jeudi 31 octobre 2013

"COMMENT GUERIR NOTRE MONDE EN CRISE?"


Et si la révolution des consciences était la clé pour transformer le monde ? Dans son dernier ouvrage, La Guérison du monde, Frédéric Lenoir nous propose de transcender la crise par l’adoption d’autres valeurs que la réussite matérielle.
Une fois ces deux grandes questions philosophiques explicitées, celle des valeurs et celle de la vision du monde, se pose encore la question de l’instance de la guérison de celui-ci. A quel niveau agir pour que le monde change ? Est-ce par le biais des États nations, de l’ONU, des ONG, des individus eux-mêmes, que doit s’opérer la transformation nécessaire ? La réponse se situe évidemment à plusieurs niveaux. Mais je suis convaincu que c’est l’individu – chaque individu, vous, moi – qui détient aujourd’hui la principale clé de la résolution des problèmes.


La révolution intérieure

Nous avons vu que la modernité occidentale a mis l’individu au centre et au-dessus de tout. Tandis que les sociétés traditionnelles insèrent les individus dans un moule de normes et de représentations collectives, nos sociétés modernes les en libèrent et sont entièrement axées sur la satisfaction des besoins et désirs des individus. Depuis la fin du XVIIIe siècle et jusqu’au milieu du XXe, le principal objectif a été d’offrir aux individus des droits fondamentaux pour leur permettre de vivre dans la dignité. Cela a été l’avènement de la démocratie et des droits de l’homme, la fin de l’esclavage et des ségrégations sociales, l’accès gratuit aux soins et à l’éducation, le droit au travail et le syndicalisme, l’émancipation progressive de la femme, etc. De nombreux progrès sont encore à accomplir dans ces domaines et l’on déplore parfois de spectaculaires retours en arrière – que l’on songe aux idéologies totalitaires du XXe siècle, aux dictatures militaires latino-américaines ou, plus récemment et dans une bien moindre mesure, à l’Amérique réactionnaire de George W. Bush – mais cela reste un objectif permanent des sociétés modernes.

A cet objectif qualitatif, d’émancipation de l’individu et de progrès social, s’est articulé un second objectif, plus quantitatif : l’amélioration du confort matériel et l’accroissement de la richesse. Alors que l’amélioration des conditions de vie et ce qu’on pourrait appeler les « bases du confort moderne » (avoir un toit, une voiture, divers appareils ménagers) étaient atteints dès les années 1960 en Occident, l’idéologie consumériste s’est développée et l’on est entré dans l’ère du « toujours plus », bien décrit par François de Closets. L’individu occidental est devenu un perpétuel insatisfait qui aspire à toujours gagner plus d’argent, à posséder davantage d’objets et à en changer sans cesse. La société de consommation est ainsi entièrement fondée sur cette idéologie pernicieuse qui fait croire aux individus que leur épanouissement passe exclusivement par l’« avoir ». Bien des maux actuels, dénoncés dans la première partie de cet ouvrage, sont issus de cette quête sans fin du profit, de la course à la possession. Tant que nous resterons dans cette logique du « toujours plus », et que cette logique continuera à se répandre à travers la planète, rien ne pourra changer, et notre monde poursuivra sa marche aveugle vers de multiples catastrophes absolument prévisibles.

Je viens d’évoquer la question des valeurs et celle de la vision du monde. Il est bien évident que la guérison de celui-ci passera par l’adoption d’autres valeurs que celles du profit et de la réussite matérielle, et par le dépassement de la vision mécaniste qui prévaut encore dans les esprits. Mais ce sont précisément ces esprits qu’il convient de changer. Or, si des discussions interculturelles à divers niveaux (instances internationales, ONG, associations religieuses et philosophiques, etc.) sont incontestablement utiles et fécondes, c’est au bout du compte à chacun de nous d’opérer cette conversion spirituelle, doublée d’un changement de mode de vie. C’est précisément parce que la modernité a mis l’individu au centre du dispositif que le monde ne pourra changer que lorsque les individus eux-mêmes changeront. (...)

Voilà qui me semble d’une limpide évidence : c’est quand la pensée, le cœur, les attitudes de la majorité auront changé que le monde changera. Ce constat va bien au-delà des réponses techniques, du savoir intellectuel ou scientifique qui peuvent ponctuellement résoudre l’un ou l’autre des problèmes que nous affrontons, mais qui ne peuvent suffire à mener à la guérison globale et en profondeur de nos maux. La solution doit venir de chacun de nous, appelé à un travail sur soi, à une conversion du regard, à un changement de mode de vie. C’est la somme des nouvelles individualités qui créera une collectivité nouvelle. Il s’agit donc, pour chacun, d’examiner ce qui, en lui et dans sa vie, contribue à empoisonner le monde, de revoir ce qui, dans sa manière d’être ou de vivre, concourt aux dysfonctionnements et aux malheurs du monde.




jeudi 17 octobre 2013

"L'ENERGETIQUE MAITRE ZHOU"


C'est en Orient que depuis des millénaires, différentes traditions ont appris à maîtriser l'énergie du Qi. Cette énergie féconde aujourd'hui l'Occident. Rencontre avec Jing Hong Zhou, maître qi gong.

