samedi 23 mars 2019

"INTUITION NATURELLE ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE"


"La Connaissance sans la Sagesse est de l'Intelligence Artificielle". Julian M. Pavelka

Dans un récent billet, nous définissions Le fétichisme de l'abstraction comme un processus d’emprise dont nous sommes les victimes modernes, à la fois consentantes et fascinées : « Comme les chasseurs-cueilleurs transformaient des objets en fétiches, dotés de pouvoirs surnaturels et auxquels ils étaient soumis, nous conférons à ces entités idéales que sont nos représentations mentales le pouvoir de nous soumettre à leur logique abstraite, déconnectée de la vie sensible, de sa dynamique comme de sa complexité.»

En réduisant de manière rationnelle la complexité vivante, multidimensionnelle et évolutive, du Réel au spectre abstrait d’une réalité objective, mesurable et chosifiée, nous avons désenchanté notre relation à un monde que le sens du sacré et la présence d’Esprit ont déserté. C’est ainsi que les individus comme la société se sont progressivement enlisés dans une spirale infernale qui risque de les conduire à un effondrement global. Avec l’émergence et le développement d’une Intelligence Artificielle fondée sur l’accumulation des données et le traitement automatisé de celles-ci, le fétichisme de l’abstraction franchit une nouvelle étape dans son entreprise de déshumanisation en détruisant une diversité cognitive indispensable au développement de l’esprit comme la biodiversité est indispensable au développement de la vie.

Dans L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle, Eric Sadin déconstruit de manière rigoureuse et inspirée le mythe de l’Intelligence Artificielle vendu par l’oligarchie techno-capitaliste comme l’avenir inéluctable de nos sociétés. Ce mythe est le paravent idéologique derrière lequel se cache le Transhumanisme, cette utopie néo-scientiste délirante qui, sous prétexte d'améliorer la condition humaine, vise à promouvoir un "capitalisme cognitif" fondé sur la transgression de toutes les limites humaines et naturelles.Né de l'union monstrueuse entre le fétichisme (technocratique) de l'abstraction et le fétichisme (économique) de la marchandise, le capitalisme cognitif vise à formater nos vies à partir de logiques abstraites et utilitaristes, niant notre sensibilité et aliénant notre humanité.

Comment résister à ce qu'Eric Sadin nomme un "antihhumanisme radical" ? A travers une écologie de l’esprit qui reconnaît à l'esprit humain une pluralité d'expressions et de modes de connaissance. Cette écologie de l’esprit intègre notamment toutes les formes de conscience transcendante et transpersonnelle qui permettent de résister aux fantasmes d'omniscience véhiculés par le transhumanisme, tout comme le fait une forme de sagesse "apophatique" fondée sur la primauté du mystère et de l’indicible.

Démystifier l’Intelligence Artificielle 


Dans le contexte de nos sociétés techno-libérales, le développement de l’Intelligence Artificielle a pour but, plus ou moins avoué, l’organisation algorythmique de la société pour une marchandisation intégrale de la vie et une monétisation de tous nos comportements. Telle est la thèse défendue par Eric Sadin dans son nouvel ouvrage intitulé L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle, Anatomie d’un antihumanisme radical.

« C’est l’obsession de l’époque. Entreprises, politiques, chercheurs… ne jurent que par elle, car elle laisse entrevoir des perspectives économiques illimitées ainsi que l’émergence d’un monde partout sécurisé, optimisé et fluidifié. L’objet de cet enivrement, c’est l’intelligence artificielle. Elle génère pléthore de discours qui occultent sa principale fonction : énoncer la vérité. Elle se dresse comme une puissance habilitée à expertiser le réel de façon plus fiable que nous-mêmes.

L’intelligence artificielle est appelée, du haut de son autorité, à imposer sa loi, orientant la conduite des affaires humaines. Désormais, une technologie revêt un "pouvoir injonctif" entraînant l’éradication progressive des principes juridico-politiques qui nous fondent, soit le libre exercice de notre faculté de jugement et d’action.

Chaque énonciation de la vérité vise à générer quantité d’actions tout au long de notre quotidien, faisant émerger une "main invisible automatisée", où le moindre phénomène du réel se trouve analysé en vue d’être monétisé ou orienté à des fins utilitaristes. Il s’avère impératif de s’opposer à cette offensive antihumaniste et de faire valoir, contre une rationalité normative promettant la perfection supposée en toute chose, des formes de rationalité fondées sur la pluralité des êtres et l’incertitude inhérente à la vie. Tel est l’enjeu politique majeur de notre temps.

Ce livre procède à une anatomie au scalpel de l’intelligence artificielle, de son histoire, de ses caractéristiques, de ses domaines d’application, des intérêts en jeu, et constitue un appel à privilégier des modes d’existence fondés sur de toutes autres aspirations. »

Une régression civilisationnelle 


La colonisation progressive de l'existence par l’Intelligence artificielle aurait comme conséquence « une humanité maternée, couvée, téléguidée depuis des serveurs, voyant l’irruption sournoise d’une régression civilisationnelle ». Dans la recension de cet ouvrage pour le journal La Décroissance, Pierre Thiesset écrit : « Face à cette transformation radicale de la condition humaine, Eric Sadin considère la défense du réel comme "la lutte politique de notre temps" et plaide pour une éthique de la responsabilité, "soucieuse de la façon dont nos principes, les fondements de notre humanité et de notre civilisation sont en train d’être éradiqués".»

Ce billet n’a pas pour but d’expliciter les thèses rigoureuses et implacables d'Eric Sadin. Ceux que le détail de ces thèses intéressent pourront se référer aux divers liens proposés dans la rubrique Ressources. Il s’agit surtout d’attirer l’attention sur la profonde régression anthropologique et civilisationnelle qui serait la conséquence de l’usage généralisé de l’Intelligence Artificielle par l’oligarchie techno-capitaliste et son délirant projet transhumaniste. Et pour comprendre cette régression, il convient de déconstruire la notion même d’Intelligence Artificielle tel que le fait Eric Sadin dans un article donné au journal La Décroissance :

« Il convient de mettre en cause la notion d’"intelligence artificielle", à la racine, dans son appellation même, dans la mesure où les termes utilisés contribuent à forger nos représentations. En réalité, le principe d’une intelligence computationnelle modélisée sur la nôtre est erroné car l’une et l’autre n’entretiennent presque aucun rapport de similarité. Et ce pour deux raisons. La première, c’est que ces architectures sont dénuées de corps, qu’elles ne représentent que des machines de calculs dont la fonction se cantonne au seul traitement de flux informationnels abstraits. Et dans le cas où elles se trouvent reliées à des capteurs, elles ne font que réduire certains éléments du réel à des codes binaires, tout en se trouvant exclues d’une infinité de dimensions saisies par notre sensibilité qui échappent au principe d’une modélisation mathématique…

