorité des membres du conseil, je constate que A et B sont présents, mais que C et D sont manquants. Je peux ouvrir la séance. C’est dans le même sens que je dirai que mon portable était dans ma poche tout à l’heure, bel et bien présent, et que maintenant, il n’y est plus, et son absence  m’inquiète. L’absence de cet objet familier à sa place et en son lieu habituel me gêne, plus exactement, me dé-range. J’aime que tout soit rangé à sa place, les choses comme les personnes. Que tout soit présent à sa place, « comme il faut ». Cela me gêne que tout ne soit pas présent à sa place habituelle.

Il y a dans cette appréhension de la présence et de l’absence une foule de pré­sup­posés. a) Tout d’abord, le sens du mot « présent » est très nettement objectivé, chosique. Il est dans la nature de la vigilance quotidienne de saisir la présence comme chosique.Le privilège accordé à la constatation en est la preuve évidente. Pourtant la constatation, en pareil cas, ne donne que le fait massif d’une existence, posée là et que je peux surtout identifier. Le pot de confiture sur la table, le vase près de la fenêtre. Ce n’est pas l’observation. b) De plus, rigoureusement, je ne peux pas dire que je « constate » une « absence », c’est un abus de langage, ce n’est pas du tout un constat. C’est une déduction. Je m’attends que les choses soient disposées d’une certaine manière (l’ego aime régenter son monde). Et voilà qu’une chose n’est pas là où je l’attendais. Je dis que je « constate » son absence, mais en fait,ce qui fait problème, c’est surtout que l’ordre que je voudrais mettre dans les choses est remis en cause. Une chose n’est pas là où je voudrais qu’elle soit. Comment se fait-il que ma sacoche ne soit plus là ? Je l’ai posée là tout à l’heure, elle n’y est plus. Pourtant, je me souviens bien qu’il y a deux minutes, elle était présente sur la table. Si je ne faisais qu’observer attentivement, je ne ferais pas ce genre de déduction. Je ne serais pas dans la pensée d’un ordre imposé à mon monde propre, je ne percevrais que la présence. Présence de la lumière qui entre dans la pièce, présence de Paul à mes côtés, présence de la toile d’araignée qui est sur le mur à gauche. Pas d’absence. c) Il est assez clair que ce que j’appelle mon « monde présent» de la vigilance, il est avant tout perçu avec ma mémoire, mes attentes, mes désirs, il est tracé par mon action. C’est ma représentation qui impose la cohérence, le concept d’un ordre de présence. Ce n’est pas ce que donne l’ouverture vers le réel d’une observation libre et lucide. d) Nous remarquons aussi que la vigilance quotidienne pense la présence/absence dans une ferme dualité placée d’emblée dans l’objet présent ou absent. Ce qui est aussi frappant, c’est  l’aplatissement  du sens de la présence dans le sens de l‘ob­jectivité. Tout de même, il ne faut que très peu d’attention pour remarquer que la présence du pot de fleur est très différente de la présence d’autrui. Même considérée dans le champ de l’extériorité, et de la multiplicité,  la présence me soumet à des variations très importantes qui n’ont rien « d’objectives ». Le regard qui est posé sur moi, la présence en chair et en os de Madeleine devant moi, ce n’est certainement pas comme le pot de fleur sur le bord de la fenêtre. Si elle est présente, ce n’est pas du tout comme une chose. Ce qui me trouble par excellence, c’est la présence consciente. La présence spirituelle. 

Peut être ai-je oublié que cette présence spirituelle était déjà engagée dans ma relation aux choses. Peut être ai-je oublié ma propre présence au monde. C’est tout de même assez étonnant, je n’ai pas pensé à ma propre présence, mais j’ai tout de suite pensé à la présence des choses et des personnes. Le manque d’attention à l’égard de ma propre présence est la condition commune de la vigilance quotidienne : une ignorance qui accompagne la conscience habituelle, toute tournée vers le monde des objets. Parce que la vigilance est d’abord chosique, il est donc naturel que, lorsque nous sommes interrogés sur notre présence, nous ayons tendance à nous considérer nous-mêmes, comme une chose jetée parmi les choses. « Je suis présent », veut communément dire, « je suis avec les autres ».  Le compotier à côté de la soupière, le livre à côté des autres livres sur l’étagère, le type qui est là au troisième rang sur la photo, à côté de la fille rigolote et de la mamie qui rigole pas du tout ! 

J’ai si peu le sentiment de ma présence, que je la dévale sur le plan de l’existence d’une chose posée là, parmi les choses. Bien sûr, il doit bien y avoir quelque « chose » (encore !)  comme une « âme » en moi, mais ce doit être juste une sorte de vent qui hante cette chose bien plus réelle qu’est mon corps. Ma présence spirituelle, je n’ose qu’à peine y croire, elle est fantomatique, irréelle. Par contre, mon corps est là. Présent. Et tout le monde peut le voir. Au fond, ma présence, je l’identifie à mon corps jeté dans ce monde étrange qui échappe très souvent à mon contrôle dans la vigilance. Je me sens en lui un peu perdu, égaré. J’ai si peu le sentiment de ma propre présence que j’en attends la confirmation par autrui. Je crois que mon existence aura un peu de présence de densité et d’épaisseur, si je compte pour quelqu’un. Je compte sur les autres pour me donner un peu de densité, pour qu’ils me reconnaissent. Je crois que si je suis reconnu, je serai d’avantage présent aux autres et que cela me permettra d’être plus présent à moi-même. Je crois qu’il est indispensable d’être d’abord  présent devant les autres, sous une forme identifiable, pour mériter d’être présent à moi-même. Ma présence devra être une fierté que je puisse exhiber, montrer, elle devra être exemplaire en quelque mesure pour qu’à travers elle je sois reconnu. Pour que j’existe sous le regard des autres ;  pour que je me sente présent dans ce monde qui me semble hostile et difficile à maîtriser. 

Parce que je me suis placé en situation de dépendance à l’égard d’autrui, je suis particulièrement soumis à la présence et à l’absence d’autrui. J’ai tissé autour de moi un réseau d’appartenances qui me rassurent. J’ai ma maison, mes livres, ma voiture, mon compte en banque, ma situation. Mais j’ai surtout un empire que je tiens à conserver sur ceux qui me sont proches et que j’entends maintenir dans mon territoire d’influence. L’ego a ceci de spécifique qu’il tisse autour de lui le réseau des liens par lesquels il s’assure la possession de ce à quoi il tient. Du coup, parlant de présence et d’absence, j’entends surtout ce qui compte pour moi, ce à quoi je suis attaché, ce à quoi je tiens. Mon territoire personnel. Le champ de mes appartenances. Et c’est là que se comprend la blessure que signe l’absence.

L’absence ne devrait être qu’une disparition du champ de conscience, après une apparition. Mais ce n’est pas du tout ce que nous vivons dans l’absence. Le mot absence convoque immédiatement ce qui m’a quitté, ce qui s’en est allé. Ce qui n’est plus là et m’a été comme arraché et dont je n’ai jamais pu accepter le départ. C’est évidemment la figure par excellence de la séparation passionnelle. Elle n’est plus là. Elle est pour moi une absence inguérissable, une blessure qui me saigne chaque jour.  Il n’est plus là. Il m’a quitté. Absence inguérissable, car je n’accepte pas ce déchirement des liens de mon univers personnel. Je lutte contre cela et j’en souffre. Je souffre de l’absence parce que je lutte pour sauver une présence, telle qu’elle a été, dans mes souvenirs. 

Ainsi en est-il du deuil, l’autre qui s’en va, c’est l’absence définitive. Je n’ai plus que mes souvenirs et que mes yeux pour pleurer. Quant il était présent, c’était différent. J’aurais tellement voulu que cela dure toujours. Comme avant. La présence de l’autre, c’était cet ordre dans ma vie ou l’autre avait sa place. Et voilà que tout est bousculé. Une présence m’est arrachée et c’est tout mon équilibre qui s’en va, mon monde personnel se déchire. Je perds toute assurance. Ma présence brutalement se délite et devient flottante et vague. Comme dans la chanson de Brel, Jojo, où, pleurant la mort d’un ami, Brel dit qu’il le « quitte le matin partant pour de vagues besognes ». Dans l’absence, le sens s’évide. L’autre est mort, vidé de son sang. L’autre est mort, je me vide de mon sens. Je sens monter en moi la froideur glacée de la solitude et de l’absence. 

Telle est l’appréhension commune de la présence et de l’absence de l'homme qui vit immergé dans l’attitude naturelle. Ce qui devrait nous frapper ici c’est d’abord l’effroyable pathétique de cette condition. Ce qui exclut les critiques et la moquerie facile. Ce qui surprend, c’est la faiblesse du rapport de soi à soi qui y est partout implicite. Et pourtant, la présence est lien intime de soi à soi et lien de soi au présent. Peut-être que la plupart d’entre nous manquons de présence et que notre vie est traversée d’absence. Mais peut-il en être autrement ? Peut-il y avoir une présence à soi plus vive et plus complète que celle de la conscience plongée dans l’attitude naturelle ? Peut-on rencontrer en soi une présence d’un ordre différent ? 

B. La présence et l’Être

Ce qui est certain, c’est de toute manière que pour rencontrer la présence, nous n’avons pas à faire de détour, mais à nous immerger dans ce qui est, l’Être. Être présent, c’est être. Il y a une redondance inutile dans la formule « être présent ». En parler, ce serait piétiner sur place. Est-il possible d’expliciter la présence, pour autant qu’elle est inséparable de soi ? 
La philosophie contemporaine fait hélas peu de cas de certains écrits de l’entre-deux guerre. La vague de l’existentialisme a fait oublier des auteurs qui méritent d’être lus, tel Louis Lavelle. Dans un petit livre, La Présence totale, Lavelle tente de donner forme à une expérience qui a été à l’origine de sa démarche philosophique, la découverte de la présence, tout en apportant des réponses aux questions fondamentales de l’ontologie.  Il évoque bien un expérience de la présence, mais tout à fait originale, car différente de l’expérience d’un objet, ou de l’expérience au sens psychologique ordinaire. L’expérience de l’Être est la toile de fond de toute expérience. Nulle expérience n’est plus universelle, plus proche, ni plus intime que celle de « l’expérience de la présence de l’être[1] ». Je suis est en effet aisément accessible, indubitable, toujours présent, et il y a une subtile relation entre le sens immanent du je suis  et l’Être. Mais qu’est-ce que l’Être dans la présence de l’Être?

 Ce mot « être », est interprété diversement, entre deux extrêmes : a) ou bien on y voit une sorte de catégorie logique de la pensée, celle d’un genre qui contiendrait tous les autres, une classe enveloppant toutes les classes, une classe qui envelopperait toutes choses. b) Ou bien, à l’inverse, on interprète l’Être comme synonyme de l’existence, en le ramenant par là au plan relatif des existants, de l’étant. 
L’Être, montre Lavelle, n’est pas une pensée totalisante et il ne se réduit pas à l’étant, car la pensée et l’existant apparaissent en lui. La représentation logique totalisante de la pensée, éclipse la dimension de la Conscience, elle ne livre que la représentation d’une sorte d’étendue neutre, vide et morte, un super concept de l’intellect. Dans le glissement de l’Être vers l’étant, ce qui est éclipsé au profit des choses existantes, c’est le sens intime de l’Infinie présence de la Vie à elle-même. Pour rendre justice à la présence, il faut rendre justice à l’Être et se placer, non dans la subjectivité de l’ego, propre à la relation aux objets, mais dans la subjectivité pure qui vient comme se fondre en l’Être comme présence. Il est nécessaire de retrouver en nous la pure subjectivité en laquelle l’Être nous est présent. C’est au fond de Soi que la présence est éprouvée. 

L’Être est indivisiblement un Soi et non une abstraction glacée et une étendue neutre et vide. « L’Être total ne peut lui-même être défini que comme un sujet pur, un Soi universel, un acte qui ne trouve en lui, ni hors de lui, la limitation d’un état, ni celle d’un objet. Loin d’être la mort de la conscience, il en est la vie indivisiblement transcendante et immanente[2] ».