En entrant dans la salle, au fond d’une impasse au cœur de la capitale, une onde de silence saisit le visiteur. Face à un homme d’une soixantaine d’années au teint lumineux, revêtu d’un costume blanc, une trentaine d’élèves sont en train de pratiquer le qi gong de la Sagesse. La gestuelle lente, profonde, agrémentée de sons murmurés, se déploie en enchaînements, un pour chaque organe clé – cœur, poumon, rate… Les yeux fermés, dans un français fluide parlé avec un fort accent chinois, maître Zhou guide ses élèves dans l’accomplissement du qi gong de la Sagesse. L’énergie est sa réalité, il la voit sous forme de balle brillante, la perçoit autour des êtres vivants – hommes, animaux, arbres… Cette « énergie originelle » est devenue son élément.
 

Dans une Chine en proie aux tourments politiques, il lui a fallu trente-cinq ans pour renouer avec ce trésor de la tradition. Jing Hong Zhou naît en 1949, l’année où les communistes arrivent au pouvoir. À l’époque, sa famille vit dans le Wuhan, sur les bords du fleuve Yangzi Jiang. Durant ses jeunes années, « on ne sent pas l’impact de la révolution ». Sa mère est une fervente bouddhiste qui l’amène au temple pour les fêtes, tandis que son oncle et sa tante sont taoïstes. Jing Hong Zhou a trois ans lorsqu’il rencontre le professeur taoïste de son oncle, un vénérable ancien, vêtu du costume traditionnel chinois. « Je suis un grand visiteur, tu es un petit visiteur », dit-il à l’enfant en confidence. Ces paroles le marquent, tout comme la sérénité qui émane du vieil homme.
 

Si les pratiques spirituelles sont encore tolérées, l’époque est loin d’être paisible. Son père, quincaillier de son état et féru d’arts martiaux, a été l’élève d’un grand maître, dont il a épousé la fille, devenue la mère de Jing Hong. Mais dans le climat de violence et d’insécurité qui prévaut, il ne parle jamais de ses performances, pour ne pas attirer l’attention. C’est un ami de la famille qui apprend à Jing Hong que son père, lorsqu’il avait 18 ans, s’est interposé entre deux communautés villageoises opposées par un différend qui menaçait de dégénérer. « Il a réussi à les séparer avec un simple banc en guise d’arme », relate Jing Hong. Si son père se refuse à commenter ses exploits, il initie son fils au Ba Duan Jing, un style martial très populaire en Chine, à base de postures. Il lui enseigne aussi la philosophie confucianiste. Pour le taoïsme, le bouddhisme et le confucianisme, les trois piliers de la Chine traditionnelle, le corps est le prolongement naturel d’une énergie spirituelle.
 

Enfant à la santé fragile, Jing Hong mène une rude existence. Tout en étudiant et en apprenant la calligraphie, il pratique les arts martiaux pendant trois heures chaque soir après l’école, avec une vingtaine d’autres garçons. La seule fille admise au cours est la fille du maître Xu Ming Shi, « un bel homme aux cheveux très noirs ». Les arts martiaux sont pour Jing Hong un plaisir, mais il se destine plutôt à une carrière de professeur ou d’écrivain.

Éclate alors « la tempête » de la Révolution culturelle. Tout ce qui était traditionnel et cher au cœur de l’adolescent est interdit. Les écoles et les usines ferment. Des centaines de milliers de gens sont emprisonnés ou envoyés en camps. Les élites sont décimées, les parents blâmés en public par leurs enfants. « Mon père m’a donné l’autorisation de lui faire du mal si cela pouvait me protéger, mais je lui ai dit que je ne ferais jamais une chose pareille. » Âgé de 17 ans, Jing Hong voit son destin se résumer à une alternative : l’exil aux confins de la Chine, à la frontière russo-mongole, ou l’usine. Il choisit l’usine pour rester dans sa région natale.