La seconde raison c’est qu’il n’existe pas d’intelligence qui vive isolée, cloisonnée à ses propres logiques, à l’instar du principe de progression consistant à s’exercer seul "contre soi-même" comme dans une bulle, conformément à la logique dite "par renforcement" à l’œuvre dans le programme AlphaGo Zero qui a joué des millions de parties de go "contre lui-même". Car l’intelligence est indissociable de rapports ouverts et indéterminés aux êtres et aux choses, d’un contexte épigénétique, soit un milieu composite au sein duquel elle évolue et se singularise. Elle ne se caractérise pas seulement par la faculté d’adaptabilité, comme il est souvent répété, d’après un cliché darwinien simpliste, mais davantage à par la capacité à se modifier grâce à l’intégration murie de nouvelles connaissances, à se remettre en question à la suite d’évènements inattendus ou de propos contradictoires formulés par autrui, jusqu’à arriver, par l’écoute attentive du chant jamais achevé de toutes les différences à se déprendre d’elle-même… »

Un conflit de rationalités 


La conception de l’intelligence humaine définie ici par Eric Sadin est très proche de celle qui émerge d’une vision intégrale: le développement de la conscience s’effectue à travers une série de stades évolutifs dont la complexité croissante est la conséquence de l’intégration progressive par la conscience des éléments et des informations issues de son milieu d’évolution. Cette approche évolutionnaire et intégrative n’a rien à voir avec le traitement automatisé des flux informationnels réalisés par l’intelligence artificielle.

« Nous n’avons, en aucune façon, affaire à une réplique de notre intelligence, même partielle, mais à un abus de langage, laissant croire qu’elle serait, comme naturellement, habilitée à se substituer à la nôtre en vue d’assurer une meilleure conduite de nos affaires. En vérité, il s’agit plus exactement d’un mode de rationalité, fondé sur des schémas restrictifs et visant à répondre à toutes sortes d’intérêts. C’est pourquoi il est impératif de ne pas accorder à ces logiques le monopole de la rationalité et de faire valoir, contre un mode de rationalité normatif et promettant la perfection supposée en toute chose, des modes de rationalité fondés sur l’acceptation de la pluralité des êtres et de l’incertitude fondamentale de la vie. Nous allons devoir vivre un conflit de rationalités dans la mesure où chacune d’elles engage des valeurs et détermine des modalités d’existence en tout point opposées.» (in La Décroissance)

Le conflit de rationalités auquel nous assistons s'effectue entre « d’un côté, une volonté d’instaurer une organisation automatisée de la société autant qu’une marchandisation intégrale de la vie et de l’autre, le souhait de faire valoir la subjectivité des personnes et la pluralité humaine ». Ce conflit de rationalité oppose d'un côté la rationalité instrumentale qui se sert de la logique abstraite pour atteindre, avec le plus de précision et d'efficacité possible, un but utilitaire. Dans cette approche technocratique, devenue aujourd'hui hégémonique, la rationalité est réduite à n'être plus qu'un instrument qui met la vie et la subjectivité sous l'emprise de l'abstraction pour poursuivre et atteindre ses buts utilitaires.

D'un autre côté, la raison sensible  naît de l'association entre résonance intuitive et raisonnement abstrait, celui-ci se mettant au service de celle-là pour permettre à la vie sensible de se développer dans toute sa complexité. Ce développement passe par l'intégration d'éléments et d'informations issus d'un milieu d'évolution qui est à la fois naturel, social et culturel. L'éthique et l'herméneutique,  la métaphysique et la symbolique, l'art et l'esthétique, le mythe et la poésie, l'érotique et le ludique sont autant de champs où la raison sensible accompagne de manière vivante la conscience humaine sur la voie de son développement, en harmonie et en connexion avec son milieu multidimensionnel.  Ce conflit de rationalités ne doit pas aboutir à victoire de l'une sur l'autre mais à une synthèse supérieure où la raison instrumentale (et l'intelligence artificielle) se mettent au service de la raison sensible (et de l'intuition naturelle)

Le Capitalisme Cognitif


Dans la visée d'une synthèse évolutionnaire qui est la nôtre, il ne s'agit donc pas d'affirmer une position technophobe qui nie certains bienfaits du progrès technologique, mais de résister au fétichisme de l’abstraction tel qu’il s’exprime à travers une technolâtrie ainsi décrite par Jacques Ellul : "Ce n'est pas la technique qui nous asservit, c'est le sacré transféré à la technique." Les grands récits religieux ayant perdus leur pouvoir de fascination et de mobilisation dans nos sociétés sécularisées, les modernes ont conférés à la technique une forme de sacralité, suivant en cela l’aphorisme de Cioran: « Comme tout iconoclaste, j’ai brisé mes idoles pour sacrifier à leurs débris ».

C'est ainsi que, suite au désenchantement de notre relation au monde, nous avons assisté à la sacralisation de la technique en technolâtrie et à la transformation de cette technolâtrie en une idéologie transhumaniste qui n'est rien d'autre que le débris d'une transcendance détruite par la modernité.  Fondé sur la transgression de toutes les limites naturelles et humaines, et notamment celles de la mort, le transhumanisme est une vision technocratique du monde ainsi résumée en 2017  par le fondateur de Tesla, Elon Musk : " Si vous ne pouvez pas battre la machine, le mieux est d'en devenir une". Tel un nouveau dogme, ce nouvel avatar du scientisme impose ses modes de pensée hégémoniques et prescrit ses interdits que sont toutes les formes de transcendance comme les expressions de la sensibilité et de la vie elle-même.

L'idéologie transhumaniste et les technologies fondées sur l'Intelligence Artificielle apparaissent comme les nouvelles formes prises par le capitalisme quand l'accumulation de la valeur passe par celle des données. Ce capitalisme allie deux formes de fétichisme analysées dans ce blog : le fétichisme de l'abstraction et le fétichisme de la marchandise. Les lecteurs qui aimeraient mieux comprendre la nature véritable de cette nouvelle forme de capitalisme peuvent se référer à ces analyses. Ce n'est pas l'Intelligence Artificielle qui pose problème en tant que technologie mais l'usage qui est fait de celle-ci dans nos sociétés techno-libérale et l'idéologie mortifère dont cet usage est l'expression.

Dans le meilleur des cas l'Intelligence Artificielle devrait se mettre au service de la nature spirituelle et créatrice de l’être humain comme elle le fait notamment dans de nombreux domaines de la création artistique. Mais, dans le contexte actuel, l'I.A tend tend à asservir cette nature spirituelle en imposant l'hégémonie d'une rationalité instrumentale au service de la valeur marchande. Et ce, alors même que, pour se développer, l’esprit humain doit être immergé dans un milieu d’évolution où  la diversité des pensées et des sensibilités permet d’élaborer une subjectivité singulière à travers un processus d’individuation.