Nous savons que la conscience intentionnelle de la vigilance est régie par la dualité sujet/objet. Ce que Lavelle entrevoit dans La Présence totale, c’est qu’il est nécessaire de revenir en-deçà de l’intentionnalité pour retrouver le sens intime de la présence.  L’Être se donne immédiatement à soi, se tient près de soi dans cette Conscience qui précède toute  forme intentionnelle de conscience d’un objet. L’Être a sa résidence dans le jaillissement de la Conscience qui est infiniment conscience de la conscience, avant d’être conscience d’un objet. Lavelle nous demande une qualité d’attention particulière pour retrouver cette évidence en nous-même : « La conscience est toujours conscience de la conscience : elle saisit l’acte dans son exercice même[3] ». Originellement, la conscience est conscience-de-soi, si ce n’était pas le cas, « sans la conscience, nous ne serions rien de plus qu’un objet, c’est-à-dire que nous existerions seulement pour un autre, et comme une apparence dans sa propre conscience[4] ». La Conscience originaire est Acte pur. Cependant, l’Acte pur nous échappe le plus souvent, parce que nous le quittons, pour être projeté, dans l’action, dans le temps psychologique, dans les dimensions temporelles du futur et du passé.

Nous désertons le présent, là où la Présence est immédiatement offerte, nous évidons le présent, pour n’en faire qu’un trait d’union dans le temps, un lieu de passage, perdant par là le sens de l’intemporel où l’acte pur seul réside. Or de la manière dont nous habitons l’instant, dépend le sens même de la présence. « L’instant est précisément la croisée du temps et de l’éternité ; c’est en lui que nous agissons, c’est en lui que le réel prend pour nous sa forme sensible, c’est en lui aussi que la matière ne cesse de nous apparaître et de nous fuir[5] ». La traction du temps psychologique semble souveraine, le temps nous arrache à nous-même et à la présence.  « On passe vite : et nous nous laissons attirer ensuite par les fins limitées que nous proposent la curiosité et le désir. Ainsi notre conscience se disperse ; elle perd peu à peu sa force et sa lumière ; elle est assaillie de trop de reflets ; elle ne parvient pas à les rassembler parce qu’elle s’est éloignée du foyer qui les produit[6] ».

Revenir au foyer de la Conscience pour retrouver la présence. Comment ? Si la traction de la conscience vigilante est propulsée par l’intention et l’intérêt, si elle par avance pré-occupation, pour que s’effectue un retour vers la présence, « il faut une certaine innocence, un esprit libéré de tout intérêt et même de toute préoccupation particulière[7] ». Tout intérêt est limité, toute préoccupation est enchaînée à l’ordre de l’objet, de là suit ce que nous appelons « conscience » dans la vie quotidienne, est en réalité une sorte d’hypnose de l’attention dans l’ordre des objets, une identification à l’action et conséquemment une perte de la source à partir de laquelle le monde est lui-même posé.

 « La plupart des hommes sont entraînés et absorbés par les événements. Ils n’ont pas assez de loisir pour approfondir cette liaison immédiate de l’être et du moi qui fonde chacun de nos actes et lui donne sa valeur [8]». Lavelle doit donc trouver un mot pour désigner le rappel à soi qui me ramène à l’union intime et originaire de la conscience et de l’Être. Il emploie le mot recueillement. Le recueillement n’est pas une invocation ou une prière, mais une ouverture à ce qui est toujours déjà là et quand cette ouverture a été faite, le souvenir inaltérable demeure. « Celui qui par contre a saisi une fois, dans un pur recueillement et comme l’acte même de la vie, la solidarité de l’être et du moi, ne peut plus détacher d’elle sa pensée ; le souvenir de ce contact en renouvelle la présence[9] ». Dans le recueillement l’existence réintègre l’Être, s’aligne sur l’Être, renouant avec le Réel, y retrouvant la profondeur et le sérieux. En regagnant la donation de soi à soi qu’est précisément la Vie. « Dès qu’elle est donnée, notre vie retrouve son sérieux essentiel en renouant ses attaches avec le cœur du réel[10] ». 

La profondeur abyssale où la Vie se donne à elle-même n’a rien à voir avec les allées et venues de l’ego, qui n’offrira jamais qu’une présence seconde et fragmentaire. En effet, « le moi nous échappe dès que nous essayons de le fixer : il est mobile et évanouissant et se constitue seulement peu à peu[11] ». A l’inverse, l’Être cohère avec Soi et ne se quitte pas un seul instant lui-même et c’est parce que cette cohésion de Soi à Soi est perpétuellement présente qu’il existe une permanence en laquelle toutes choses demeurent. Aussi, « l’Être est toujours présent tout entier, et il n’y a pas un seul caractère ni un seul élément du réel qui puisse lui échapper, qui n’en constitue un aspect et qui ne tombe sous sa juridiction[12] ». Parce qu’il n’est rien en dehors de l’Être, alors le moi lui-même en provient. Si, enflé de sa propre puissance, l’ego croit pouvoir le régenter, le produire, c’est qu’effectivement il en émane, car en son Fond essentiel, le moi est établi dans l’Être. Si le moi « a l’illusion d’engendrer l’être, c’est seulement parce qu’il s’est établi en lui tout d’abord[13] ». Parce que le moi participe de l’ek-stase du temps, parce que le moi est en souci constant de devenir, il lui est très difficile d’en remonter le cours. Cependant, Lavelle estime que le recueillement peut laisser entrer en lui la lumière de l’origine et c’est précisément dans la lumière de la présence que le moi regagne sa juste place dans l’Être. 

« Si le moi est dès l’origine intérieur à l’être, en devenant de plus en plus intérieur à lui-même, il pourra espérer découvrir le mystère de son propre avènement, la loi selon laquelle il doit collaborer à l’ordre universel et devenir l’ouvrier de sa destinée individuelle[14] ».
Mais il ne faut pas nous leurrer, dans la présence, la pensée ne peut pas avoir la même signification, la même prééminence que dans la conscience de la vigilance quotidienne. Si le recueillement me ramène à l’Être, il me fait participer de l’Être, il reste que « L’être surpasse infiniment notre pensée[15] ». « L’Être ne peut à aucun degré être considéré comme un mode de la pensée, puisque la pensée elle-même doit être définie d’abord comme un mode de l’être[16] ». N’est-il pas alors nécessaire, pour approcher l’Être d’évoquer la trans­cendance où nous convie le Silence ? De l’Absolu, la pensée ne peut rien dire, car « l’absolu est antérieur à la pensée individuelle, mais il la fonde et c’est pour cette raison que celle-ci est relative[17] ». Ce que Lavelle comprend avec une profondeur inouïe, c’est qu’il y a dans la Présence de l’Être une immensité que la pensée ne pourra jamais circonscrire, mais où elle doit comme s’effacer. Et cet effacement n’est pas exactement une négation. Ainsi de l’approche de l’Un selon Plotin, l’âme doit laisser la pensée sur les marche du Temple, comme un pèlerin qui déposerait ses chaussures, pour se présenter dans la nudité. Et pourtant, même si la pensée n’entre pas, il y a bien une entrée. La pensée ne peut pas connaître l’Être pur, mais il est possible d’en faire l’expérience et il est possible de régénérer la Parole à cette source,de sorte que la pensée en devienne plus éveillée à la présence, plus intuitive. Tandis que le subjectivisme ordinaire, inscrit dans la vigilance, nous confine dans la sphère limitée du corps, la Présence de l’Être nous fait sentir l’immensité de ce qui est. Dans la présence « il est légitime d’affirmer que nous pouvons pénétrer partout, précisément parce que, étant intérieur à l’être, nous avons en quelque sorte accès dans toutes les parties de son immensité[18] ».

Le renversement de la perspective est complet. Bien sûr, agrippé aux postulats de l’attitude naturelle, nous aurions tendance à vouloir défendre la petitesse de notre vision, la faiblesse de notre présence, l’insuffisance de notre perception. Il serait assez commode de se maintenir dans la dualité : opposer d’un côté « ma » présence relative, petite et humaine, humaine parce que petite et de l’autre, la Présence absolue, réelle en un sens mais inaccessible : reconnaître que « l’être doit être défini comme la présence absolue[19] », mais lui tourner le dos en disant que « moi » je n’ai de conscience que celle qui est circonscrite par « moi ». Lavelle ne laisse par filer pareille dérobade. Le sens de l’Identité n’a jamais appartenu à l’ego et la moindre de nos petites expériences est portée en réalité par la présence de l’Être, que nous le voulions ou non. « La présence totale de l’être est déjà impliquée dans la simple expérience que le moi fait de sa propre existence. Car malgré l’échelonnement de ses états dans le temps, le moi est toujours présent à lui-même, ou, en d’autres termes, il n’acquiert l’existence qu’en s’inscrivant pour ainsi dire à chaque instant dans une présence identique[20] ». 

Ce n’est que par aveuglement que nous ne la reconnaissons pas. Parce que nous sommes fascinés par l’objet et que nous perdons le vif du sujet, la présence. Les hommes malheureusement, « sont préoccupés surtout de remplir la présence, comme si elle était un cadre sans contenu. Ainsi, ils s’attachent à l’objet présent, plutôt qu’à la présence de cet objet[21] ». 

Il est indispensable de faire le saut de la non-dualité, le saut par delà la distinction sujet/objet que l’intentionnalité réifie dans la vigilance.  « La présence du tout est antérieure à la distinction du sujet et de l’objet, … elle les comprend en elle, ou plutôt qu’elle leur per­met de naître en les opposant et en les accordant[22] ». Et la présence n’est pas un « état » que je pourrais atteindre, gagner ou perdre, mais ce en quoi tout état se dispose, la présence est, antérieurement à tout état, à toute visée et à toute intention. 

Si tous les hommes, laborieusement, péniblement, croient pouvoir trouver de la joie dans les objets des sens, en pensant qu’ils sont capables de satisfaire à cette soif de bonheur qui est en eux, la découverte de la présence vient entièrement retourner cette croyance. Il n’y a pas de joie dans les objets, l’objet ne peut faire qu’éveiller la joie immanente contenue dans la Présence, parce que « la joie ne diffère pas de la présence[23] ». Celui qui a trouvé la présence, a trouvé la source de la Joie. Et c’est là le bien le plus élevé, car « la joie est le bien suprême. Elle se suffit à elle-même. Elle contient et dépasse la connaissance et la puissance. Elle repousse et oublie les connaissances particulières. Elle produit une lumière propre qui la justifie[24] ». Contrairement à ce que les hommes croient dans l’attitude naturelle, « la joie n’est point un effet de la puissance, ni un témoignage qu’on lui rend ; elle n’en n’est ni le signe, ni la suite : elle est au-delà[25] ». Reconnaître ainsi l’identité pure de la Joie avec la Présence,  c’est reconnaître ce qui est résumé dans le titre même du livre de Jean Klein, La joie sans objet[26].

C. Présence et non-dualité

Parvenu à ce point, il est très important de ne pas quitter un seul instant la dimension du vécu. Il ne s’agit pas de faire des comparaisons entre des auteurs, ou pire une comparaison du style orient/occident sur un thème, « la présence ». Nous ne sommes pas sur un terrain où la dualité est de mise. Il y a la Présence et son approche qui se contente de faire signe vers elle, qui ne fait qu’expliciter, décrire, sans même prétendre analyser.

Nous pensons d’ordinaire que la joie est dans les objets. Cependant, nous voyons aussi que les objets ne nous comblent qu’un moment, ils « nous renvoient à nous-même, puis nous lassent ; ils ont perdu leur magie évocatrice[27] ». Pourtant, « dans ces périodes de joie, celle-ci existe en elle-même, rien d’autre n’est là. Par la suite, en se référant à cette félicité, nous lui surimposons un objet qui nous en fut l’occasion. Nous objectivons donc la joie ».  Et c’est bien là notre erreur. Car si nous étions plus tranquilles, d’avantage présents, nous verrions que « l’ultime contentement, joie ineffable, inaltérable, sans motif, est toujours présent en nous, il nous est seulement voilé[28] ». Voilé par quoi ? Par l’identification à l’objet. Et un voile jeté sur quoi ? Sur le sujet pur de la présence. Tout état, pour autant qu’il enveloppe une forme d’identification à un objet, voile la présence. Ce qui veut bien dire que la présence n’est pas une « expérience » au sens que nous donnons au mot expérience dans l’attitude naturelle. 

Si la présence n’est pas un « état » comme un autre, elle n’est pas en réalité une « expérience » au sens habituel de l’expérience d’un objet, c’est-à-dire exactement dans ce que par quoi nous pensons « être conscient » dans l’attitude naturelle.  Chaque « état » est une forme de la conscience intentionnelle, une conscience de quelque chose. De là suit que la présence doit d’abord être entrevue dans les intervalles entre les états, quand l’esprit est encore suspendu et qu’il n’a pas commencé à objectiver l’expérience, dans la Vacuité où toute expérience commence et s’achève.