Son calme et son endurance, fruits de sa longue pratique des arts martiaux et de son éducation, lui permettent de supporter ce coup du sort. Exit Confucius, le tao, et les énergies. L’époque est au matérialisme communiste. « C’était écrit dans le petit livre rouge : qui dirige notre vie, c’est le communisme, se souvient Jing Hong. Tout ce qui n’avait pas pour but de célébrer les mérites et les vertus de Mao Zedong pouvait attirer des problèmes, la prison, voire la mort. Il n’y avait plus aucune confiance entre les gens, et on pouvait être accusé sans aucune preuve. » L’une de ses amies s’attire les pires ennuis parce qu’elle écrit des fantaisies sur un cahier qui porte en couverture une photo de Mao. Même la pratique des arts martiaux éveille la suspicion, et il préfère s’en abstenir.

Pourtant, il renoue discrètement avec le fil de ses passions. Tout en travaillant à l’usine, il prend des cours de littérature française à l’université. Il préfère Shakespeare, mais le seul professeur de littérature étrangère est un spécialiste de Balzac. Il lit les auteurs français traduits en chinois et présente une étude du Père Goriot pour son examen final. Autre source de satisfaction, il se marie en 1976 et a deux petites filles. La vie reste difficile. Son père meurt en 1979, sa mère deux ans plus tard. À l’usine où il accède à des responsabilités, il fait des jaloux. Ce sont des histoires à n’en plus finir. Il trouve un poste plus tranquille dans une mairie de Wuhan.


Mais l’accalmie est de courte durée. Sa femme se sent très fatiguée. À l’hôpital, les médecins diagnostiquent une grave maladie du sang et avouent leur impuissance. « Son sang était anémié, elle avait des hémorragies, aucun remède ne pouvait la guérir. » Tout semble perdu. Mais une phrase de Lao-tseu lui revient en mémoire : « Le malheur sommeille dans le bonheur, les racines du bonheur naissent dans le malheur. » Il va tout tenter pour sauver sa femme, même s’il doit pour cela déplacer le Wu Tai et toutes les montagnes sacrées de Chine.
 

Les années de Révolution culturelle l’ont coupé du monde de son enfance et des arts martiaux. Mais il se souvient qu’on parlait du qi gong et des soins énergétiques : il décide de suivre cette piste. Si ténue semble-t-elle, c’est la seule qui se présente à son esprit. Lui-même ne connaît guère le qi gong. Son père lui a toujours déconseillé de le pratiquer, l’estimant « dangereux, parce qu’il peut rendre aveugle si l’énergie reflue vers le haut, et stérile si elle descend vers le bas ». Les maîtres ont la réputation de réaliser des prodiges dignes d’artistes de cirque. Ils sont capables d’avaler du verre cassé sans être blessés. Malgré ses doutes, Jing Hong Zhou tente le tout pour le tout : « En Chine, on dit qu’on va essayer de soigner le cheval mort comme s’il était vivant. Cela signifie qu’il faut tout tenter même sans garantie de réussite. »
 

Un ami lui apprend le qi gong de l’Oie sauvage, qu’aujourd’hui il enseigne à ses élèves. Il le pratique avec sa femme, qui ressent un léger mieux. Il juge l’amélioration suffisante pour poursuivre dans cette voie. Il rencontre alors maître Pang He Ming, un médecin qui a ouvert un collège à Pékin. Ce dernier leur enseigne le qi gong de la Sagesse, ou Zhi Neng Qi gong qui signifie littéralement : réveil de l’intelligence et amélioration des capacités physiques et morales par le travail sur l’énergie du Qi. Les efforts du couple portent leurs fruits, et après six mois, la femme de Jing Hong commence à se sentir mieux, une amélioration que confirment les médecins : « Les examens biologiques confirmèrent sa guérison et elle put reprendre ses activités de mère et de bibliothécaire. »
 

Mais le qi gong est aussi en train de guérir les blessures de Jing Hong Zhou. Tout en l'apprenant, il renoue avec son passé. Grâce à sa connaissance des arts martiaux, qui se révèle intacte, il progresse rapidement. C’est un moment de grâce, un retour aux sources. « Je retrouvais mes capacités propres, l’énergie était comme un ballon dans mes mains », dit-il. Il s’inscrit au cours de Pang He Ming à Pékin où il pratique douze heures par jour. Il passe son diplôme de qi gong et dans la foulée étudie la philosophie traditionnelle médicale chinoise et les grands textes comme le Yi King et le Tao Te King. Son travail de secrétaire à la mairie de Wuhan est plus que jamais accessoire. Ce qui l’intéresse désormais, c’est de développer par le qi gong la capacité à canaliser une énergie « qui sert pour tout », dit-il en riant.
L’envie de guérir, d’écrire, de créer est ranimée.
 