Une Écologie de l’Esprit 


A partir du mot grec Noos signifiant l’esprit, Teilhard de Chardin a crée le concept de Noosphère  pour désigner la sphère de la pensée humaine comme troisième phase de développement de la Terre, après la géosphère qui est la sphère de la matière inanimée et la biosphère, celle de la vie biologique.

Comme il n’existe pas de biosphère sans biodiversité, il ne peut exister de noosphère sans une profonde diversité cognitive et culturelle dans la mesure où l’esprit humain se nourrit et se développe grâce à la confrontation, la complémentarité et l’intégration d'une pluralité de perspectives et d’interprétations différentes. La "noodiversité" renvoie donc à la diversité cognitive et culturelle comme complément et supplément à la biodiversité.

Contre l’uniformisation des consciences et le formatage des comportements véhiculés par l'intelligence artificielle, la préservation d'une indispensable "noodiversité" rend nécessaire la mobilisation autour d'une véritable écologie de l’esprit. Comme la biodiversité renvoie à la multiplicité des formes de vie et à leur développement, la noodiversité renvoie à la multiplicité des perceptions de la sensibilité, des expressions de l’esprit et de ses modes de connaissance. De même que l’artificialisation des sols conduit à un appauvrissement fatal de la biodiversité et des écosystèmes, l’artificialisation de l’intelligence conduit à un appauvrissement fatal de la "noodiversité".

Une écologie de l’esprit doit donc promouvoir la "noodiversité" en préservant ces "noosystèmes" intellectuels, symboliques et spirituels que sont les diverses cultures, sagesses et traditions du monde entier. Celles-ci sont les dépositaires d’une multiplicité de perceptions et de conceptions, de visions du monde et d’inspirations qui font la richesse et la complexité de l’esprit humain. Le combat contre l’artificialisation de l’intelligence s’inscrit donc dans une écologie de ces "noosystèmes" culturels comme la lutte contre l’artificialisation des sols s’inscrit dans une écologie des écosystèmes naturels. En écrivant "Science sans Conscience n'est que ruine de l'âme", Rabelais fût l'ancêtre de cette écologie de l'esprit qui s'exprime aujourd'hui à travers l'aphorisme de Julian M.Pavelka: "La connaissance sans la sagesse est l'intelligence artificielle".

Transcendance versus Transhumanisme


Ce qui est à l’œuvre derrière le transhumanisme comme derrière l’usage techno-capitaliste de l’intelligence artificielle, c’est un fantasme infantile d’omniscience numérique qui correspond bien à la régression narcissique de nos sociétés. Face aux fantasmes d’omniscience, toutes les grandes traditions spirituelles et philosophiques reconnaissent et rappellent les limites de la connaissance qui sont aussi celles de notre conscience humaine, à la manière de Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ».

La reconnaissance d’un mystère irréductible est à l’origine de la diversité des formes prise par le sacré à travers le temps. Toute spiritualité authentique est une ode au mystère qui fonde notre humanité. Dès lors, la nature spirituelle de l’être humain peut devenir une arme de dissuasion massive contre les fantasmes d’omniscience véhiculés par l’intelligence artificielle.

Pour résister à l’influence régressive d’un transhumanisme techno-capitaliste, il nous faut donc développer le sens du mystère comme un sixième sens qui ouvre les portes de la perception sur des dimensions invisibles et indicibles qui transcendent les limites de notre conscience habituelle et auxquelles on peut avoir accès grâce à des moments de percée intuitive, d'inspiration créatrice ou d’illumination spirituelle.

Ces états de conscience sont qualifiés de "transpersonnels" par les psychologues parce qu'ils dépassent les limites de la personnalité identifiée à la conscience séparatrice de l'égo. Cette dynamique transpersonnelle est la seule alternative véritable aux fantasmes transhumanistes qui en sont la caricature régressive : fantasmes infantiles d'omnipotence technologique et d'omniscience numérique. Les approches transcendantes et transhumanistes ont ceci de commun qu'elles cherchent à dépasser les limites habituelles de la nature humaine : la première le fait de l'intérieur grâce au développement spirituel quand la seconde cherche à le faire grâce au développement des artefacts technologiques.

Par son authenticité, l'approche transpersonnelle permet donc de ne pas se laisser éblouir par le miroir aux alouettes tendu par les oligarques du transhumanisme. Derrière le conflit des rationalités se cache un conflit de sens qui est au cœur de notre crise de la civilisation : celui qui oppose la spiritualité (transcendante) à la technocratie (transhumaniste). D'un coté, la spirale évolutive d'un développement intégral de la conscience qui conduit à des formes de transcendance spirituelle à travers une série de stades évolutifs dont la complexité est croissante. De l'autre coté, la spirale infernale d'une technologie transhumaniste fondée sur l'instrumentalisation de l'être humain et du vivant à travers l'hégémonie d'une rationalité instrumentale au service de la valeur marchande.

C'est dans ces termes que s'exprime de manière contemporaine la tension tragique entre Éros, la force de vie, et Thanatos, la force de mort. Inspirés par Éros, nous poursuivons la spirale évolutive d'un transcendance spirituelle, aspirés par Thanatos nous nous laissons entraîner par la spirale infernale d'une technocratie transhumaniste.

Une sagesse apophatique 


La reconnaissance du mystère n’implique pas l’éloge de l’ignorance mais suscite d’autres formes de conscience et de connaissance qui furent au cœur de grandes traditions spirituelles privilégiant l’intuition immédiate par rapport aux médiations de la rationalité abstraite. Ces traditions ont promues une vie simple, poétique et spirituelle, où la sensibilité participe de manière intime et intuitive à son milieu d’évolution en dévoilant les relations symboliques entre le monde du dedans et celui du dehors qui apparaissent dès lors comme les deux faces complémentaires d’une même unité harmonique. Le réenchantement de notre relation au monde passe, bien-sûr, par la reconnaissance et la promotion de ces autres modes - sensibles et intuitifs, poétiques et symboliques - de conscience et de connaissance.

Le sens du mystère est à l’origine d’une sagesse apophatique, fondée sur la négation des discours et des apparences, que l’on retrouve dans un certain nombre de traditions spirituelles et philosophiques célébrant ce qui reste à jamais indicible, incompréhensible et inconnaissable. Parce qu'elle procède par la négation, cette sagesse apophatique ne se satisfait d'aucune explication mentale au même titre qu'une certaine théologie négative insiste sur ce que Dieu n’est pas plutôt que sur ce qu’il est. La négation proférée par la sagesse apophatique permet de résister au néo-positivisme véhiculé par le transhumanisme, à ses fantasmes d'omniscience et au fétichisme de l'abstraction à travers lequel ceux-ci se manifestent dans nos sociétés régressives. C’est en ce sens que le poème du philosophe et écrivain roumain Lucian Blaga nous propose de faire "croître l’inconnaissable" en transformant l'incompris "en énigmes plus grandes encore".