 S’il nous est possible de laisser venir cette invitation de la présence, entre deux mouvements de l’intention, comme dit Jean Klein, peu à peu, nous comprendrons que la présence est toujours là, en filigrane de tout état. « Généralement, ce que appelons ‘être conscient’ dans notre vie quotidienne est un pâle reflet de notre vraie nature. Ce que nous sommes profondément, la Présence, déploie sa lumière dans le vide qui existe entre deux pensées, deux sentiments et deux états. Habituellement, nous percevons ce vide comme une absence d’objets, une ‘perte de conscience’. Mais peu à peu nous deviendrons conscients de ce vie, même en présence d’objets[29] ».

 D’où l’importance de l’émerveillement et de l’étonnement, qui ouvrent comme une brèche dans le mouvement continuel de la pensée dans le temps. L’étonnement est ouverture, une ouverture sans objet où la conscience est laissée à elle-même, sans que surgisse le tiraillement du temps psychologique et de l’intentionnalité. Une invitation de l’intemporel, où effectivement, « ce que nous sommes, notre vraie nature, la Toute Présence, n’existe ni dans le temps, ni dans l’espace[30] ». Le déploiement du temps et de l’espace prend son empire dans la pro-jection de la pensée et par suite, c’est tout l’univers objectif qui occupe alors le champ de la conscience, reléguant aux oubliettes le sujet à partir duquel le monde lui-même a été posé. Si la pensée pouvait arrêter son vacarme, si la pensée pouvait se poser et l’attention se déplacer du concept vers la sensation vivante, la présence deviendrait aussitôt vivante. La fin de la pensée est le silence, et « c’est du silence vivant qu’émane le parfum de l’existence[31] ». 

Un esprit continuellement agité de pensées parasites, un esprit torturé et inquiet ne peut connaître la présence. Il est continuellement ailleurs, distrait, absent, et non recueilli et intensément présent. Il est dans un ailleurs et souvent dans un autre temps, il n’est pas ici et maintenant. Il a lâché la bride à un monstre qui est son propre enfant, le temps psychologique et pour ne pas être dévoré, il n’a plus d’autre ressource que de chercher à tuer le temps ! Alors que chaque seconde est une grâce ! Il vit en touriste et ne fait que passer dans l’existence. Et ce touriste, c’est moi, c’est le moi. A peine présent. Fantomatique. Alors, quand le malaise devient patent, quand l’existence devient comme déconnectée de l’Être et que la présence ne veut plus rien dire, l’âme envoie une témoignage de sa souffrance. Et il y a urgence, urgence d’un travail sur soi qui est aussi un travail sur l’instant. Il nous faut, c’est assez bizarre, apprendre à être présent. C’est ce que dit merveilleusement Soline :
« Il faut apprendre à être présent, pleinement présent et conscient. Il faut apprendre à vraiment vivre l’instant, le présent, à être[32] ». Parce que seule la séparation nous en éloigne, parce que seul le régime de la dualité éloigne de la présence, il est nécessaire de comprendre que l’instant et la distance sont opposés. « Comprends ce mot instant. L’instant est contraire à la distance. Entends bien ces deux mots contraires : instant, distance. 

Si tu vis dans l’instant, tu ne vis pas la distance, ils sont contraires. Comprend aussi la différence entre l’instant, la distance et la constance. Instant  et constance sont de même nature, distance est leur opposé. Si tu vis constamment l’instant, c’est l’unité. On ne peut pas vivre dans l’instant, on vit l’instant. Dans l’instant n’a aucun sens. Vivre l’instant, rien d’autre n’est possible[33] ». La distance n’existe que par la puissance de projection du mental et cette projection cristallise un ailleurs et un autrement  irréel. Aussi, « la projection est ce que nous cherchons à éliminer. Elle est irréelle et nous cherchons à vivre réellement. Plus de projection signifie donc : travailler à vivre l’instant, à être présent. Il n’existe qu’une façon de parler de la vie, en disant simplement soi. Soi, tout est contenu dans ce mot[34] ». 

Il doit bien y avoir dans notre expérience souvenir de cet éclat de l’instant. Se souvenir des instants de présence serait déjà entrouvrir la porte de la présence. « Commence par une simple observation des moments au cours desquels tu te sens être, vivre, moments durant lesquels tu sais que tu vis… Il doit y avoir – associée à ces moments là – une forme de plaisir presque physique, une sorte de délice[35] bref de se sentir vivre[36] ». Les esprits grincheux voudraient bien se débarrasser de la présence de l’Être en la reléguant dans une sorte d’au-delà mystique. Les esprits spéculatifs, aimeraient vider l’Être de tout sentiment, en n’y voyant qu’une sorte de neutralité plate et terne. Un concept. Mais « la Présence de l’Être est une présence vivante. A quoi pourrions-nous nous attendre d’autre qu’à un être réellement vivant ? Il s’agit d’une Présence vivante.  Pour recevoir l’être qui vit en toi, parce que c’est un être vivant,  tu dois donc être vivant. Être vivant signifie être l’instant, sans projection qui éloigne de l’être. La projection rejette à l’extérieur de l’être. Pour recevoir l’être qui vit – parce qu’il est une Présence vivante – il faut être vivant[37] ». 

La projection rejette dans le passé, elle le met en balance avec le présent et le déprécie, fait du présent une création avortée, une existence ratée et tard venue. La projection rejette dans le futur, elle se donne les extases dans l’imaginaire, dans des fins éloignées qui ne verront jamais le jour. Travailler sur la présence implique : laisser le passé là où il est, laisser le futur là où il est. La présence sait immédiatement tirer de l’un et de l’autre ce qui est indispensable, sans s’y perdre. Il est essentiel de répandre le baume de l’oubli sur le passé douloureux. Il est aussi essentiel « d’éliminer toute possibilité d’avenir[38] », au sens où il faudrait se ménager de la durée, au sens où il faudrait dans le futur qu’il reste encore quelque chose à vivre dans des existences à venir. Le terreau de l’expérience passé est bien suffisant pour qu’y poussent les fleurs de l’éveil.  

Cependant, nous ne devons jamais oublier qu’il n’y a pas de distance à parcourir pour aller vers soi et c’est bien ce que le mot présence indique et ce en quoi il est très précieux. La distance est une illusion. C’est la pensée qui invente la distance et la nécessité de la parcourir. C’est l’ego qui veut jouer à une poursuite imaginaire, alors que la poursuite éloigne invariablement de soi. Le chemin de la présence est paradoxal, c’est un chemin sans chemin. Il n’a le nom de chemin que parce que je crois être perdu. Il consistera toujours à dynamiter la croyance d’être perdu qui est une illusion. Que cette illusion soit largement entretenue, exploitée, qu’elle fasse même l’objet d’un commerce spirituel ne lui donne pas plus de réalité. Je n’ai pas à monnayer ce que je suis pour obtenir ce que je suis. C’est absurde. Les pratiques spirituelles ne font que chasser les nuages qui encombrent l’esprit. Elles permettent une désobstruction. Mais chasser les nuages n’a jamais fait briller le soleil. Le soleil brille de lui-même, il a toujours brillé, même quand le ciel était couvert et sombre. C’est d’ailleurs ce que dit très clairement le texte des Yoga-sutras de Patanjali.

Dans le premier sutra, il définit le yoga par l’arrêt des fluctuations du mental, pour aussitôt dire dans le second sutra qu’alors la conscience réintègre sa nature essentielle. 
Si un travail doit s’opérer cependant, pour que l’éveil à la présence ne soit pas une sorte d’élucubration mentale, une fantaisie à la mode, une simple idée, mais  un vécu, c’est un travail sur l’ego pour autant qu’il fait obstacle. Il se pourrait bien en effet que l’ego soit une porte, qui puisse rester fermée ou s’ouvrir. Et cela a un rapport avec l’amour de soi. Non pas avec l’amour-propre, car celui-là, nous le connaissons que trop bien et il n’a jamais éveillé personne. L’amour et la présence sont en unité. Le cœur et la Présence sont une seule et même chose, ils sont en unité, c’est pourquoi il n’y a pas d’unité tant que la Présence ne s’est pas reconnue dans le cœur et le cœur dans la Présence. La reconnaissance de l'unité à l'unisson du coeur et de la présence est l’Eveil.

La présence est plus que la vigilance. Elle n’est pas une vigilance redoublée par la réflexion que lui apporterait la pensée. Elle précède la pensée, elle est la Vie même, se tenant en elle-même, dans la coïncidence sans faille avec Soi, la vie qui cohère avec soi absolument et s’éprouve au sein de l’être. Elle n’est pas le résultat d’un exercice qui serait appelé « lucidité ». Elle n’est pas un résultat du tout. Elle ne se distingue pas d’un pouce de celui qui l’éprouve. En sorte que toute évocation de la présence comme d’un objet, nous la fait invariablement manquer. Il n’y a pas « la » présence  à « soi ». Il y a la présence du soi. Il n’y a pas plus « la » présence et « l’être », car la Présence est Présence de l’Être. Tous ces mots désignent la même unité dans le mariage du cœur et de la présence. 
La présence n’a pas de commencement et elle n’a pas de fin. Ce n’est que nous qui la quittons, par le seul mouvement de la pensée vers un objet et encore, il ne s’agit jamais que d’un déplacement de l’attention, car nous ne pouvons pas sortir en réalité de nous-même. Le soi ne se quitte pas lui-même, lors même qu’il est recouvert par le masque des objets et lors même qu’il se croit perdu dans les objets. Il n’y a strictement rien à faire pour être présent, car être présent c’est être. C’est l’idée même de devoir faire quelque chose qui éloigne de l’Etre.

[1] L. Lavelle La présence totale, Aubier, 1934, p. 25. 
[2] Id, p. 11. 
[3] Id. p. 11. 
[4] Id. p. 18. 
[5] Id. p. 17. 
[6] Id ; p. 26. 
[7] Id. p. 26.
[8] Id. p. 26, 27. 
[9] Id. p. 27. 
[10] Id. p. 27. 
[11] Id. p. 36.
[12] Id p.36. 
[13] id p. 37. 
[14] Id. 37. 
[15] Id. p. 39. 
[16] Id. p. 40. 
[17] Id, p. 79. 
[18] Id. p. 50. 
[19] Id. p. 51. 
[20] Id. p. 52. 
[21] Id, p. 58. 
[22] Id, p. 103. 
[23] id, p. 249. 
[24] Id, p. 247.
[25] Id. p. 247. 
[26] Jean Klein La joie sans objet, Mercure de France, 1977.
[27] Id. p. 15. 
[28] Id. p. 15. 
[29] Jean Klein la conscience et le monde, p. 105. 
[30] Id. p. 106. 
[31] Id. p. 107. 
[32] Groupe présence L’amour qui nous guide, p. 117.[33] Id. p. 117, 118. 
[34] Id. p. 118. 
[35] En lisant ce texte, je ne peux pas ne pas faire le rapprochement avec le même mot délice, delight, employé souvent dans la poésie de Shri Aurobindo, avec la même saveur. 
[36] Id. p. 118. 
[37] Id. p. 118, 119. 
[38] Id. 140




Serge Carfantan

mardi 17 avril 2012

"LA COMPLEXITE DE L'INCONSCIENT"


Le terme inconscient a été dans la culture contemporaine, et surtout en France plus qu’ailleurs, associé avec la psychanalyse freudienne. Il en résulte une habitude mentale de fait qui consiste à se représenter l’inconscient en y voyant seulement ce que Freud y a lui-même cherché, c’est-à-dire un lieu de conflit psychique où s’affrontent les puissance du refoulement. L’inconscient est assimilé dans la culture contemporaine à une animalité primitive présente en l’homme, une sorte de noeud de vipères où se convulsent des instincts censuré. Les caricatures littéraires et cinématographiques renforcent cette image, en montant l’homme comme divisé entre une personnalité consciente et une personnalité inconsciente et elles contribuent encore à en renforcer la peur diffuse de ce monstre que serait l’inconscient.

Mais l’inconscient se réduit-il à l’interprétation qu’en donne Freud ? Peut être n'a-t-il découvert que les bas-fond du subconscient. Sous le terme d’inconscient on peut ranger des  phénomènes très différents les uns des autres. Il est assez significatif de remarquer que les disciples de Freud ont été au-delà du pansexualisme du maître. Tout donne à penser que Freud est seulement un pionnier et qu’il n’a fait qu’ébaucher une lecture de la psyché humaine. Il faut donc examiner en quel sens l’inconscient peut comporter plusieurs aspects. N’est-il pas plus complexe que le donne à penser l’interprétation en cours ? L’apport des successeurs de Freud ne dément-il pas justement les réductions qui en ont été faite par Freud lui-même? N’y a-t-il pas, non pas un, mais plusieurs inconscients, ou plusieurs aspects de l’inconscient ?