Cette révolution intérieure a besoin d’un nouveau cadre pour s’accomplir. « J’avais le choix entre le Sud de la Chine et la France, où j’avais de la famille. » En 1989, la France ouvre grand ses portes aux exilés chinois qui fuient après les massacres de la place Tian'anmen. Son intuition a toujours été forte. Et il en est certain : il va faire découvrir le qi gong aux français. À peine débarqué dans la capitale, Jing Hong se précipite dans un parc pour pratiquer, et son intuition reçoit en quelque sorte une confirmation : « J’ai ressenti la même qualité d’énergie qu’en Chine. » Est-ce parce qu’il a lu – en chinois – les auteurs français ? Ou parce que les français lui paraissent « gentils, ouverts et réceptifs » ? Très vite, il se sent comme chez lui dans l'Hexagone.
Mais les Français, réputés pour leur approche cartésienne et intellectuelle de l’existence, vont-ils être sensibles à cet art purement énergétique et qui n’a rien de martial, contrairement au kung-fu ou au tai-chi-chuan, déjà bien implantés ? Dès les premières années, maître Zhou rencontre des élèves qui resteront assidus à ses cours, telle Annie Fournier, aujourd’hui secrétaire de l’association du Zhi Neng Qi Gong. « Je ne recherchais rien de spécial, mais lorsque j’ai vu cet homme solitaire commencer à faire ses mouvements, j’ai été attirée par cette pratique », se souvient-elle. Les temps sont durs, et Monsieur Zhou travaille dans un restaurant pour boucler ses fins de mois. Mais le qi gong attire de plus en plus de gens. Le Dr. Yves Réquéna invite Jing Hong Zhou à enseigner au sein de la Fondation européenne du qi gong qu’il a fondée en 1989. Il compte parmi ses premiers élèves des médecins comme Jean Becchio, président de l'Association française d'hypnose. Ce dernier apprend le qi gong pour lui-même, avant d’élargir le cercle de sa pratique aux soignants de l’hôpital Paul Brousse, puis aux malades de l’unité de soins palliatifs, chez qui il constate une augmentation du confort. « Au départ, je pensais que c’était du domaine de la suggestion, comme l’hypnose, mais il y a sans doute quelque chose en plus car cette notion de Qi a été clairement mise en évidence dans l’acuponcture par exemple », explique-t-il.

Mystérieuse pour la science, l’énergie à l’œuvre a des effets observables.
 

Pour Jean Becchio, maître Zhou a permis l’introduction en France d’un des qi gong les plus populaires de Chine, il a fait partie des « pionniers sérieux » qui ont donné à la discipline ses lettres de noblesse dans l’Hexagone. L’intérêt s’est ensuite rapidement développé, un quart de siècle après l’engouement pour le tai-chi et près d’un siècle après l’arrivée des arts martiaux d’attaque ou de défense. « Cela amuse les Chinois, car pour eux il faut d’abord apprendre à faire circuler l’énergie en soi, ce qui est le but du qi gong, avant d’aller vers l’extérieur avec des arts martiaux. Mais ce mouvement de l’extérieur vers l’intérieur en Occident me paraît le signe d’une bonne évolution de la conscience. » Maître Zhou résume le chassé croisé entre la Chine, attirée par l’agitation occidentale et l’Occident en quête de paix : « La Chine a besoin de disco et la France a besoin de qi gong. »
 

Si les français ne sont pas tombés dans le tao quand ils étaient petits, ils disposent selon Jing Hong Zhou d’un atout majeur : l’esprit de liberté, et son corollaire, le goût de la découverte. Le développement de la pratique du qi gong en France correspond à un intérêt croissant pour les techniques énergétiques. « Le tao est notre énergie originelle », explique maitre Zhou en ouvrant un superbe livre, édition bilingue du Tao Te King, avec des textes qu’il a calligraphiés lui-même et traduits du Chinois avec l’aide d’Annie et Jean Fournier, sa « famille française ». « Le tao engendre le un, le un engendre le deux, le deux engendre le trois, le trois engendre les dix mille êtres », peut-on y lire. Cette spiritualité est immédiatement pratique et l’énergie en question n’a rien d’ésotérique. Elle peut être utilisée pour agir sur la matière – par exemple sur le dosage d’alcool dans un verre de whisky –, pour créer et enfin pour guérir. Rien de lointain, d’étranger, de bizarre : « cette énergie crée tout. Et si l’on travaille, le monde devient sensible », explique-t-il. L’intuition est également développée : « Si l’énergie circule bien, elle calme et nourrit notre cerveau ; ensuite, beaucoup de choses sont possibles. »
 