Moi je ne foule pas la corolle de merveilles du monde
et je ne tue pas
avec ma raison les mystères rencontrés
en chemin
dans les fleurs, les yeux, sur les lèvres ou les tombes.
D’autres avec leur lumière
anéantissent le charme caché dans l’insondable
obscurité des profondeurs,
mais moi, avec ma clarté moi je fais croître l’inconnaissable
et comme la lune avec ses blancs rayons
loin d’amoindrir ajoute en tremblant
à l’envoûtement nocturne,
j’apporte moi aussi à l’horizon ténébreux
de vastes frémissement de mystère sacré,
et tout ce qui est incompris
se transforme en énigmes plus grandes encore
sous mon regard —
car mon amour englobe
les fleurs et les yeux, les lèvres et les tombes.

Lucian Blaga (1895-1961) Poèmes de la lumière, (Poemele luminii, 1919)

Ressources  L'Intelligence Artificielle ou l'enjeu du siècle. Anatomie d'un anti-humanisme radical. On trouvera sur le site des éditions L'échappée de nombreux liens avec des articles et des émissions qui font la recension de cet ouvrage et qui proposent des entretiens avec Eric Sadin

Eric Sadin : l'asservissement par l'Intelligence Artificielle?  A voir absolument : un entretien explosif de 2h18' avec Eric Sadin sur la chaîne YouTube TkinkerView qui propose toujours des entretiens de grande qualité.
Intelligence Artificielle : un antihumanisme radical  Entretien avec Eric Sadin sur la Chaîne YouTube de TV5Monde (11'50")

L'intelligence artificielle, un antihumanisme radical. Article d'Eric Sadin Journal La Décroissance N°149  Mai 2018

Capitalisme Cognitif et Transhumanisme  Extrait d'une conférence de Laurent Alexandre, chirurgien et essayiste, entrepreneur et figure du Transhumanisme en France, dont le discours et la stratégie sont vigoureusement contestés par Eric Sadin (6'48").

L'imposture du Transhumanisme Daniel Tritsch et Jean Mariani. Site Pour la Science

Dans Le Journal Intégral

Le fétichisme de l’abstraction  –    Une régression anthropologique (2 billets) - Le fétichisme de la marchandise  – Les Trois yeux de la Connaissance  - Une Écologie de l’Esprit  - La voie de l’’intuition (3 Billets) –  Intuition et Complexité  Penser la Barbarie   - La Barbarie Techno-scientiste  – Vers une Synthèse Évolutionnaire

Sur la critique radicale du capitalisme lire les billets sélectionnés dans le libellé Critique de la Valeur  

samedi 22 décembre 2018

"LES 3 KUNDALINIS ET LE NOUVEAU DEVENIR HUMAIN"


par François Favre

(publié dans la revue 3ème millénaire)

Depuis un siècle et demi environ, des chercheurs venus de tous les horizons s’intéressent au phénomène de la Kundalini et à son rôle dans l’évolution humaine. Son étude, tant sur le plan ésotérique que scientifique, a suscité nombre d'opinions contradictoires et le plus souvent divergentes : Mme Blavatsky, qui a introduit le concept en Occident vers 1875, la nomme « puissance électrique » et la décrit comme la véritable source des états de conscience supérieurs ; Jung voit dans cette force primordiale et universelle, associée traditionnellement à la sexualité, le fondement d’une « énergétique de l’âme » conduisant à la réalisation du Soi, au moyen de l’individuation ; S. Grof, influencé par les enseignements de Swami Muktananda, considère son activation comme un puissant catalyseur d’éveil spirituel et de développement psychique ; K. Ring comme Gopi Krishna ou A. Bailey, attribuent à cette énergie à la fois vitale et destructrice le pouvoir d’accélérer l’évolution non seulement de la conscience personnelle d’un individu, mais celle de toute la race humaine ; Gurdjieff, à l’inverse des théosophes, nie son caractère « libérateur » (tout comme J. Krishnamurti, Vimala Thakar ou Ramana Maharshi) et affirme de manière provocatrice que « Kundalini est une force qui a été introduite dans les hommes pour les maintenir dans leur état actuel », situation qu’il compare à celle induite par le sommeil hypnotique ou l'ensorcellement.

Pour expliquer ces oppositions concernant le rôle de la Kundalini dans le développement humain, nous proposerons l’hypothèse suivante : il existe dans le corps trois centres dans lesquels cette Force divine, dont le déploiement a produit tous les grands sages et tous les génies de l’Histoire, peut agir afin d’éveiller l’homme à sa véritable vocation de « Fils divin » : le bassin, le cœur, et la tête ; à chaque source correspond une méthode d’éveil particulière ou « énergétique » ;  l’existence d’au moins trois énergétiques différentes explique le phénomène de la « guerre des Maîtres » (Ramana Maharshi, Sri Aurobindo et Osho Rajneesh, par exemple, ne transmettent pas la même réalisation et appartiennent à des « familles énergétiques » distinctes). Nous allons maintenant étudier successivement ces trois méthodes d’Eveil singulières, qui visent chacune à la formation d’un « homme nouveau » et auxquelles nous donnerons le nom d’ « initiation tantrique » (kundalini du bassin), d’ « initiation supramentale » (kundalini de la tête), et d’ « initiation christique » (kundalini du cœur). Nous nous attacherons plus particulièrement à la description de cette dernière, qui demeure largement inconnue des chercheurs occidentaux, et nous tenterons de mettre en évidence le fait que l’Occident possède son propre ésotérisme, un ésotérisme christique, ainsi qu’une méthode d’initiation spécifique (le transfigurisme), parfaitement adaptée à la structure physiologique et mentale de l’homme occidental, et totalement indépendante des chemins et des systèmes anciens enseignés dans les religions orientales.

Le yoga de la Force ascendante

Originellement, le mot Kundalini appartient au lexique technique de l’ésotérisme indien et désigne l’énergie ophidienne lovée à la base de la colonne vertébrale. Les auteurs indiens lui donnent le nom de Shakti et voient en elle la véritable source de l’énergie universelle, du feu cosmique. Cette fantastique énergie, que la plupart des cultures connaissent depuis toujours et honorent sous la forme du serpent (en Inde, la Kundalini-Shakti est représentée sous la forme d’un serpent femelle ; on la dénomme aussi « Puissance du serpent »), possède deux aspects : l’un manifeste l’existence ordinaire, l’autre nous conduit à la Vérité suprême ; dirigée vers l’extérieur, elle nous permet d’explorer le monde qui nous entoure ; éveillée dans le centre de la base où elle demeure, la « Mère divine » nous révèle le monde intérieur, le monde spirituel.