A. Inconscient et  pathologie

1) Freud a pris pour point de départ de sa théorie de l’inconscient l’analyse de la pathologie, dans l’étude de l’hystérie. Il ne faut jamais perdre de vue que la psychanalyse freudienne est davantage une psychopathologie qu’une psychologie générale. Ce serait notamment une manière de distinguer Freud de son dauphin présumé, Carl Gustav Jung. L’interprétation que la psychanalyse freudienne propose de l’inconscient est orientée par l’analyse de la pathologie et elle accrédite l’idée que l’inconscient est pathologique.

 La formation de psychiatre de Freud l’a fait rencontrer les travaux de Charcot et Janet sur l’hystérie. L’hystérie est une maladie mentale complexe, qui se manifeste par divers symptômes tels l’amnésie, l’aboulie, les contractures, les convulsions, les crises de nerfs. Un des premiers à étudier ces phénomènes à la Salpetrière fut Charcot qui parvint à la conclusion que les symptômes avaient une origine psychique. L’hystérique semble en proie à des idées fixes subconscientes. L’utilisation naissante de l’hypnose permit de montrer qu’il était possible de remonter dans la mémoire du malade, vers la cause de ses troubles. Dans un état apparenté au sommeil, le malade peut en effet en dire plus qu’il n’en dit dans la veille, l’hypnose levant ainsi le voile de la censure. Plus important, on peut dans l’état hypnotique, créer des suggestions inconscientes pour contrecarrer les tendances inconscientes. Il est possible de suggérer au malade qui soufre de claustrophobie qu’à son réveil, il se sentira beaucoup mieux, qu’il ne sentira plus sa peur habituelle d’être enfermé. Et cela marche, l’esprit obéit un temps à la suggestion. Il y a des résultats, mais qui ne sont pas hélas pas durables. Freud s’en est rendu compte et il a abandonné la pratique de l’hypnose pour opérer à un niveau plus conscient et c’est ce qui l’a conduit à élaborer la méthode des associations libres.

 Freud reconnaît envers Charcot une dette immense, dans ses lettres il dit que c’est l’homme qui a le plus influencé sa conception de l’inconscient. En effet, devant les faits mis en avant par Charcot, on ne peut qu’être conduit à penser que c’est le malade qui se suggestionne lui-même inconsciemment. L’idée fixe (phobie, homicide, du suicide etc.) est comme un conditionnement que le sujet porte en lui, dont il ne peut pas se défaire et qu’il exécute mécaniquement, de manière compulsive. Une tendance est là, qui conserve une dynamique et vient perturber, ou pire s’emparer de la conscience, engendrant la répétition du modèle ancien et l’acte manqué. L’acte manqué devenu situation permanente, devient une forme de névrose. Qu’il y ait ainsi des tendances qui semblent travailler à part de la conscience était pour Freud une preuve qui justifiait amplement l’hypothèse de l’inconscient.

Par inconscient pathologique nous désignons l’inconscient en tant qu’il porte la trace d’un passé traumatique et qu’il abrite en lui des conflits psychiques. C’est une définition classique de l’inconscient dans la psychanalyse freudienne. Cependant, la définition doit être précisée. En effet, l’inconscient est-il par nature conflictuel, ou bien abrite des conflits liés à l’histoire personnelle du sujet ?

La position de Freud n’est pas claire, pour ne pas dire qu’elle est franchement obscure. Faut-il accréditer l’idée populaire selon laquelle l’inconscient ce serait la bête tapie en chacun de nous ou bien s’en défaire ? Dans la névrose, l’inconscient grouille de tensions extrêmes, il est travaillé par des nœuds psychiques liés à des conflits psychiques irrésolus. Les chemins de l’analyse de la maladie mentale croisent constamment la notion d’inconscient. Le fou est dit aliéné. Il est devenu autre. Comme un gant la conscience s’est retournée et c’est l’inconscient qui est remonté, refoulant le conscient. Dans la folie, le sujet s’est perdu en tant que conscience et ne parvient plus à être soi. Par névrose on désigne cet état d’altération du rapport au réel dans lequel la vie relève plus de l’acte manqué que de l’acte réussi. Cet autre est-ce un autre moi ou une partie du moi ?

Dans la première topique de Freud, la coupure entre le moi et l’inconscient n’est pas franche. Freud admet que le moi ignore une partie de lui-même qui est l’inconscient, il intime le conseil au moi de rentrer lui-même, de se connaître, pour voir comment il va tomber malade ou peut être éviter de le devenir. Mais Freud peu à peu invente des abstractions et les chosifie : il invente le ça et le surmoi, la pulsion de vie, Eros, et la pulsion de mort, Thanatos.  La fragmentation du psychisme en instance séparées du moi, du Ça, du surmoi  conduit à penser que la vie psychique n’est qu’une lutte stérile d’un malade coincé dans des contradictions insolubles, obligé qu’il est de se concilier l’avis de tyrans invisibles. La censure devient un « autre », un fantôme menaçant et vengeur, pointant sur l’ego un doigt accusateur, le surmoi. Les pulsions deviennent un « autre », une sorte de monstre le ça  – le nœud de vipères où se convulsent des instincts censuré. Le ça, singe de l’homme n’attend que la satisfaction sexuelle du principe du plaisir. Le monde extérieur devient lui aussi un « autre » face au moi, une réalité extérieure dangereuse, qui impose le principe de réalité.

Bref, du fond de l’angoisse, le névrosé saisi de terreur, se voit entouré d’ennemis potentiels : les entités abstraites que Freud érige en réalité séparées sont devenues des entités réelles. « Le pauvre moi… sert trois maîtres sévères, il s’efforce de concilier leurs revendications et leurs exigences. Les trois despotes sont le monde extérieur, le surmoi et le ça. Quand on suit les efforts du moi pour les satisfaire tous en même temps, on ne regrette plus d’avoir personnifié ce moi[1] ». Mais en fait, ce qui est étrange ici, c’est l’inverse. Que le moi soit personnifié, cela ne nous surprend pas, mais par contre, ce qui est vraiment surprenant c’est la manière dont Freud personnalise les instances psychiques du ça et du surmoi. Tout se passe comme si la représentation névrotique recevait alors de la psychanalyse une caution scientifique, si bien qu’au bout du compte elle devient une norme.

Il est par ailleurs assez étrange que Freud d’ailleurs ait laissé ouvertement entendre que la guérison n’était pas vraiment son objectif. Il n’est même plus question chez Freud de guérison possible[2]. On ne sort pas de la névrose parce que la vie est névrotique parce que l’inconscient est névrotique, parce que l’inconscient est par nature conflictuel et que la vie a son siège dans l’inconscient. La guérison n’a plus qu’un sens : accepter d’être névrosé, ou plutôt se résigner à l’idée que la vie est névrotique.

Et c’est là que la critique d’Alain prend toute sa valeur. « Il y a de la difficulté sur le terme d’inconscient. Le principal est de comprendre comment la psychologie a imaginé ce personnage mythologique[3] ». « Le freudisme, si fameux, est un art d’inventer en chaque homme un animal redoutable, d’après des signes tout à fait ordinaires, les rêves sont de tels signes ». Freud quoi qu’il en dise par ailleurs, personnifie l’inconscient, fait d’une abstraction une entité. Et cette entité est l’animal en l’homme. Alain répond donc que l’inconscient n’est pas un autre moi. Il est essentiel de ne pas fragmenter les instances de esprit et de ne pas se laisser prendre à des appellations mythiques. Le point de vue d’Alain est le point de vue d’une psychologie¸ pas celui d’une psychopathologie.

2) La pathologie mentale peut parfaitement être abordée sous des angles très différents de celui de l’interprétation de l’inconscient dans le cadre la théorie freudienne. Freud n’a jamais pensé d’ailleurs que l’hystérie, qui lui servait de modèle, puisse n’être qu’une maladie occidentale. Il généralise ses traits dans sa théorie de l’inconscient. Les différentes formes de psychanalyse apparues après Freud admettent l’hypothèse de l’inconscient, mais en proposent des interprétations différentes, des interprétations qui conduisent aussi à de nouvelles thérapeutiques.

Un seul exemple pour l’instant : la thématique que poursuit par exemple  Alfred Adler, un disciple qui a rompu avec Freud, est centrée sur le jeu de la volonté de puissance dont l’individu conscient est l’enjeu. L’ego lutte fiévreusement pour sa reconnaissance et semble le plus souvent motivé par le souci de se faire-valoir. C’est ce qui nous pousse à l’ambition, à l’effort, à la conquête, c’est ce qui donne la fierté et le sourire condescendant de l’arriviste. La volonté de puissance doit pourtant s’accommoder de la nature dont chacun est doté et des résistances qu’elle rencontre. Un individu qui est petit peut en souffrir parce que cela ne cadre pas avec l’image qu’il voudrait se donne de lui-même. Il devra affronter le complexe qu’il a lui-même posé. Il aura tendance dans ses actes et son comportement à surcompenser son sentiment de déficience, par une autorité tyrannique, une mégalomanie ou des fantasmes de grandeur. Ses rêves seront le reflet de cette activité de compensation. S’il n’y parvient pas, la volonté de puissance risque de se renverser en volonté d’impuissance, en négation de soi. Dans ce jeu du rapport à soi, la sexualité n’est qu’un instrument parmi d’autres. Elle est elle-même dominée par le travail de compensation. D’où les critiques d’Adler contre Freud. Le rêve, par exemple doit être vu en rapport avec un projet, un futur, plutôt que d’être ramené à un passé.

Ce que Adler pressent, c’est que la construction personnelle est liée à un équilibre fragile que l’ego établit grâce à l’image qu’il a de lui-même. Les souffrances intérieures sont autant d’auto-accusations, un martyr de l’ego. Chacun doit gérer en lui le pouvoir, le besoin de dominer et ce que ce besoin engendre comme déceptions et frustrations. Il est clair par exemple que le champ des relations personnelles met directement en jeu le désir de reconnaissance et à sa suite la volonté de puissance. Le souci de se faire valoir, d’être reconnu peut dans cet optique jouer un rôle plus fondamental que le seul motif de la sexualité, qui n’est qu’un instrument de la volonté de puissance.

La sexualité n’est qu’une composante d’un système bien plus complexe. Ce que Adler démontre, c’est que la névrose résulte d’un rapport à soi en déséquilibre, résultant d’une image de soi négative. Le complexe permet de comprendre l’organisation irrationnelle des comportements et la souffrance du malade. Il est plus important d’affronter directement les problèmes dans l’actuel,plutôt que de se perdre dans la rumination d’un passé plus ou moins mythique ou inventé par le psychanalyste.

3) Pourtant, l’orientation de la psychiatrie contemporaine s’est faire résolument dans la direction d’une neuropsychiatrie, qui tourne le dos aux interprétations psychologiques, ou bien en n’en tenant pour ainsi dire pas compte dans la pratique. L’usage des anti-dépresseurs, des anxiolytiques etc. conforte l’idée que les soi-disant problèmes liés à l’inconscient peuvent être ramenés à des troubles du cerveau, à des déficiences dans la production d’hormones. Ils sont soulagés par l’administration d’une drogue qui semble ne pas être produite correctement par le cerveau et que l’on administre sous forme de composés chimiques. Dans la pratique la plus courante, le psychiatre laisse le soin de l’analyse au psychologue et s’en tient à la prescription de médicaments qui vont à l’encontre des symptômes manifestés par le sujet. De cette manière, la pathologie mentale est ramenée à des troubles, voire des lésions du cerveau et il devient inutile de disposer d’une doctrine de l’inconscient pour les soigner.

Ce qui nous ramène à un autre extrême. On ne règle pas un problème avec des pilules, pas plus que l’on ne peut donner le bonheur avec des euphorisants. C’est déjà beaucoup de pouvoir apporter un soulagement à une souffrance réelle et de permettre à une personne de vivre mieux.  Mais créer artificiellement un état mental « sain » ce n’est pas rétablir la santé, mais créer l’illusion de la santé, ce qui ne saurait durer, à moins que l’on considère normal le fait de maintenir sous drogue indéfiniment un sujet pour le rendre heureux – avec un arsenal de pilules du bonheur. L’approche psychologique des pathologie dans la théorie de l’inconscient a au moins le mérite d’ouvrir la voie de thérapies qui tentent de libérer consciemment le sujet de ses troubles, au lieu de chercher en quelque sorte à noyer le problème dans des calmants.