Dans cette vision, l’énergie est le lien entre les trois parties du corps – l’énergie sans forme et l’esprit, tous deux invisibles, et la forme visible. « Laissez le corps, l’énergie, l’esprit ensemble. Est-ce qu’on peut jamais les séparer ? » questionne maître Zhou citant Lao-tseu. Selon lui, le secret réside dans une volonté équilibrée, « ni trop de désir, ni trop peu ». C’est ce type de pensée qu’il pratique lorsqu’il utilise l’énergie du qi gong pour guérir. « L’énergie suit l’esprit. Je me concentre sur le meilleur, le positif, tout en associant à cette pensée un certain détachement. » Dans cet état, maître Zhou a pu constater la capacité de l’énergie qu’il canalise à influer sur l’état de santé, pour calmer une tension emballée par exemple : « Je transmets l’énergie, et les pensées redeviennent normales. » Selon lui, tout le monde peut le faire, la puissance des effets dépendant de la maîtrise technique.
 

Reste que cette approche simple et directe effraie parfois. Car s’il y a bien une compréhension spirituelle de l’être humain, elle est enracinée dans une pratique physique concrète, elle-même basée sur une bonne connaissance des organes et des principes de la médecine chinoise. Annie, pratiquante de longue date, se souvient d’une femme qui essayait de soulager son mari atteint d’une migraine, en lui « envoyant de l’énergie ». « Elle était novice, pourtant cela a produit l’effet escompté, mais elle a été tellement étonnée qu’elle a pris peur et a arrêté », relate-t-elle. Pour maître Zhou, la période est propice à la discussion, alors que la science occidentale avance dans sa compréhension des rapports entre énergie et matière. Le champ d’énergie n’est pas seulement un objet théorique : nous avons aussi la possibilité de le moissonner, et de faire fructifier la récolte.
 

Sur le long terme, les élèves de Jing Hong Zhou affirment avoir développé « un rapport plus fluide, plus subtil et plus enraciné à la réalité », résume Guildane, impliquée dans une démarche qui allie art et énergétique. Janine, médecin homéopathe à la retraite qui suit les cours de maître Zhou depuis 1994, a développé un fonctionnement basé sur l’intuition, mis à profit avec ses patients : « Je dis souvent que je suis devenue plus intelligente, comme si ma conscience s’était agrandie. » Quant à Christine, atteinte d’insuffisance rénale, le qi gong a été sa bouée de sauvetage lorsqu’elle était sous dialyse : « La maladie me vidait de mon énergie, et chaque jour, j’en récupérais grâce au qi gong. »
 

Plus de vingt ans après son arrivée, maître Zhou a « l’impression d’avoir planté en France une graine solide ». Mais l’avenir des techniques énergétiques va au-delà. Il y a un peu plus d’un an, il a fait ce rêve éveillé, écho d’un songe de son enfance, dans lequel il conversait avec le Bouddha : ce dernier lui enseignait une méthode de qi gong à pratiquer dans l’eau. Recherchant la signification de cette vision, marqué peu de temps après par la catastrophe qui a frappé Fukushima au Japon, il se demande si l’homme, en comprenant mieux le fonctionnement de son esprit, n’aura pas un jour la possibilité d’instaurer un autre lien avec son environnement, et même de le purifier par la seule force de l’énergie maîtrisée. Car « l’esprit peut changer la nature des choses », assure-t-il. Une utopie ? À moins qu’une révolution culturelle silencieuse soit déjà en marche, perceptible dans ce chassé-croisé des techniques énergétiques qui séduisent un nombre croissant d’habitants sur la planète.

http://www.inrees.com/articles/L-energetique-maitre-Zhou/



mercredi 16 octobre 2013

"COMMENT AGIT UN GUERISSEUR?"



Comment un guérisseur s’y prend-il pour soigner ses patients, et dispose-t-il d’aides à cet effet ? Dans « Rencontres avec des guérisseurs remarquables », Alexandre Grigoriantz explique la manière dont œuvre un guérisseur aux dons exceptionnels.

Habituellement, quand un patient entre dans son cabinet, Jean-Jacques décide très vite s’il va lui demander de rester debout, à quelques pas devant lui, ou bien s’il va lui demander de s’allonger sur le lit d’auscultation. Il sent, me dit-il, une « conscience » qui l’entoure et qui le guide. Il entre alors en contact avec la personne et selon ce qu’il ressent, il décide que son intervention s’effectuera en utilisant son propre magnétisme ou sa vision de l’aura et s’il devra agir lui-même ou laisser faire les choses. (...) Comment soigne-t-il par magnétisme ?
« C’est très variable. Je peux tout simplement laisser aller mes mains qui viennent se poser à l’endroit précis où elles doivent aller. Mais le plus souvent je laisse aller ma propre énergie. »

Si la vision de l’aura du patient s’impose, Jean-Jacques lui demande de se mettre debout devant lui et il observe alors une forme ovale qui englobe tout son corps, comme un œuf transparent. A l’intérieur, il voit le corps énergétique du patient avec des couleurs et des déformations locales qui le renseignent à la fois sur les pathologies physiques ou psychiques passées, présentes ou à venir. C’est ainsi qu’il peut prévoir l’apparition d’une grave maladie qui ne s’est pas encore déclarée dans le corps physique. Il arrive que cette forme ovale soit elle-même déformée comme si elle subissait des pressions en direction d’une partie précise du corps.