La meilleure description que nous possédions de ce processus d’éveil spécifique nous est fournie par la philosophie du yoga, et plus particulièrement du hatha yoga. Hatha en sanscrit est composé de deux mots, ha et tha, signifiant le soleil et la lune. Ces deux astres sont ici utilisés symboliquement pour représenter les deux courants nerveux circulant du côté droit et du côté gauche de la colonne vertébrale, à l’intérieur des deux nadis ou canaux subtils de pingala et ida. Le premier, masculin, créateur, est rouge et brille comme le soleil ; le second, féminin, réceptif, est jaune et diffuse une lumière semblable à celle de la lune. Leur fonction est d’assurer la circulation du prana (« souffle inspiré » ; fluide cosmique ou supracosmique) dans le corps. Quant à la nadi centrale autour de laquelle s’entrelacent les deux autres à la façon des deux serpents du caducée, elle porte le nom de sushumna et est désignée par les ésotéristes indiens comme la « rivière du Paradis » ; de couleur blanche, elle a l’éclat du diamant. Pingala et ida se croisent six fois sur la sushumna et chacun de ces points de rencontre est appelé « chakra » (il existe encore un septième chakra, distinct des six autres et relié à la pinéale). Ces « roues de feu » sont localisées respectivement à la hauteur  du sacrum, du nombril, du plexus solaire, du cœur, de la gorge, du front, et au sommet du crâne. Elles tournent plus ou moins vite mais toutes dans le même sens (de gauche à droite chez l’homme spirituel, de droite à gauche chez l’homme naturel) ; la philosophie orientale symbolise ces deux mouvements de rotation par la double swastika, dont l’une, dextrogyre, représente la « roue de la vie »  et l’autre, sénestrogyre,  la « roue de la mort » (= croix gammée).

La véritable fonction d’Ida et de Pingala est de conduire jusqu’à la base de l’épine dorsale les différentes énergies libérées par la maîtrise du souffle, afin d’ « exciter » la force de Kundalini qui gît là, à moitié inconsciente (les textes la représentent comme endormie au fond d’une caverne où brûle un feu à demi éteint ; l’essentiel des pratiques yoguiques consiste à souffler sur ce feu afin de le raviver). Sortant de sa léthargie, la Kundalini « se dresse en sifflant » et commence son ascension à travers la sushumna (à la manière d’un « serpent qu’agace le bâton du charmeur », dit une Upanishad) ; au cours de sa montée, elle perce les différents chakras qu’elle rencontre sur son chemin et s’unit finalement au sommet de la tête à l’Esprit universel, qui vient à sa rencontre.

 Il convient de noter que ce type de « processus kundalinien » apparaît clairement non seulement dans la littérature indienne, d’inspiration yogique et tantrique, mais aussi dans le bouddhisme tibétain, le taoïsme, l’occultisme occidental ou  le néo-occultisme du Nouvel Age, et qu’il est généralement basé sur l’utilisation de la magie sexuelle à des fins d’ « expansion de conscience » ou de « développement personnel ».  Comme nous allons le voir maintenant, cette interprétation classique du processus de la libération a été contestée à notre époque par différents enseignants spirituels, dont Sri Aurobindo (1872-1950) et Jan van Rijckenborgh (1896-1968). Le premier, d’origine indienne, basa son yoga intégral sur l’éveil de la kundalini de la tête ; le second, d’origine hollandaise, enracinait sa pratique spirituelle sur l’éveil du Cœur, de la kundalini du cœur (en ce sens, il est proche de quelqu’un comme Ramana Maharshi), se situant dans la lignée des grands gnostiques occidentaux comme Paul de Tarse, Mani, Jacob Boehme ou les cathares.

Le yoga de la Force descendante

Aurobindo partait du principe que l’humanité était entrée depuis le début du XXì siècle dans une nouvelle phase de mutation, qui rendait caduque les anciennes méthodes d’initiation basée sur l’éveil de la kundalini dans le sacrum. Selon lui, l’ouverture des chakras, qui détermine la spiritualisation de l’homme, doit maintenant s’opérer à notre époque non plus de bas en haut  (yoga de la Force ascendante) mais de haut en bas (yoga de la Force descendante). Une fois « réveillée », la force de Shiva, située au-dessus de la tête, pénètre dans le système humain par la porte de la pinéale, descend dans le canal central de la moelle épinière (sushumna) et perce, lentement et doucement, les différents chakras pour s’unir finalement avec la Mère divine, la Kundalini-Shakti, qui s’élève du bas de la colonne vertébrale à sa rencontre. L’un des avantages de cette méthode est que les centres énergétiques situés dans le bassin, vitaux et subconscients, ne s’ouvrent qu’en dernier (à l’inverse du processus tantrique), parfois même longtemps après qu’ils aient été « percés », évitant ainsi au candidat d’être confronté trop rapidement avec les forces chaotiques et sauvages de la Nature (c’est la raison pour laquelle les yogas traditionnels exigent absolument la présence d’un Maître protecteur, pour éviter à l’adepte de sombrer dans la folie ou l’autodestruction). Le but du processus révolutionnaire envisagé par Sri Aurobindo n’est donc pas seulement de « monter »  pour parvenir à la libération de la conscience hors de la matière, mais au contraire de « descendre »  pour transformer la Vie et la Matière jusque dans ses constituants les plus intimes (spiritualisation de la Nature)1.

Transfiguration

Van Rijckenborgh, de son côté, récuse les deux approches précédentes comme partielles et incomplètes et propose dans son enseignement une troisième voie, une troisième  énergétique, qui unit et fusionne les deux visions précédentes. Elle mobilise trois kundalinis et non deux comme dans les autres formes de yogas, lesquelles excluent, de fait et structurellement, le pôle du cœur situé actuellement en dehors du système du « feu du serpent ». Selon le gnostique hollandais, « redresser le cœur », c’est-à-dire éveiller la kundalini dans le « sanctuaire » du cœur et replacer le centre du sentiment dans l’axe de celui de la tête et du bassin, représente la première tâche pour celui qui désire suivre le chemin  de « l’initiation christique ».