On ne peut pas faire abstraction des données de la biologie pour éclairer par des explications techniques des mécanismes à l’œuvre dans les troubles mentaux. Les phénomènes biologiques qui se déroulent dans le corps supposent une forme d’inconscient, celui de la vitalité que nous appelons le vital.  La biologie contemporaine, en progressant dans l’étude du cerveau, s’est aventurée sur le terrain consistant à chercher le soubassement des troubles psychiques pour montrer qu’il peut y avoir un lien entre un déséquilibre hormonal et un trouble mental, et que l’un ne va pas sans l’autre, en raison de la relation corps-esprit.

B. L’inconscient personnel

Peut-on parler d’inconscient sans présupposer une pathologie de l’inconscient ? Les plus proches disciples de Freud se sont écartés de lui en lui reprochant une interprétation trop réductrice de l’inconscient.  Comme l’a bien vu Freud, le moi est semblable à un iceberg dont seule la partie émergée serait connue au niveau conscient. La personnalité s’est sédimentée autour de l’expérience passée du sujet. L’inconscient est justement la trace du passé en nous mais ce n’est pas seulement un dépotoir où séjournent des contenus psychiques déplaisants pour le moi.

Ce sur quoi Carl Gustav Jung innove, par rapport à Freud, c’est qu’il montre le caractère singulier de l’histoire personnelle de chacun d’entre nous. Il y a de ce point de vue un passé personnel qui fait que les contenus inconscients sont très différents d’une personne à l’autre. Un des mérites de l’approche de la psychologie analytique de Jung est d’avoir été sensible à cette diversité individuelle. Un introverti ne vit pas un problème de la même façon qu’un extraverti.  La personne introvertie a tendance à se replier sur elle-même devant une difficulté. Elle est vulnérable à la formation des complexes, tels que les analyse Adler. Elle a tendance à fuir dans son intimité, à se renfermer. Elle a un sens aiguë de la pudeur. L’extraverti lui ne peut pas s’empêcher au contraire de verbaliser beaucoup ses problèmes et de les crier sur les toits. Il n’a pas le sens de la pudeur. Il fuit la difficulté dans le monde extérieur, il est influençable à l’égard de l’extériorité. Pour ce type de personnes, l’approche freudienne est souvent mieux indiquée. Le thérapeute ne doit pas plaquer sur l’individu des vues toutes faites, mais essayer de comprendre à qui il a affaire et quelle est la cause particulière de son trouble. Il doit voir la personne et son histoire personnelle. Il n’y a pas de clé universelle pour déchiffrer l’inconscient personnel, il y a la personne et son histoire.

Jung insiste sur le caractère unique de la personnalité. Par inconscient personnel  on peut désigner le passé résiduel, présent non seulement sous la forme de mémoire, mais surtout sous la forme de noeuds psychiques qui sont relatif à l’histoire personnelle de A ou de B et ne sont nullement interchangeables. Le moi possède un soubassement de tendances et des caractères qui le différentie nettement d’une autre moi. L’inconscient personnel provient des acquisitions de la vie personnelle et de ce qui a été oublié et refoulé. Il comporte un dynamisme psychique qui se présente sous forme de sensations subliminales qui n’ont pas franchi le seuil de la conscience.

Jung innove en regardant cet implicite personnel comme l’ombre de la vie consciente de l’ego. « « L’inconscient personnel correspond en grande partie à cette figure qui apparaît dans les rêves et que j’ai appelé l’ombre[4] ». L’ombre pour Jung n’est pas une sorte d’animalité brutale tapie en l’homme, elle est la voix de l’âme, de sorte que le rêve, tel que Jung le considère est un messager de l’âme. Le rêve est enseignement, parce qu’il est une voix qui s’élève des profondeurs de la personne en s’adressant au moi conscient. Dans L’Essai d’exploration de l’inconscient Jung raconte deux rêves de ses patients assez caractéristiques de ce point de vue.

Premier exemple :
« Une femme par exemple était réputée pour la stupidité de ses préjugés, et sa résistance obstinée à tout argument raisonnable. On aurait pu discuter avec elle une nuit entière sans résultat. Elle n’y aurait pas fait la moindre attention. Ses rêves toutefois, employaient un langage tout différent. Une nuit, elle rêva qu’elle assistait à une importante réunion mondaine. L’hôtesse l’accueillit en lui disant : ‘comme c’est gentil à vous d’être venue. Tous vos amis sont là et vous attendent’. Elle l’accompagnât ensuite jusqu’à la porte et l’ouvrit. La dame franchit le seuil et pénétra… dans une étable.
Ce langage onirique était assez simple pour être compris par l’esprit le plus obtus. La femme se refusa d’abord à admettre le sens d’un rêve qui l’atteignait si directement dans son amour-propre. Mais son message fut néanmoins compris, et après un certain temps, elle du l’accepter parce qu’elle ne pu s’empêcher de sentir la raillerie qu’elle s’était infligée à elle-même[5] ».
Il serait saugrenu d’introduire ici de force je ne sais quelle référence à la sexualité de la petite enfance pour forcer l’interprétation. Le rêve est bien plus direct et bien plus éloquent. Il renvoie à l’ego l’image de sa stupidité en la représentant par une étable. Il se moque de l’ego et de sa formation stupide et rigide. C’est un peu comme si la voix de l’âme interpellait l’ego pour lui renvoyer une image dans un miroir. L’ego ne voit que lui-même, sous couvert d’amour-propre. Il ne voit pas ses angles morts, il ne voit pas son ombre. L’âme parle pourtant dans la manifestation onirique et présente l’ombre et cette confrontation est essentielle. Jung en fera l’objet d’un livre important La dialectique du moi et de l’inconscient.

Second exemple :
« Je me souviens d’un homme qui était inextricablement empêtré dans toute une série d’affaires louches. Il conçut une passion presque morbide pour les formes les plus dangereuses d’alpinisme, comme une sorte de compensation. Il cherchait à ‘se dépasser lui-même’. Dans un  rêve une nuit, il se vit dépassant le somment d’une haute montagne et mettant le pied dans le vide. Quand il me racontât son rêve, je vis aussitôt le danger qu’il courait et j’essayais de donner encore plus de poids à la mise en garde pour le convaincre de se modérer. J’allais même jusqu’à lui dire que son rêve présageait sa mort dans un accident de montagne. En vain. Six mois plus tard, il ‘mit le pied dans le vide’… il lâcha la corde, selon les propres termes du guide, ‘comme s’il sautait dans le vide’. Il tombât sur son ami, l’entraînant dans sa chute et tous deux furent tués[6] ».
Le rêve représente l’intention de se tuer de manière très claire. C’est à l’ego qu’il revient de regarder en face cette intention pour la défaire. Le sujet refuse la lucidité et préfère se maintenir dans la fuite. Il réalise le destin qu’il s’était lui-même écrit et que l’âme en lui, lui avait pourtant annoncé. « L’alpiniste cherchait inconsciemment à trouver une issue définitive à ses difficultés[7] ».

C’était très nettement un rêve d’enseignement. Comme pour le cas précédent, aller requérir ici de la libido, du complexe d’Œdipe,  une lutte de l’Eros et du Thanatos, serait s’éloigner du sens propre du rêve, ce serait mal comprendre ce que comporte l’inconscient personnel. La grille d’interprétation d’un tel rêve est à chercher dans la personne qui rêve et pas ailleurs, et l’interprétation se doit de faire un lien entre la situation présente et l’histoire personnelle du sujet. On comprend pourquoi Jung refuse la position du divan de Freud. Trop flou, vague, soupçonneux, indirect. Il oriente la thérapie dans un dialogue direct du patient avec le psychanalyste qui n’est là que pour permettre à la compréhension de se faire jour.

Le divan de Freud, est une position faussée. Le regard en biais de l’analyste évite toute rencontre personnelle. Il laisse libre court aux supputations théoriques. Le choix des associations libre risque de prolonger les divagations et finir par conduire le sujet à simplement adhérer à une interprétation imposée par le psychanalyste ; interprétation d’ailleurs connue d’avance, puisqu’elle ramènera invariablement au complexe d’Œdipe.

Ce qui est remarquable chez Jung, c’est au contraire le soin de considérer chaque personne à part et de n’imposer aucun a priori théorique. Il s’agit d’écouter sans idée préconçue ce que la personne exprime, de dire ce qui est implicite afin d’engager la rencontre dialectique du moi et de l’inconscient. Jung refuse le dogmatisme théorique en matière d’interprétation de l’inconscient à la fois chez Freud et aussi chez Adler.  « La monotonie écrasante, postulée par de semblables théories, est contredite par la diversité individuelle qui, dans le domaine psychique atteint à l’infini[8] ». Jung explique que malheureusement, la diversité psychique ne va pas de soi : « les diversités psychiques n’éveillent pas en général l’intérêt… on les éprouve plutôt comme étant pénibles, à peine supportables ou même intolérables, fausses et condamnables. Un comportement qui diffère d’une manière manifeste de la norme générale et admise fait l’effet d’une perturbation apportée à l’ordre du monde[9] ».

Il est assez étonnant de constater que ce que Jung dit là, Lévi-Strauss en fait la même remarque au sujet de la diversité culturelle. La diversité culturelle de même fait problème, et ce problème pour enchaîner Lévi-Strauss et Jung, c’est celui qui se pose dans la rencontre d’autrui, « c'est-à-dire chaque fois que l’on découvre qu’un autre être est réellement autre[10] ».

La volonté de normaliser l’individu en l’adaptant au moule d’une société se retrouve dans l’ethnocentrisme, comme dans le dogmatisme théorique. Cette volonté a souvent été dénoncée. Elle pose de toute manière un problème de fond que Ronald Laing a bien vu : à quoi bon vouloir absolument adapter un individu, si c’est pour l’adapter à une société névrosée ! Ce qui est de toute manière, c’est la diversité des personnes, des comportements. La diversité est un fait et une loi de la Nature. La reconnaissance de l’inconscient personnel selon Jung, reconduit à la diversité individuelle, à l’histoire de cette personne, à une histoire qui n’est semblable à nulle autre, une histoire faite de difficultés, de drames, de problèmes ; mais qui doivent trouver leur résolution en elle-même. Ce que Jung a compris, c’est que le travail sur l’inconscient est un travail sur l’individu et un travail incontournable, tant que les problèmes sont là.

C. L’inconscient supra-personnel

Dans Totem et tabou, Freud proposait une hypothèse : la permanence des structures inconscientes dans les différentes cultures de l'humanité laisse supposer qu'il existe un plan d’inconscient supra-personnel, l’inconscient collectif.

1) Jung reprend cette hypothèse et la développe considérablement, au point d’ailleurs que son nom est invariablement associé à la théorie de l’inconscient collectif. Non seulement nous serions alors à bon droit de parler d'un inconscient personnel, par lequel la trace de notre passé perdure, mais c'est tout le passé de l’humanité qui est toujours présent en nous dans la mémoire de nos cellules. Pour Jung, nous naissons déjà nanti d’un inconscient collectif lié à la transmission de l’hérédité d'une génération à l'autre. L’inconscient, tel qu’il s’exprime dans le rêve, n’est pas seulement une production relative à l’histoire personnelle du sujet, il est aussi lié à une mémoire archaïque qui demeure en nous.

Au fond de notre mémoire dorment des figures ancestrales qui ont été déposé par l’expérience psychique de l’humanité qui nous a précédé. Ainsi, le loup-garou, les sorcières, les fées, les elfes etc. sont ce que Jung appelle les archétypes de l’inconscient collectif. Dans l’imaginaire collectif des mythes, les légendes, des contes traditionnels, on retrouve constamment ces archétypes. Pour Jung, ils ne résultent pas vraiment d’une acquisition, mais sont présents de manière innée dans l’inconscient, sur un plan supra-personnel. Ce sont des émanations primordiales de l’âme qui ressurgissent dans l’imaginaire.

Le point de départ de Jung a été, comme pour ce qui est de sa conception de l’inconscient personnel, pragmatique. Il est venu à l’hypothèse de l’inconscient collectif à la suite de l’étude de certains rêves « non freudien », dans lequel était mis en scène une symbolique qui débordait visiblement l’histoire personnelle de celui qui avait vécu le rêve.