Lorsqu’il intervient au travers du corps éthérique, il peut envoyer sa propre énergie, mais souvent c’est une énergie extérieure qui intervient et qui peut parfois le pousser en avant ou l’écarter violemment du patient, comme si intervenait une force étrangère dotée d’une conscience. Quelquefois, il a l’impression de se trouver sur un autre plan, dans le domaine purement spirituel où règnent des forces plus fines, plus subtiles qui opèrent en se servant de lui comme intermédiaire. « A certains moments, je n’ai même plus besoin d’intervenir, dit-il, les choses se font toutes seules. »
Cette perception qu’il a des énergies subtiles lui permet de détecter les états physiques ou psychiques de ses patients.

« Je ressens des choses, me dit-il. Certaines personnes dégagent tellement de chaleur que je ne peux pas les approcher à un mètre. Je sens une véritable brûlure en leur présence.
Chez d’autres c’est plus calme. Je deviens leur double. Je me sens tendu ou stressé et ma vue se trouble. Je perçois l’énergie de la personne et je vois la mienne qui est attirée par certains points du corps énergétique de l’autre.
A ce propos, je dois préciser que je ne vois pas toujours l’aura entière. Il m’arrive de n’en percevoir qu’une partie, celle où se situe le problème du patient. Parfois c’est tout le contraire, elle m’apparaît dans sa globalité. Chaque cas est particulier et s’il existe un problème dans un organe ou dans un endroit bien précis, je suis « obligé » d’y aller et ma vision fonctionne alors comme un zoom.

Je suis moi-même très impressionné par ce processus, car je sens quelquefois une volonté, une force externe intelligente qui me pousse à aller vers un organe ou vers une partie spécifique du corps ou de l’aura. Je ne fais pas ce que je veux. On dirait que je ne suis pas seul à décider et que même si je me force à porter mon regard vers un autre endroit, il se passe alors quelque chose de bizarre, une volonté extérieure m’en empêche. (...)

Généralement quand je magnétise en regardant l’aura, tandis que le patient se tient bien droit, il m’arrive de voir son corps énergétique tordu en certains points et je sais que c’est précisément là que je dois intervenir. Au fur et à mesure que ma propre énergie fait son effet, je me sens mieux et ma vue, légèrement troublée au début du processus, peu à peu redevient claire. Mon corps, tendu ou crispé au début (car mes impressions sont le reflet de celles du patient) se détend. En même temps, entre mon être intérieur et celui de la personne en face de moi, il se produit une étrange connexion qui me permet de voir le film de sa vie ou de parfois entendre des voix qui me disent des choses sur elle. C’est très varié. Je ne perçois pas que des choses négatives. Il arrive que pendant que je les aide, des patients qui ont une très belle aura me conduisent dans des états spirituels intenses. Dans ces moments exceptionnels qui m’entraînent vers de très hautes vibrations, je ressens des impressions merveilleuses et plusieurs de mes patients les ressentent également. Certains voient leur propre aura ou bien ils se sentent baignés de lumière. Un jour, j’ai même décelé chez une femme qu’elle avait un très fort pouvoir de guérison. Le simple fait que nous ayons travaillé ensemble au cours de cette séance lui a ouvert des canaux pour libérer le magnétisme qu’elle avait en elle. Aujourd’hui, tout en ayant conservé son activité, elle pratique de temps en temps et je sais qu’elle est une excellente magnétiseuse.

Mes patients pourraient s’inquiéter de ces phénomènes et de mon intrusion involontaire dans une partie cachée de leur vie ou de leur personnalité. En réalité, je reste humble. Je ne demande jamais rien. Si ces images apparaissent ou ces voix se font entendre, c’est parce que cela fait partie du processus de guérison. Certains éprouvent le besoin de me raconter leur vie et je les laisse faire car je sens qu’ils en ont besoin.Mais que l’on se rassure, après la séance j’efface tout de mon esprit. En général j’oublie 80% de ce que l’on m’a confié ou que j’ai perçu. Cependant, si le patient veut entrer dans le détail d’une chose qu’il a vue ou ressentie alors nous en parlons. C’est lui qui décide. »

 
http://www.inrees.com/articles/Comment-agit-un-guerisseur/

mercredi 9 octobre 2013

"DR THIERRY JANSEN: POUR RETROUVER LA VRAIE SANTE, DONNEZ A VOTRE VIE UN SENS"


par Patrice van Eersel

Fluidité, Confiance et Cohérence sont les trois clés de la santé que les guérisseurs enseignent aux médecins modernes en quête de sens. Thierry Janssen, chirurgien réputé, a voulu tout quitter pour traverser une initiation où la thérapie d'avant-garde renoue avec les savoirs humains les plus anciens.