En quoi consiste cette méthode de délivrance particulière que Van Rijckenborgh nomme « Transfiguration » et définit comme : « intervertir les personnalités terrestre et céleste », ce qui implique d’abord l’éveil de cette personnalité céleste par un changement fondamental du penser, puis du désir (corps astral) et enfin une maîtrise des éthers (corps éthérique comme matrice d’un nouveau corps physique) ?2

Pour la décrire dans son essence, prenons d'abord une image classique, celle de la métamorphose de la chenille en papillon, utilisée par de nombreuses fraternités gnostiques (en particulier, les cathares) pour exprimer le mystère de la « Grande Transformation «. Une chenille se protège de l’extérieur en s’enfermant dans un cocon ou en s’enterrant. Elle se fige en une sorte de petite momie, la chrysalide (chrysos : l’or) qui curieusement prend très vite l’apparence extérieure du futur papillon. Pendant plusieurs mois rien ne se passe, tout au moins en apparence ; puis un jour, un miracle étonnant se produit : une nouvelle créature ailée émerge du cocon en déchirant l’enveloppe rigide de la chrysalide, déploie ses ailes et s’envole. La chrysalide, l’enveloppe extérieure, avait l’air complètement inerte, comme morte. Pourtant, à l’intérieur, des changements remarquables avaient lieu. Ceux-ci peuvent être décrit de la manière suivante : la chenille et le papillon n’évoluant pas dans les mêmes espaces et ne se nourrissant pas de la même manière (une chenille mâche des feuilles, un papillon boit du nectar liquide), une transformation structurelle est nécessaire, de nouveaux organes doivent être constitués. Ceux de la chenille se dissolvent, se transforment en fluides et il ne reste plus que 7 ganglions, qui rappellent analogiquement les 7 chakras du corps astral chez l’homme ; et c’est à partir de cette matière apparemment informe mais vibrante de vie, d’informations et de conscience, de cette « tourbe alchimique «, que se forment les ailes, les yeux, les muscles et le cerveau du futur papillon. Jusqu’à la réalisation finale qui voit le papillon s’extraire de sa gangue grossière, tous les changements qui s’opèrent dans la chrysalide doivent demeurer secrets et invisibles au regard de l’observateur extérieur, afin que protégé dans la coquille qu’elle s’est fabriquée, la « nouvelle créature » puisse accomplir dans les meilleures conditions cette métamorphose, qui absorbe tout son temps et son énergie vitale.

Le mystère du microcosme

Cette métaphore empruntée au règne animal s’applique parfaitement et totalement à l’homme engagé dans le processus de « transfiguration »,  que les Evangiles canoniques et apocryphes nous  relatent. Le terme « endoura », dont parle la gnose cathare, désigne le processus d’abolition ou d’annihilation de l’égo, par lequel s’opère le remplacement de l’homme naturel par l’homme spirituel. Le mot « transfiguration » se rapporte à l’épisode évangélique précédant la montée au Golgotha (littéralement, le mont du crâne), où le Christ apparaît à ses plus proches disciples dans son « vêtement de lumière » et leur dévoile sa véritable nature. D’où la parole :

« Celui qui acceptera de perdre sa vie pour Moi [par ce processus d’abolition de l’égo], la conservera [par la transfiguration]. »

Il s’agit là de processus complexes et subtils qui doivent s’accomplir dans le « microcosme « humain. La notion de « microcosme » (petit monde) est commune à toutes les grandes traditions spirituelles, qui voient dans le composé humain une synthèse de l’univers, un « reflet fidèle de point en point des cieux et de la terre », selon la formule manichéenne.  Selon les enseignements de Van Rijckenborgh, le microcosme peut être décrit comme une sphère de conscience, multidimensionnelle, dans laquelle est gravée l’image de l’univers entier. C’est l’Homme Primordial, l’Homme parfait, l’Homme solaire, par lequel la Divinité inconnaissable se rend sensible. Au centre de cette sphère, qui est comparable à la chrysalide ou au cocon  de notre exemple précédent, brûle une étincelle du Feu divin. C’est le principe central, propulseur, du microcosme, la « monade », qui contient cachée en son sein le plan de développement de l’homme total. Tout ce qui est de l’Esprit Universel se transmet à l’étincelle divine et par là au microcosme tout entier (c’est ainsi que s’accomplit le véritable devenir de la Création et de la créature).

Le mystère de l'Esprit

La monade ou « roue flamboyante de la Vie » a deux pôles. Le premier se trouve au centre du microcosme, à peu près à la hauteur du cœur. C’est le pôle féminin, négatif, récepteur et générateur : l’Âme, la Mère, symbolisée dans les textes alchimiques par la Lune. L’autre pôle, en liaison avec la glande pinéale, se situe au-dessus de la tête, on pourrait dire à la périphérie de la roue de feu : c’est le pôle masculin, positif, créateur et dominateur : l’Esprit, le Père, représenté par le Soleil dans les différentes mythologies. L’aspect-Père et l’aspect-Mère, l’aspect masculin et l’aspect féminin, l’Esprit et l’Âme nous sont donc très proches dans le microcosme, « plus près que les pieds et les mains », déclare Jacob Boehme, « plus proche que la veine jugulaire », dit le Coran des musulmans. C’est à ce mystère de la monade, de l'Esprit en nous, que fait allusion un ancien texte gnostique, attribué à Simon le Magicien : « En chaque être humain réside une puissance infinie qui est à l’origine de l’univers. Cette énergie extraordinaire existe sous deux formes : l’une active, l’autre potentielle. Elle demeure en chacun sous une forme latente ». Ou encore : « Il y a en en chacun [un pouvoir divin] qui existe à l’état latent… Pouvoir unique qui se divise au-dessus et au-dessous… qui est mère de soi-même, père de soi-même… qui est source du cercle entier de l’existence. »

Selon les indications transmises par Van Rijckenborgh, le processus de rétablissement de la liaison, aujourd’hui brisée, entre les deux pôles de la monade dans les sanctuaires du cœur et de la tête (c’est là le sens vrai de la notion de « chute ») s’accomplit en trois phases, en « trois temps « selon la parole christique : « Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai ». Et l’auteur de l’Evangile de Jean juge nécessaire de préciser « il parlait du temple de son corps « (Jean 2, 19-21). La première phase de ce Grand-Œuvre alchimique concerne la renaissance spirituelle, l’entrée de l’Esprit dans le microcosme, la seconde se rapporte à la renaissance de l’âme, à la nouvelle radiation de conscience qui prend forme dans le système du feu du serpent (le double système nerveux formé par les deux cordons du sympathique et l’axe cérébro-spinal), et la troisième a trait à la renaissance de l’être tout entier (transfiguration).

La naissance de la Lumière

Une ancienne légende chinoise veut que Lao-Tseu, après avoir quitté la Chine pour l’Occident, se soit métamorphosé en une grenade qu’avala, alors, la mère de Mani, Maryam (Marie). Celle-ci se retrouva enceinte et engendra le « Bouddha de Lumière «, Mani. Le récit relate que l’enfant « sortit en fendant la poitrine de sa mère «, fait qui est confirmé par un autre texte manichéen (Compendium) où il est dit que le jeune prophète est né du « sein « de sa mère, et non de son ventre. Ce principe de la « naissance immaculée » se retrouve dans la plupart des grandes traditions religieuses : les disciples du Bouddha font naître leur maître du flanc de sa mère, alors que Jésus, le futur Christ, ou Krishna, sont engendrés de manière miraculeuse d’une Vierge et viennent au jour dans une grotte.