Voici un exemple que Jung donne dans l’Essai d’exploration de l’inconscient : un psychiatre qui lui apporta un « petit carnet manuscrit que sa fille de dix ans lui avait donné comme cadeau de Noël. Il contenait toute une série de rêves qu’elle avait faits à l’âge de huit ans. C’était la série de rêve la plus étrange que j’ai jamais vue…Malgré leur allure enfantine ils avaient quelque chose de surnaturel et contenaient des images dont l’origine était totalement incompréhensible au père. Voici les motifs qui y figuraient :
1.            La bête malfaisante, un monstre à forme de serpent avec de multiples cornes qui tue et dévore les autres animaux. Mais Dieu survient des quatre coins, étant en fait quatre dieux, et fait renaître les animaux morts.
2.            Une montée aux cieux où l’on célèbre une fête avec des danses païennes. Et une descente en enfer ou les anges accomplissent de bonnes actions.
3.            Une horde de petits animaux effraie la petite fille, ils grandissent de manière effrayante et l’un d’entre eux finit par la dévorer.
4.            Une petite souris est envahie par des vers, des serpents des poissons et des êtres humains, et la souris devient humaine…
5.            Une goutte d’eau apparaît comme au microscope. L’enfant voit la goutte pleine de branches d’arbres[11] ».

Jung commente, en disant que la symbolique de ces rêves se retrouve dans bien des textes de mythes de l’humanité. Chaque histoire dans le texte allemand de l’enfant commence par « il était une fois », ce qui laisse entendre que l’enfant considère chacun des rêves comme un conte de fées. Le thème 1 se retrouve en Occident dans l’apokastasis dans les Evangiles dans le passage portant sur la restauration universelle. Or cette enfant n’a qu’une culture religieuse très limitée. La plupart de ces rêves d’ailleurs vont bien au-delà de la tradition chrétienne, sont nettement plus primitifs. Le thème 2 est très archaïque. Le serpent à corne apparaît dans l’alchimie latine du XVIème siècle, où il est question du quadricornis serpens symbole de Mercure[12]. Le thème 2 montre un « motif qui est indiscutablement non chrétien et contient un renversement des valeurs établies, par exemple, des danses païennes exécutées par les hommes au paradis, et de bonnes actions exécutée par les anges en enfer. Où l’enfant a-t-elle trouvé une notion aussi révolutionnaire, digne du génie de Nietzsche ?[13] ».
On trouve ainsi des éléments de mythe cosmogonique. Le thème 4 par exemple représente les quatre étapes de l’origine de l’humanité. Le thème 5 représente l’origine du monde. « Si ces rêves avaient été fait par un sorcier dans une tribu de primitif, on pourrait raisonnablement supposer qu’ils représentent des variations des thèmes philosophiques de la mort, des la résurrection ou du rétablissement final, sur l’origine du monde, la création de l’homme ou la relativité des valeurs[14] ». Mais ce n’est pas le cas. Ce sont les rêves d’une enfant de huit ans qui n’a que fort peu de culture. L’interprétation de ces rêves est extrêmement compliquée si on veut de force les ramener à un niveau personnel. « Ils contiennent indiscutablement des images collectives, analogues dans une certaine mesure aux doctrines enseignées aux jeunes gens, dans les tribus primitives, au moment de leur initiation ». Il ne s’agit pas pour autant de nier entièrement les éléments de l’inconscient personnel de la petite fille, simplement, ce que Jung veut montrer, c’est que les images oniriques sont tirées d’un arrière-fond qui va bien au-delà de l’inconscient personnel.

Jung donnait un conseil remarquable à ses disciples : documentez vous le plus possible sur les symboles, mais en face d’un personne qui vous raconte ses rêves commencez par tout oublier ! Il ne s’agit pas de forcer dogmatiquement dans l’interprétation l’un ou l’autre des points de vue, celui de l’inconscient personnel ou de l’inconscient collectif.

La théorie de l’inconscient collectif a au moins trois intérêts majeurs :
1) Elle nous montre que la séparation psychique entre l’individuel et le collectif est illusoire. Il serait vain de chercher à appliquer au psychisme la structure de l’ego individualiste, coupé des autres et coupé de l’humanité. Plus on descend dans l’inconscient, plus on s’éloigne de l’individuel pour rejoindre l’universel.
2) Elle tend aussi à montrer qu’il existe une mémoire archaïque du  vital, sur lequel le mental de l’homme est construit. Il semble que les études contemporaines de neuro­physiologie confirment largement les vues de Jung, tandis qu’elles infirment les hypo­thèses de Freud sur la sexualité.
3) La théorie de l’inconscient collectif permet de jeter un pont entre la psychologie et l’étude des mythologies.
La figure de l’archétype est assez obscure. Pour Jung, elle doit le rester parce qu’elle n’est pas une élaboration consciente. Mais que vaut en définitive le concept de « représentation inconsciente » ? Le rapport avec le vécu réel du
sujet n’est jamais clair. Jung voit bien cependant qu’il s’agit là parfois beaucoup plus d’entités que de simples images, des puissances qui sont en réalité des émanations de l’âme.
Il dit même : « Les archétypes …sont des forces vitales qui demandent à être prises au sérieux et qui prennent soin aussi, de la façon la plus bizarre, de se faire valoir[15] ».

Jung rapporte aussi des cas très nets dans lesquels l’archétype a pour le sujet une valeur de protection psychologique. Considérer les archétypes comme des émanations de l’âme a un intérêt pour mieux comprendre l’intériorité. Par exemple la féminité de l’âme est l’anima qui prend la forme de la figure de la Mère universelle, vient rassurer dans le rêve et jouer un rôle initiatique. L’animus est l’aspect masculin de l’âme qui donne des représentations de la virilité du héros vient aider le sujet à structurer l’expérience de veille. Ce qui reste à expliciter chez Jung, c’est la relation subtile entre les archétypes, l’intelligence et la Vie, au-delà de la référence à une base purement instinctuelle.

2) Cette relation, Jung l’a en partie ébauchée dans une autre théorie, moins connue que celle de l’inconscient collectif, mais tout aussi remarquable, la théorie de la synchronicité des événements. Toujours à la suite d’expériences concrètes, Jung a été amené à repenser la notion d’inconscient dans une direction originale : si en effet l’inconscient dans son fond est universel, il est aussi possible que par lui l’âme communique avec la Nature, que l’âme soit en son Fond en relation d’unité avec la Nature. Si les événements sont dans la Nature liés, il l’est possible qu’il existe à un niveau fondamental une non-séparation des événements. Si, dans l’expérience de veille, l’ego se sent coupé du reste de l’univers, (dualité), irrémédiablement séparé des autres et du monde, l’âme, elle, peut très bien demeurer en relation avec tout ce qui est et, (unité), être subtilement informé d’un événement qui surgit au sein de la Nature.

 Il existe une étude de la synchronicité par J.S. Bolen dans Le tao de la psychologie[16].

Jung a été conduit à cette hypothèse par toute une série de rêves, soit les siens propres, soit ceux qui lui était raconté par ses patients. J’en retiens un, l’histoire de ce banquier en voyage qui descend dans un hôtel et rêve la nuit qu’il va prendre l’ascenseur sur le palier et découvre alors que le liftier est un croque-mort et qu’il y a à l’intérieur un cercueil. Très impressionné par son rêve de la nuit, notre homme au matin décide de prendre l’escalier. Quelques secondes plus tard, l’ascenseur s’écroule en bas, après une chute vertigineuse. Si notre homme était monté, il était mort.
Ce genre d’histoire, nous l’avons plus ou moins déjà entendue autour de nous. Une amie m’a raconté que Mme A avait une nuit fait un cauchemar terrible : elle voyait sa fille tomber dans un avion en flamme. Impressionnée, elle lui téléphone en pleine nuit pour lui dire de ne pas prendre l’avion quelques jours plus tard, pour se rendre à une compétition de tennis. Peine perdue, la jeune fille n’écoute pas sa mère, prend l’avion… et l’avion a un accident et s’écrase. Ou bien ce grand père qui régulièrement rêvait de la mort de ses proches en les voyant descendre un escalier avec une valise. Le matin, il disait à sa femme : « tiens, il y a X qui est mort », et à chaque fois, la chose était confirmée. A un degré plus anodin, c’est le fait de savoir tout de suite avant de décrocher le téléphone qui a appelé, ou mille autres expériences du même genre que je nommerai des formes de résonance. Le mérite de Jung a été de ne pas jeter tout cela dans le grand sac du paranormal pour s’en débarrasser et d’essayer rationnellement d’en rendre compte à partir d’une théorie de l’inconscient.

 Nous avons déjà vu plus haut que le rêve, même personnel, n’est pas nécessairement tourné vers le passé, mais peu très bien porter une intention future du rêveur. Ici le problème est plus délicat, car il ne s’agit plus seulement d’une intention vers un futur, mais d’une ligne d’événement dans la Nature. Jung suppose que dans le sommeil, dans le rêve, les frontières individuelles sont dissoutes. Dans le sommeil, je suis le Tout, parce qu’il n’y a plus de « moi » qui se sépare du tout. La conscience d’unité est seule présente, sans la dualité de la veille.

Il est possible qu’alors la corrélation infinie des événements viennent résonner dans l’inconscient du rêveur pour donner lieu à une production onirique, soit pour informer le sujet en rêve sur ce qui a lieu pendant qu’il dort (le papi à la valise), soit pour donner une prémonition d’une direction possible du futur (le banquier et l’ascenseur). Le sujet qui sort du rêve revient dans la dualité de la veille, dans la séparation, mais si il a souvenir du rêve, il constate la résonance de l’unité de la Nature. Il est placé dans une compréhension de la Nature où le hasard est exclus, ou la coïncidence est une loi naturelle, parce que la Nature est une.

Ainsi, ce que l’on range, dans ce registre, dans la catégorie fumeuse du paranormal, deviendrait ici un phénomène naturel et il y aurait dans la théorie de l’inconscient une possibilité de rendre compte rationnellement de choses qui passent pour trop occultes d’ordinaire. C’est une différence d’attitude nette entre Freud et Jung. Freud détestait le paranormal, c’est une des raisons pour lesquelles il avait abandonné l’hypnose. Jung est un esprit très ouvert qui ne craint pas de s’aventurer dans ce que la représentation scientifique classique considère comme irrationnel. Il le fait en scientifique épris d’explication qui entend ne pas nier d’emblée des témoignages, même si cela pose des difficultés importantes. Il a souci de prendre au sérieux une expérience possible, mais assez peu courante il est vrai pour la plupart d’entre nous. Les vues de Jung intéressent beaucoup les physiciens chercheurs qui travaillaient sur la mécanique quantique. En effet, la mécanique quantique postule l’existence d’un champ unifié d’où émergerait les particules élémentaires et au sein du champ unifié, il semble nécessaire de postuler que la corrélation infinie des événements est présente. L’hypothèse qui émerge alors est que le champ unifié des physiciens et l’inconscient supra-personnel sont peut être deux manières de se représenter une seule et même réalité, la pure Intelligence qui est sous-jacente à toute phénoménalité.

L’inconscient est un concept fourre-tout, c’est en réalité un nom que l’on met sur des expériences, des structures disparates et complexes qu’il faudrait distinguer et nommer séparément. Ce qui s’impose, c’est que tous les phénomènes inconscients ne peuvent pas se réduire à une seule lecture (celle de Freud). La complexité du psychisme est telle qu’il y a place pour plusieurs interprétations. Il est tout de même étonnant que cette ouverture donnée par Jung à la psychanalyse n’ait pas reçu un accueil plus important auprès de l’université. Pourquoi mettre Freud dans la liste canonique des auteurs du programme de philosophie et pas Jung ? Jung a une culture philosophique autrement plus riche que celle de Freud et ses vues méritent d’être étudiée sérieusement. Il est aberrant que l’on réduise publiquement la notion d’inconscient à ce que Freud a pu en dire. Il est tout aussi aberrant de réduire la psychologie à la seule psychanalyse freudienne. A en croire les média et l’intelligentsia universitaire, on a trop souvent l’impression qu’en dehors de la psychanalyse freudienne, point de salut pour la psychologie. Au contraire dirons-nous : c’est quand on a enterré la dévotion à Freud que l’on découvre la grande richesse de la psychologie et en particulier, de la psychologie moderne.

Enfin, ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que le terrain sur lequel le psychologue opère reste celui de la conscience. Jung le dit clairement : «  La psychologie n’est pas une magie noire, c’est une science : celle de la conscience et de ses données, elle est aussi la science de l’inconscient, mais en second lieu seulement, car l’inconscient, n’est pas directement accessible, précisément parce qu’il est inconscient[17] ».