Urologue réputé, primé « meilleur chirurgien de Belgique » – on venait de toute l'Europe se faire opérer par lui –, Thierry Janssen abandonne brusquement sa carrière, en 1998, à l'âge de 36 ans, quand il réalise que la médecine occidentale est inhumaine, notamment parce que sourde à la quête de sens qui se cache derrière bon nombre de nos maladies. Après différentes aventures (il a notamment été directeur général d'Armani France !), il retrouve sa vocation de soignant, grâce à une formation de guérisseur aux États-Unis. Devenu psychothérapeute, il publie plusieurs livres, dont le plus important, La solution intérieure , a connu un sort étrange en France : alors que les publics belge, suisse et québécois lui faisaient aussitôt bon accueil, les Français sont restés réticents pendant six mois... avant de brusquement découvrir cet ouvrage de qualité, où nous est proposée une synthèse majeure entre les innombrables médecines du corps, des émotions et de la psyché, d'Occident, mais aussi d'Orient.

CLES : L'idée que notre esprit peut guérir notre corps est-elle aujourd'hui scientifiquement prouvée ?

Thierry Janssen : Oui, mais c'est la moitié d'une vérité. Nous savons désormais que toute réalité est information, que l'être humain sait traiter l'information de façon symbolique, par le langage, la pensée, la volonté, et que cela agit sur ses mécanismes physiologiques. Mais instantanément, ces derniers agissent en retour sur l'esprit. L'esprit agit sur le corps et le corps agit sur l'esprit, c'est inséparable. Avoir des pensées positives peut m'aider à réparer mes cellules, mais pratiquer la respiration méditative peut m'aider à clarifier ma pensée. Voilà pourquoi j'ai bâti mon livre, La solution intérieure, en trois parties : 1°) Une médecine de l'esprit pour soigner le corps, 2°) Une médecine du corps pour soigner l'esprit, 3°) Une médecine de l'énergie, car le concept d'énergie est celui qui permet de faire un lien entre ces deux pôles. Un être humain, c'est une globalité : de la pensée, des croyances, des émotions, un corps. Comprendre la pleine santé, c'est avoir l'ambition d'aborder cette globalité. Le grand Linus Pauling, prix Nobel de chimie et prix Nobel de la paix, disait : « La vie, ce ne sont pas les molécules, mais les liens entre les molécules. » La vie, c'est l'interaction qui existe entre vous et moi, à l'instant même. Indépendamment de tout lien, nous ne sommes pas vivants. La médecine doit urgemment retrouver le lien, et cela ne se fera qu'en travaillant de manière transdisciplinaire. Hélas, même la psycho-neuro-immuno-endocrinologie, qui est une approche scientifique rigoureuse, n'est pas enseignée aux étudiants d'aujourd'hui – chacune de ces disciplines continue d'évoluer séparément. Certes, les choses changent doucement... J'ai ainsi pu créer pour l'université de Bruxelles un cycle de séminaires destinés aux médecins, intitulé « Aider nos patients à se guérir », dont l'aspect holistique de l'être humain constitue l'axe.

Il aura paradoxalement fallu descendre jusqu'aux molécules pour que les neurologues, les endocrinologues et les immunologistes s'aperçoivent qu'ils travaillaient en fait sur les mêmes processus et qu'une personne formait un seul système.

Cette lapalissade devrait nous pousser à la modestie. Denys Noble, prof de génétique d'Oxford, dit : « Il va falloir beaucoup d'humilité aux généticiens, parce qu'en l'an 2000, on a cru qu'en décryptant tout le génome, on avait la clé générale de l'être humain et qu'en manipulant un gène, on pouvait supprimer une maladie ; mais on s'est vite aperçu qu'en touchant un seul gène, on en déréglait vingt autres et que tout ça était beaucoup plus subtil qu'on ne l'avait cru. » On a démonté le puzzle, maintenant il va falloir le remonter et l'entreprise s'avère infiniment plus complexe ! Les généticiens ont isolé les gènes les uns des autres, sans se soucier de tous les liens qu'ils coupaient ainsi. Comme si nos gènes étaient des corps morts, alors qu'ils vibrent ! C'est là que la dimension « énergétique » entre en jeu, avec les apports essentiels des médecines indienne et chinoise () : ce qu'on appelle énergie dans ce contexte, c'est justement le continuum entre le physique, l'émotionnel, le psychique. Heureusement, on commence à s'en rendre compte, par exemple à l'Unesco, où l'on m'a invité à participer à la création d'un Département de recherche sur la médecine énergétique et quantique. Ou bien à l'OMS où, dès le départ, on a eu l'intuition de définir la santé comme « un état de bien être à la fois psychique, physique et social » : si l'une de ces trois conditions vient à manquer, vous tombez dans la pathologie.