Ces différents récits mythiques attirent ici notre attention sur le fait suivant : pour les gnostiques, d’inspiration « christique », la naissance spirituelle s’accomplit toujours dans la « grotte » du cœur, à partir d’une force pure, non naturelle, « vierge » (= Marie ou Maya), car c’est là que siège l’étincelle divine, la flamme de la monade dans le  microcosme (c’est la grande différence avec les autres énergétiques qui trouvent leur origine soit dans le sacrum, soit dans la tête). Une question se pose ici : comment le premier pôle de la monade, le rayonnement du microcosme, c’est-à-dire la force de rayonnement du noyau divin de l’Ame (Marie), va-t-il pouvoir trouver accès au cœur humain ? Ce processus de réconciliation entre Dieu (la monade) et l’homme peut être à nouveau réalisé grâce à l’existence dans notre corps de ce merveilleux « organe » réflecteur, situé au sommet du ventricule droit du cœur, que Van Rijckenborgh nomme à la suite des rose-croix classiques, « rose du cœur » ou « atome christique », et que la tradition ésotérique désigne comme le « miroir des Mystères ». Sa tâche est de permettre aux activités de l’éternité de percer dans le temps, dans la créature temporelle que nous sommes, nous, hommes terrestres et mortels. Le rayonnement du noyau du microcosme, le rayonnement du premier pôle de la monade, doit pouvoir se relier à l’atome réflecteur de notre cœur ; alors, il peut être dit que la « rose » du microcosme s’unit à la « rose du cœur ». Ainsi naît dans et autour du cœur, un seul foyer puissant d’attouchement divin.

Lorsque la force de la Rose, de l'Esprit, peut pénétrer dans le cœur, elle influence par son activité rayonnante le thymus, glande à sécrétion interne située derrière le sternum, qui joue un rôle important dans les processus physiologiques de croissance, de défense et de régénérescence : celle-ci réagit à ce premier choc de lumière, à cette vibration nouvelle, et libère dans le sang une hormone, porteuse de nouvelles « valeurs éthériques », qui est transmise au sanctuaire de la tête par la circulation céphalique. Ainsi, une première relation s’établit entre le cœur et la tête, et des pensées nouvelles, différentes, se forment dans le champ de respiration (aura) du candidat. L'une des manifestations les plus remarquables de cette nouvelle activité de pensée, alimentée par la source du cœur, est la création et la vivification de « l'image de l'Homme immortel » (le Jumeau, le Double, l’Ange), esquisse du futur « Homme de lumière » qui se développe en dehors de la conscience ordinaire et irradie silencieusement.

Mais, dès que cette image commence à prendre forme dans le champ aural, un conflit violent naît et se développe dans la personnalité humaine : le moi supérieur, Lucifer-Satan en nous, s'efforce, comme Hérode dans l'Evangile, de tuer “ l'enfant divin ”, de détruire dans l'œuf la forme embryonnaire appelée à la vie par le pouvoir magique de l'imagination créatrice (c'est l'épisode du Massacre des innocents). Ce moi supérieur ou « être aural »  selon van Rijckenborgh peut être décrit comme un champ magnétique septuple et conscient, entourant l’étincelle d’Esprit et la  personnalité. La voûte étoilée s’y projette et il possède 12 centres de force en correspondance avec les 12 constellations zodiacales. Ces douze forces du ciel microcosmique, où est inscrit le résultat des incarnations antérieures du microcosme, sont encore reliés à la personnalité par l'intermédiaire des 12 paires de nerfs crâniens dans le sanctuaire de la tête, et déterminent la qualité de l'âme, le type, le caractère, et le comportement de chacun. Seul le cœur par la présence de la Rose échappe à cette emprise totalitaire de la conscience karmique, ainsi que les deux cordons du sympathique, à droite et gauche de la colonne vertébrale, qui fonctionnent de manière automatique et sont insensibles à la volonté-moi (à la différence du système cérébro-spinal). Par cette rapide description, nous comprenons que toute perturbation induite par la force gnostique dans la personnalité est instantanément captée et transmise à l'être aural, et inversement. Ce premier enflammement du sanctuaire de la tête marque donc le début d’une lutte très particulière qui bouleverse en profondeur le système magnétique aural et annonce sa prochaine disparition, car un « nouveau ciel », un nouveau firmament de douze forces, et une « nouvelle terre », une nouvelle personnalité, doivent apparaître dans le microcosme régénéré (c'est à ce fait spirituel incontestable que Jean fait allusion lorsqu'il dit à la fin de l'Apocalypse : « Et je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre »).

Involution

Si le candidat résiste aux pressions exercées par l’être aural sur sa conscience, et si  cette orientation du cœur et de la tête sur le « Tout Autre » peut être maintenue suffisamment longtemps, la force-lumière, libérée par la monade et reflétée par l’atome primordial, se concentre dans l’espace libre derrière l’os frontal, entre les deux arcades sourcilières. La voie du sommet lui étant fermée, en raison de la domination exercée par l'être aural sur le cerveau, et l'axe de la moelle épinière lui étant interdit parce qu'il est l'instrument de la volonté personnelle et de la conscience-moi ordinaire, la force-lumière gnostique n'a d'autre choix que de descendre le long du cordon droit du sympathique (pingala) jusqu'au plexus sacré. Ce processus d'involution s'accomplit en cinq étapes et correspond pour le candidat à « cinq épreuves », à « cinq grands combats », se rapportant à la neutralisation du mouvement désordonné des chakras et à la maîtrise des forces qui s'y rattachent.

Le premier chakra touché est, nous l’avons vu, celui du front : sa réorientation et sa nouvelle polarisation engendre une première rénovation des trois pouvoirs de la conscience : désir, pensée et vouloir.

Le feu de la kundalini du cœur influence ensuite le chakra de la gorge, qui est relié au larynx et à la thyroïde, et modifie l’assimilation des forces naturelles captées par la respiration. L’une des conséquences résultant de ce processus est le renouvellement du langage, l’apparition du vrai pouvoir de la parole, que les Anciens symbolisaient par l’épée à double tranchant. A travers le larynx, situé entre la tête et le cœur, l’état réel de nos pensées et de nos sentiments se révélera, et un nouveau son se fera entendre.