[1] Freud Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard p.108.
[2] cf. Van Rialler témoignage d’un ancien psychanalyste revenu du freudisme. 
[3] Alain Eléments de philosophie, p.155.
[4] C.G. Jung  Psychologie de l’inconscient, p.124.
[5] Essais d’exploration de l’inconscient, p. 74.
[6] Id. p.76.
[7] p.77.
[8] L’homme à la découverte de son âme, p.58.
[9] p.58.
[10] Id. p.58.
[11] Essais d’exploration de l’inconscient, p. 119-120.
[12] Id p.125.
[13] Id p. 125.
[14] Id. 126.
[15] Jung, Kerenyi Introduction à l’essence de la mythologie, p.127.
[16] J.S. Bolen Le tao de la psychologie, .
[17] L’homme à la découverte de son âme, p.85.


Serge Carfantan

samedi 7 avril 2012

"VOYAGE INITIATIQUE"


Découvrir nos peurs universelles

Aussi diverses que puissent paraître les peurs de chaque personne, un fil en relie les nombreux masques. Je dis rarement "jamais" et "toujours" en décrivant les mécanismes de la création tels qu'ils me sont montrés dans la vie. Cela étant, je sais qu'il y a toujours des exceptions. Selon mon expérience de travail auprès de plusieurs milliers de personnes au cours des huit dernières années, chaque expression de peur que j'ai vue semble provenir de l'un ou de l'autre, ou d'une combinaison quelconque de trois patterns de perception sous-jacents. De ce point de vue, chaque symptôme, même s'il est extrême ou unique, devient le masque d'un système de croyances subtil mais puissant. Ces patterns sont si omniprésents dans les relations sociales, politiques, économiques, ethniques, culturelles, romantiques et commerciales de notre monde que je les appelle les trois peurs "universelles" ou centrales. 

Les patterns de peur universelle peuvent être si subtils dans notre vie, mais leur souvenir si pénible, que nous leur créons magistralement des masques acceptables. Comme pour une relique douloureuse dans les annales familiales rarement exposée, nous nous sommes inconsciemment entendus entre nous pour déguiser notre souvenir de manière que notre passé ne soit jamais oublié. Le déguisement est devenu le mécanisme de défense collectif qui nous permet de faire l'expérience des peurs à des niveaux de blessure subtils et acceptables. En distançant l'expression des peurs des peurs en soi, nous avons éloigné l'expérience de notre vie du pattern même que nous sommes venus guérir. 

Ces peurs sont masquées avec tant d'habileté, qu'en définitive, les patterns originaux qui propulsent la vie sont oubliés. C'est cette distanciation qui permet aux blessures de la vie d'apparaître sous la forme d'expériences discrètes, aléatoires et sans relation. Souvent, ces expériences ont été interprétées comme de la trahison, de l'abus et de la tromperie. La même distanciation masque la guérison de la vie telle que nous l'exprimons dans l'extase, la joie et le rire. 

Première peur universelle : l'abandon et la séparation

Presque universel est le sentiment qu'éprouve chaque individu, dans chaque famille, chaque culture et chaque société, d'être en quelque sorte "séparé" de l'intelligence créative qui est responsable, en premier lieu, de son existence sur terre. Nous sentons que, quelque part dans les brumes oubliées de notre mémoire la plus ancestrale, nous avons été placés ici puis laissés ou abandonnés sans explication ni raison... 

L’expérience de la peur comprend la charge de ce que signifie cette peur pour nous maintenant et ce qu'elle a voulu dire pour nous, sous la forme de notre vie. Pour les fins de cet exposé, on peut définir la charge comme un a priori émotionnel relatif à la valeur ou à la pertinence du résultat d'une expérience donnée. La charge permet l'expérience de l'a priori, de façon qu'il puisse être guéri et soulagé de sa charge. Vôtre charge de peurs universelles, bien que souvent inconsciente, fait en sorte que vous allez créer des patterns de relations qui vous montreront vos peurs. Ces relations vous donneront l'occasion de reconnaître vos charges et de vous rappeler vos patterns centraux. Avez-vous la sagesse et le courage d'explorer ce que vos relations vous laissent voir? 

Si vous ne vous souvenez pas de vos sentiments de séparation et d'abandon, ou si vous avez choisi de reporter leur équilibration et leur guérison, il y a une forte possibilité que vos peurs s'expriment à vous de manières inattendues, vous rappelant le report de votre engagement, par le biais des relations que vous créerez magistralement dans votre vie… 

Deuxième peur universelle : le sentiment d'être indigne

Presque universel est le sentiment qu'éprouve chaque individu, dans chaque famille, dans chaque culture et chaque société, de ne pas être en quelque sorte "à la hauteur". Par la logique et la rationalisation, nous créons des scénarios décrivant pourquoi nous ne sommes pas à la hauteur de nos plus grands rêves, de nos aspirations les plus élevées ou de nos désirs les plus profonds. Malgré nos vœux, nos désirs et nos rêves, un doute est profondément ancré, que nous " aurons " toujours, parce que nous mettons collectivement en question notre mérite. 

Pourquoi nous attendrions-nous à nous sentir différemment ? Depuis au moins 2000 ans, nous nous sommes fait dire, par ceux à qui nous accordions confiance et respect, que nous sommes en quelque sorte des "êtres inférieurs" à nos contreparties angéliques. Nous nous sommes convaincus du fait qu'en naissant en ce monde, nous avons commis un acte pour lequel nous chercherons toujours rédemption auprès d'une force qui, nous a-t-on affirmé, dépasse notre entendement… 

Notre peur de l'inadéquation et de la valeur garantiront que nos relations refléteront notre peur. Si vous ne vous rappelez pas la valeur de votre vie en tant que partie intégrante de ce monde, il y a une forte possibilité que vos peurs s'expriment à vous de façons inattendues… 

Si de semblables scénarios se sont joués dans votre vie, il y a une forte possibilité que vos masques socialement acceptables et habilement créés soient en train de mettre en question votre amour-propre et votre mérite en ce monde. Les relations constituent votre façon de vous rappeler vos patterns centraux. Votre expression de chaque pattern dans la vie vous offrira la chance de vivre dans le manque, dans le fait de vous contenter de ce qui "ne suffit pas", de vous établir dans un pattern d'acceptation complaisante, ou de reconnaître ce que vous montrent vos relations et de choisir une option supérieure. 

Troisième peur universelle : lâcher prise et faire confiance

Presque universellement, chacun de nous croit que, pour une raison inconnue cachée quelque part dans son passé lointain, ce monde n'est pas sécuritaire. À travers les perceptions de séparation et d'abandon, ou dans la mise en question de notre valeur personnelle, notre croissance nous a peut-être amenés à un endroit qui atteste que, pour survivre à cette expérience, nous devons vivre dans la suspicion à l'égard des processus de la vie. 

Pourquoi nous attendre à vivre autrement ? La confiance a une marge d'acceptation si étroite que tout résultat qui dépasse nos attentes est perçu comme une trahison et un abus. Chaque jour, la vie vous demande de démontrer votre confiance en ce monde. Faites-vous confiance aux processus de la vie, telle qu'elle vous est montrée ? À la divinité des processus de la vie, peu importe leur issue ? À la force intelligente qui s'exprime sous la forme de chaque être qui partage cette expérience de vie avec vous ? Si votre réponse est non, alors je vous demande pourquoi. Qui ou quelle expérience vous a enseigné qu'il n'était pas sécuritaire de faire confiance ? Pourquoi avez-vous choisi de croire en la non-confiance? 

Votre charge à propos de la "confiance" vous assure de créer des patterns de relations qui vous indiqueront vos attentes. Vous vous trouverez peut-être dans des relations qui refléteront votre croyance selon laquelle il est imprudent de faire confiance. De plus, vous vous trouverez peut-être dans des relations où les autres douteront du fait que vous méritez leur confiance. Des relations proches et intimes élargiront votre définition de la confiance et vous fourniront l'occasion de vous faire voir que la vie est sécuritaire. Avez-vous la sagesse et le courage de reconnaître ce que vous enseignent vos relations ? Si vous ne vous souvenez pas de vos sentiments de non-confiance et d'insécurité, ou si vous avez choisi de reporter leur équilibration et leur guérison, il y a une forte possibilité que les peurs s'expriment à vous, à travers vos relations, de manières inattendues… 

Il y a une bonne chance qu'une combinaison quelconque de ces patterns ait joué un rôle significatif dans votre vie. Reconnaître le rôle de ces trois patterns correspond à une étape puissante vers une plus grande maîtrise. Le fait de vivre votre connaissance vous transforme en votre sagesse. C'est la partie de la vie qui ne s'enseigne pas. On vous demande de devenir confiance, estime de soi et union. Au cours de votre guérison, chacune des relations que vous avez jamais entretenues au moyen de la charge de la peur universelle tombera. Il ne restera plus rien pour les maintenir en place. 

Nos peurs universelles semblent si bien déguisées et acceptées qu'il est souvent facile de les négliger ou de les rationaliser en leur donnant une forme différente de leur nature véritable. Voici un tableau qui identifie chacune des trois peurs universelles et les patterns caractéristiques de relation enracinés en chacune. 

La peur "universelle" exprimée sous les formes suivantes :

L’abandon et la séparation

. Des relations qui vous laissent atterré lorsqu'elles échouent ou qu'elles se terminent.
. Vous êtes celui que l'on quitte dans une relation.
. Vous êtes le premier à mettre fin à une bonne relation pour éviter d'être blessé.

Le sentiment d'être indigne

. Problèmes de manque d'estime de soi.
. Vous créez des relations de carrière, d'amitié et d'amour qui correspondent à vos attentes d'inadéquation.

Lâcher prise et faire confiance

. Vous êtes incapable de vous abandonner à votre expérience.
. Les relations reflètent vos attentes selon lesquelles ce monde n'est ni sécuritaire
ni digne de votre confiance. 

Toute peur perçue n’est qu’une fraction de vous-même dans votre totalité. Dans cette totalité, votre substance est plus grande que tout fragment de peur pris séparément.

Les temples de la relation

Aujourd'hui, vos relations sont devenues vos temples. Vous avez dépassé les temples extérieurs de pierre et de maçonnerie. Vous et vos interactions personnelles avec les autres, voilà ce qui a remplacé les structures anciennes d'expérience simulée. Aujourd'hui, vous pouvez entrer dans le temple de l'amour, par exemple, dans la relation que nous appelons le mariage. Dans ce temple de l'amour, selon toute probabilité, vous aurez l'occasion de vous voir dans des temples supplémentaires, dont le temple de la confiance, par exemple, ou les temples de la colère et de la fidélité. Vous entrez sans doute dans chaque temple sans avoir conscience qu'il vous prépare à quelque chose de beaucoup plus grand que la relation même… 

Les relations constituent en soi une occasion de vous voir de toutes les façons. Chaque relation est le miroir de vos croyances, de vos jugements, de vos préjugés ou de votre manque de préjugés, lorsque vous êtes en interaction avec les autres. Même si vous habitez au sommet d'une montagne, sans contact humain, vous devrez encore interagir avec vous-même. Vous verrez en vous le reflet de vos croyances… C'est dans les temples de nos relations que nous retrouvons notre nature véritable. Dans ce souvenir, une fois de plus, nous retournons vers un lieu sacré de totalité. Nous appelons ce lieu union. Dans l'union, nous devenons compassion. 

L’exemple précédent, l'attraction de relations adultes présentant les caractéristiques qui vous ont blessé, enfant, est une expression de la dynamique complexe et subtile qui joue un rôle clé dans notre vie. Ce système fait en sorte que nous continuons à nous rappeler l'un à l'autre qui nous sommes, non seulement par des paroles mais aussi par la démonstration. Ce système s'appelle effet de miroir. Les miroirs de vos croyances - ce que vous tenez pour vrai et sur lequel vous maintenez une charge – vous entourent quotidiennement dans les relations de votre vie. Ils commenceront sous forme de patterns extrêmement subtils, d'incroyables cadeaux qui vous seront faits, si vous avez la sagesse de les reconnaître. Dans le cas contraire, les miroirs deviendront de moins en moins subtils jusqu'à ce qu'ils se manifestent dans votre vie de telle sorte que vous ne pourrez plus les ignorer. 