Le troisième chakra, dont l’activité est modifiée par la descente du feu gnostique, est celui du cœur. Le conflit incessant entre la tête et le cœur, entre le sentiment et la raison, est la principale cause des désordres que constatons en nous et hors de nous. Parvenir à la pureté du cœur, à la maîtrise des passions, ouvrir l’organe du sentiment à la véritable foi, à la pitié et à la compassion, est la clé du nouveau devenir humain et l’unique voie possible « pour sortir de la barbarie des idées » (E. Morin). Toutefois, ce « redressement du cœur » n’a rien à voir avec une simple modification des sentiments, ni avec un refoulement des désirs ou une émotion mystique suscitée par une expérience transpersonnelle. La Lumière divine ne pénètre que dans un sanctuaire du cœur apte à la recevoir. C’est pourquoi le chevalier spirituel qui a pu extraire l’épée de la pierre et a démontré par des actes concrets la pureté de ses intentions, reçoit ici pour mission de réaliser ce que la Langue Sacrée appelle la « fonte du Graal ». Selon Van Rijckenborgh, les trois circuits des plexus nerveux du larynx, des poumons, et du cœur, reliés aux différents chakras, forment anatomiquement une esquisse de la coupe sacrée3 : le pied du calice repose dans l’orifice cardiaque, la tige se dresse dans les poumons, et la partie haute correspond au larynx4. La construction envisagée ici n’est donc pas purement symbolique, mais correspond à une tâche bien réelle, qui consiste à rétablir organiquement l’unité entre les sanctuaires de la tête et du cœur, afin que l’Esprit universel puisse se manifester dans l’âme humaine.

Si le feu gnostique peut franchir la porte du cœur, après avoir façonné le vase sacré dans le plus pur cristal éthérique et que celui-ci démontre qu’il est capable de supporter le contact du feu céleste, une nouvelle purification a lieu, qui concerne les fonctions du métabolisme, et en particulier le système foie-rate, l’estomac, le pancréas, les reins, les glandes surrénales. Pénétrant toujours plus profondément dans les « Ténèbres » du système humain, la vibration gnostique atteint les centres nerveux vitaux régissant les organes d’assimilation et d’épuration, et leur restitue la capacité de capter, stocker, transformer, et rayonner la lumière spirituelle. C’est à ce processus  de « manducation », consistant littéralement à « manger la lumière », qu’a trait l’épisode évangélique de la Cène (voir aussi le mythe élaboré par Mani). Lorsqu’il est dit : « Prenez et mangez, ceci est mon corps » et « Buvez à cette coupe », notre attention est dirigée sur le fait que la force spirituelle (le breuvage divin), attirée et concentrée par la tête et le cœur, peut désormais influencer durablement les centres de conscience inférieurs, « là où demeure Satan/Lucifer » (Apocalypse 2 : 13), et se répandre dans tout le système nerveux (les 12 paires de nerfs crâniens, les 12 disciples). Ce phénomène de  rétention de la force-lumière gnostique a pour principal effet de modifier la sécrétion interne des organes sexuels et de provoquer une réorientation totale de la force créatrice. C’est ainsi que l’homme naît véritablement de Dieu, qu’il est régénéré « non par une semence corruptible [comme c’est le cas dans l’initiation tantrique, l’occultisme ou le mysticisme5] mais par une semence incorruptible » (1 Pierre 1 : 22-23), celle de la rose du cœur (c’est l’Eros de Platon).

Quand les chakras du plexus solaire et du nombril sont conquis, le courant christique pénètre jusqu’au sacrum, où siège le « serpent lové », la fameuse Kundalini-Shakti des ésotéristes indiens. C'est là, à la base de la colonne vertébrale, au « pôle sud « du système cérébro-spinal, qu'a lieu le combat contre le Dragon, gardien des Enfers, contre « le serpent ancien qui est le diable et Satan » (Apocalypse 20 : 2) ; c’est ici, au fondement même du système humain, que se livre la « Grande Guerre » contre les forces du passé, du karma accumulé au cours des incarnations successives du microcosme, et les « esprits de l’air », les puissances invisibles qui règnent dans le domaine des morts (sphère réflectrice). Nous comprenons par cette description que l’initiation christique diffère fondamentalement des autres méthodes,  occultes, mystiques et magiques, qui prennent pour point de départ l’éveil de la kundalini du bassin non purifiée, et s’efforcent de la faire monter vers le sommet de la tête, afin d’élargir le champ de la conscience et de dissoudre le Moi. Contrairement à ce que croient beaucoup de chercheurs, victimes d’eux-mêmes et des enseignants en qui ils placent inconsidérément leur confiance, ce type de pratiques n’aboutit en définitive qu’à un renforcement de la liaison avec l’être aural et à un adombrement de la conscience.

Evolution et révolution

Lorsque le mélange et la fusion des deux Feux peut être réalisée, au terme d'un processus de purification long et difficile (pensons ici aux différentes phases du Grand Œuvre alchimique), que l'âme nouvelle est totalement libérée du passé et de ses influences, nous voyons le courant de force-lumière remonter par le cordon gauche du sympathique (ida) et revenir à son point de départ, derrière l’os frontal, entre les deux arcades sourcilières. Un nouveau feu du serpent, formé par les deux cordons du sympathique, se dresse au centre du microcosme ; une âme nouvelle, la merveilleuse fleur d’or, rayonne du milieu du front vers l’extérieur ; le sens de rotation inversé des chakras (mouvement dextrogyre) témoigne de sa « conversion » aux valeurs de la Vie nouvelle.

Enfin, c'est la percée vers la pinéale, le chakra-couronne : la troisième source de Kundalini s'ouvre, et la lumière spirituelle embrase le système cérébro-spinal, expulsant ainsi de sa demeure l'ancien moi, le feu-serpent naturel. A cet instant, pingala, ida et sushumna s’unissent et se fondent en une tri-unité parfaite ; un nouveau corps de lumière, glorieux, se forme, constitué d’éthers purs en provenance de la Surnature.  Le triple temple de l’Origine est maintenant reconstitué grâce à la force de Kundalini et un nouveau « fils des Serpents » fait son apparition dans le monde. Conscient du prodige de l’unification qui s’est accompli en lui, il peut, comme le Christ-Jésus, témoigner de ce fait : « Le Père et moi sommes un ; Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier. »

1. Ce processus est décrit explicitement par Satprem dans son livre : Sri Aurobindo ou l’aventure de la conscience, (Buchet/Chastel, 1970), p. 67-68 ; 46-47.

2. Concernant une description détaillée de ce processus, voir les ouvrages suivants de J. van Rijckenborgh : Un homme nouveau vient ; La Gnose des temps présents ; La Gnose universelle ; Réveil. Ces différents ouvrages sont distribués en France par les Editions du Septénaire, et sont disponibles à l’adresse suivante : rue Tourtel Frères, 54116 Tantonville ; tel : 03 83 52 46 17 ; fax : 03 83 52 53 22 ; e-mail : editions.Septenaire@wanadoo.fr

3. Les plexus, répartis dans le corps en sept groupes de sept, sont des enchevêtrements de filets nerveux formant des sortes de nœuds ou ganglions, en relation avec les chakras et les glandes à sécrétion interne. Du fait qu’ils ne peuvent être observés par les sens ordinaires ou au microscope, aucun manuel d’anatomie classique ne les mentionne.

4. Cf. La Gnose universelle, p. 138.

5. Voir ici le témoignage de Gopi Krishna, dans Kundalini – Autobiographie d’un éveil, J’ai Lu, coll. Aventure secrète.