Les sept miroirs esséniens de la relation

Le " mystère des sept miroirs de la relation " sera présenté à chaque personne, peu importe son âge, son sexe ou sa culture, tout au long des relations de sa vie. Selon toute probabilité, vous êtes en train de vivre ces miroirs. Étonnamment, vous les verrez dans une séquence précise. Les miroirs subtils seront reconnus et résolus avant les miroirs puissants, d'une subtilité encore plus grande. Dans la perspective initiatique ancienne, on maîtrise les émotions qui mènent à la compassion, sous forme de séquence, en reconnaissant consciemment et en maîtrisant les sept miroirs de la relation humaine. Comment l'initié d'il y a 2500 ans aurait-il pu devenir confiance, par exemple, si les peurs qui empêchaient la confiance n'étaient pas alors maîtrisées ? Comment est-ce possible aujourd'hui?

Comment pouvez-vous changer les cycles de peur et de haine sans maîtriser les schémas qui permettent à la peur et à la haine d'exister? C'est par vos relations qu'on vous montrera les plus grands exemples de vos croyances centrales, peu importe ce que vous "croyez" par rapport à elles. 

Vous vivez les mêmes patterns, les mêmes temples que les Anciens, qui se déploient devant vous dans la même séquence qu'à chaque initié qui a jamais emprunté la voie de la maîtrise. Le fait de reconnaître ce que la séquence est en train de vous dire, et pourquoi vous répétez des attitudes semblables avec des gens différents, sera peut-être votre étape la plus puissante vers une maîtrise toujours plus élevée. 

Pour cette raison, je vous présente ces miroirs en séquence, par ordre croissant de subtilité. Des expressions multiples de ces miroirs pourront croiser votre chemin le même jour, au même moment, et demeurer non reconnues jusqu'à ce que la séquence soit complète. La résolution de chaque miroir, en séquence, est l'équation codée qui permet le changement biochimique dans votre corps. Ces changements, c'est vous, en phase avec la terre. La science de l'émotion et de la relation est votre " technologie vibratoire " de la vie et de la compassion. 

Si nous voyons nos miroirs, alors ce sont des patterns courants qui arrivent maintenant. Le miroir devient notre moment de chance. Une fois identifié, le pattern peut être guéri en un rien de temps. Reconnaître le pattern, voilà la clé de la source sous-jacente du miroir. Plus souvent qu’autrement, cette source est une combinaison des trois peurs universelles. 

Le mystère du premier miroir : reflets du moment

Dans les années 60, plusieurs professionnels de l’automotivation disaient : si vous n’aimez pas ce que quelqu’un vous montre, regardez en vous-même. Il y a une forte chance que d’autres puissent vous refléter les patterns que vous êtes devenu. Vous vous identifiez tellement à ces derniers que, souvent, vous ne les voyez pas. Quand ce scénario s’applique, il s’exprime souvent lorsque d’autres vous renvoient une image de vous-même, dans l’instant. 

Le mystère du deuxième miroir : Reflets du jugement

Ces trois personnes que j’avais si habilement attirées dans ma vie, et qui m’enseignaient de façon magistrale, ne m’avaient pas renvoyé l’image de ce que j’étais dans l’instant. Plutôt, chacune m’avait montré un reflet très différent, un miroir subtil dont personne ne m’avait averti. Dans leur unicité, elles m’avaient fait voir assez clairement non pas ce que j’étais, mais ce que je jugeais. Elles m’avaient montré ces qualités à propos desquelles j’avais une charge à ce moment-là . "Ces gens sont-ils en train de me montrer à moi-même?" 

Le mystère du troisième miroir : Reflets de la perte

Pour que vous surviviez dans la vie jusqu'à cet instant, vous avez peut-être compromis d'immenses portions de vous-même en échange de la continuation de votre expérience. Ces parts ont été innocemment cédées, perdues ou prises alors que vous appreniez à vous débrouiller avec les défis de votre vie. Vous avez appris qu'il était plus facile de " céder " ou de changer au lieu de naviguer devant l'opposition. Les compromis ont été masqués sous des stratégies socialement acceptables, pas toujours approuvées, mais permises ou négligées dans notre société… Ce pattern (de comportement), c'est le fait de perdre, de donner ou de laisser quelqu'un prendre un aspect de vous-même dans le but de survivre… Alors que vous rencontrez quelqu'un qui a une charge complémentaire à des aspects de vous qui ont été perdus, enlevés ou cédés, sa charge peut vous sembler très agréable.

Le mystère du quatrième miroir : Reflets de votre amour le plus oublié

Chaque peur est déguisée sous un pattern comportemental socialement acceptable. Sous ce déguisement, le pattern peut se jouer publiquement, car son expression masquée est admise. Si le masque de votre plus grande peur est correct aux yeux de votre communauté, de votre famille et de votre société, alors il devient sécuritaire de nier, d’engourdir et d’anesthésier votre peur avec des gens qui ont des peurs semblables…  Les patterns de comportements dépendants et compulsifs, à l’extrême, fournissent l’occasion de faire l’expérience du contraire exact de ce que l’on désire le plus dans la vie. Dans la réalité reflétée par la dépendance, en général, les choses mêmes qui vous sont les plus chères s’éloignent peu à peu de vous. Il y a une forte possibilité que ce à quoi vous accordez le plus de valeur dans la vie corresponde finalement à ce que votre "dépendance" vous enlève peu à peu… La clé consiste à apprécier les cadeaux et les qualités que la vie vous offre sans craindre de les perdre. 

Le mystère du cinquième miroir : Reflets du Père / Mère / Créateur

Il est fort probable que la perception que vous avez de vos père et mère ait très peu à voir avec la personne que vous appelez " papa " ou " maman " en ce monde. Tout l'amour, la joie, l'affection et la compassion que vos parents vous ont prodigués, de même que la colère, le jugement, la distance et la peur, ne sont possibles que tant qu'ils vous reflètent vos attentes vis-à-vis de votre relation avec votre créateur, le "Père/Mère" céleste… Il y a une forte chance que la façon dont vous avez. perçu votre mère et votre père dans votre vie vous ait reflété votre croyance sur la façon dont votre créateur vous considère… Les gestes de vos parents, de par leur nature propre, vous annoncent la guérison des sentiments qu’ils provoquent; des sentiments de séparation, de confiance et d’estime de soi. 

Le mystère du sixième miroir : Reflets de votre quête dans l’obscurité

A quelques exceptions, presque tout le monde fait l’expérience d’une «nuit noire de l'âme» à un moment ou l'autre au cours de sa vie. L’expérience n'a pas à être pénible, comme le suggère l'expression. La douleur, s'il y en a une, vient de l'innocence et de la résistance possible par rapport à l'expérience et aux possibilités qu'elle présente… Votre «nuit noire de l'âme» est une époque, de même qu'une expérience de votre vie, où vous pouvez être attiré dans une situation ou des circonstances représentant votre pire peur. Faire l'expérience de la nuit noire de l'âme, c'est vivre le mystère du cinquième miroir essénien de la relation : votre quête dans l'obscurité… Vous ne pouvez entrer dans une « nuit noire de l'âme » que si vous avez rassemblé tous les outils émotionnels nécessaires pour vous voir à travers votre expérience, en restant intact et en gardant votre grâce. Votre maîtrise personnelle de la vie est l'élément déclencheur qui signale à la création à quel moment vous êtes prêt à démontrer votre maîtrise de ce que la vie vous a offert. 

Le mystère du septième miroir : Votre plus grand acte de compassion

Souvent, le juge le plus dur sur soi, c'est soi-même. Pour cette raison, le septième miroir s'appelle notre « plus grand acte de compassion ». C'est dans le miroir de nous-mêmes que nous sommes requis d'accepter, en toute compassion, la perfection dans chaque expression de la vie, peu importe comment les autres considèrent l'expérience. Pourquoi tant de gens trouvent-ils plus facile de faire preuve de compassion envers les autres qu'envers eux-mêmes?… Sans attachement vis-à-vis d'un résultat, chaque expérience devient une occasion de s'exprimer, et rien d'autre… Le plus grand geste de compassion que l'on puisse vous demander de poser, c'est peut-être celui envers vous-même, dans votre choix de conduite de vie et d'expression de la vie. Le fait de vous voir autrement que dans la perfection vous dévoilera votre plus grand doute (crainte universelle de moindre confiance) quant à la perfection de votre expérience. Les gestes que vous posez en vue de vous changer, s'ils naissent d'autre chose que l'amour et le respect du cadeau que vous offre la vie par votre corps, vous révéleront votre question la plus grande concernant l'estime (la peur universelle de l'estime de soi) dans la perfection de qui vous êtes.

Au-delà des temples

Même s'il peut certainement y avoir des miroirs additionnels et même plus subtils que ceux qui nous sont montrés à travers nos relations, au meilleur de ma connaissance actuelle, ce sont les clés primaires. Chacune peut être considérée comme une étape vers un niveau élevé de maîtrise consciente et personnelle. Lorsque vous connaissez les possibilités, elles deviennent partie intégrante de vous. Une fois que vous les avez vues, vous ne pouvez plus ne plus les voir. À présent, vous serez requis de vivre la signification des mots.

Vos relations sont devenues vos temples ! Vous n'avez plus besoin de vous isoler dans des structures artificielles pour maîtriser des patterns précis d'émotion. Vous êtes allé au-delà des structures ! Aujourd'hui, moins de quelques années avant la conclusion de ce grand cycle d'émotion humaine, vous avez dépassé les temples extérieurs. Aujourd'hui, vous entrez dans le temple d'amour, dans une relation où vous croyez être en amour. Puis, étant entré dans le temple, vous en découvrirez d'autres, certains dont vous ne soupçonniez même pas l'existence.

Il y a une chance que personne ne vous ait rappelé que ces temples représentent pour vous des étapes vers les niveaux les plus élevés de la maîtrise humaine. Vous avez tout simplement senti, pensé, eu des émotions et avancé dans la vie à partir de ces pensées, sentiments et émotions. C'est précisément l'essentiel. Personne, peut-être, ne vous a rappelé que vous étiez un initié de l'ordre le plus élevé, immergé dans un monde de logique et d'émotion, pour vous connaître de toutes les façons. Néanmoins, peut-être sans savoir " pourquoi ", vous avez avancé, gouvernant votre vie en cours de processus... 

"Vous" êtes tout ce dont vous aurez besoin. Vos temples de relations vous préparent précisément à cette expérience, à ce moment. Chacun des sept mystères esséniens de la relation est séquentiel, s'élaborant sur la prise de conscience du précédent jusqu'à ce que, à travers chacun d'eux, vous ayez guéri vos peurs universelles. Ce faisant, vous vous êtes préparé à la voie qui permet à la compassion d'être une force dans votre vie… Lorsque nos relations nous montrent notre nature véritable, l'illusion de l'obscurité, de la peur et de la haine est exposée. Une fois guéri, il ne nous reste que la compassion...

Notre temps de maîtrise

Le temps de nos temples et de nos réseaux extérieurs, de nos grilles extérieures et de nos lignes de conduite externes tire à sa fin. Pour beaucoup, ce qui est advenu comme une connaissance intérieure a été clairement annoncé dans le langage de notre temps il y a deux mille ans et même avant. Notre connaissance nous rappelle que vous et moi vivons comme une expression d'une union hautement sophistiquée, un mariage sacré entre les éléments de cette terre et une force directive non physique. Nous appelons cette force l'Esprit. 

Lorsqu'on la définit comme une qualité de pensée, de sentiment et d'émotion, la compassion est la paix que nous cherchons dans notre corps pour aligner ces éléments avec notre esprit. La paix dans la compassion est la technologie destinée à maintenir l'alignement en place, la paix offerte à la pensée, aux sentiments et au corps dans les références esséniennes. La vitalité de votre corps, la qualité de votre sang et de votre souffle, votre choix de relations et d'émotions, et même votre capacité de reproduction semblent directement reliés à votre capacité d'accueillir la force de compassion dans votre vie. 

Dans la mesure où vous embrassez la compassion dans votre vie, le changement se produit avec grâce et aisance. Pour ceux qui ont besoin d'une preuve, celle-ci est maintenant disponible. Pour les autres, le simple fait de savoir qu'il y a une relation directe entre les émotions et l'ADN arrive comme une heureuse validation d'une connaissance intérieure qui mène le cours de leur vie depuis des années. Devenir, c'est la clé ancienne qui nous a été laissée il y a très longtemps dans l'espoir qu'au moment où nous atteindrions ce stade de notre histoire et de notre évolution, nous nous rappellerions notre nature véritable, la compassion.

GREGG BRADEN

["Marcher entre les mondes: la science de la compassion"
Ariane Editions]