Diriez-vous que, dans le processus de guérison, l'essentiel vient du dedans de la personne ?

C'est tellement évident. Mais les médecins occidentaux vivent dans un paradigme où l'on est convaincu que seules les solutions extérieures, c'est-à-dire les leurs, pourront guérir le patient : leur chimiothérapie, leurs actes, leurs méthodes. Et malheureusement, quand leurs molécules ne marchent pas, ils n'y croient plus, oubliant qu'ils ont juste négligé de mobiliser l'immense potentiel des solutions intérieures. La médecine d'Occident coupe tous les liens : coupée elle-même de la nature, elle coupe l'individu en morceaux. Mais elle coupe aussi le médecin de ses patients, n'enseignant pas l'empathie aux étudiants, qu'elle jette dans la vie active inconscients des transferts et des contre-transferts qu'ils vont avoir à traverser – un siècle après que Freud ait découvert ces processus fondamentaux, c'est d'un obscurantisme grave ! Attention, loin de moi l'idée que l'individu saurait se guérir uniquement par lui-même. Mais aujourd'hui, on essaye absolument de nous convaincre de l'inverse : l'être humain ne pourrait se guérir qu'au moyen d'une gigantesque logistique extérieure. La vérité est juste au milieu. Et je dis à mes confrères « aidons nos patients à SE guérir. » Ça nous ôte un peu de pouvoir, mais nous donne un rôle tellement plus beau ! Aucune des solutions intérieures ne représente la panacée, mais elles interviennent forcément dans toute guérison. Et parfois, elles suffisent. Elles peuvent jaillir des profondeurs de nous-mêmes, comme elles peuvent émerger de la rencontre avec autrui. C'est toute l'histoire de l'effet placebo.

Le placebo ! Voilà longtemps qu'on y croyait sans y croire. N'est-on pas en train de décrypter enfin son mystère, notamment grâce aux La sémantique de l'effet placebo était mal posée. Quand, en 1955, à Harvard, Henry Beecher sort son étude – où il montre que 30% des gens qui prennent un anti-douleur placebo, c'est à dire en fait un grain de sucre, répondent bien et n'ont plus mal –, on se situe encore dans une vision dichotomique de l'être humain, avec un corps et un esprit scindés. La réaction immédiate fut que l'on douta de la réalité des douleurs traitées en disant : « C'était donc des douleurs imaginaires. » Mais les malades imaginaires, ça n'a rien à voir avec l'effet placebo : ça existe, ce sont des hypocondriaques, qui ont mal un peu partout et transforment la moindre gêne en catastrophe, parce qu'ils sont anxieux. L'effet placebo, lui, traite des malades présentant de vrais symptômes et Bitcher le montre déjà – par exemple des douleurs post-opératoires bien réelles, que la pilule de sucre réussit mystérieusement à éliminer. Aujourd'hui, nous savons que cela n'a rien à voir avec une simulation ou un fantasme. Grâce aux nouvelles imageries du cerveau, on a compris que le placebo agissait réellement sur le circuit de gestion de la douleur, car les aires cérébrales impliquées dans les réponses placebo sont les mêmes que quand l'organisme répond à des produits anti-douleur – et on a pu montrer que pour un très grand nombre de médicaments, le produit avait, en plus de son action objective, un effet placebo supplémentaire.
Qui y est sensible ? Bitcher avait établi que 30% des patients répondaient au placebo. Dans les études actuelles, ce pourcentage monte souvent à 70% et certains chercheurs estiment qu'en réalité, l'effet placebo joue sur tout le monde.

L'effet lui-même ne dépend-il pas de la confiance que le patient fait à son soignant ?

Bien sûr ! De quoi parlons-nous ? D'un effet dû à la conviction du patient qu'on va le soigner efficacement. Or, cette autosuggestion dépend en grande partie de la façon dont le traitement lui a été prescrit, donc du soignant. C'est l'interaction thérapeutique qui influence toute cette mobilisation de la pensée, des émotions positives, des mécanismes réparateurs du corps. De plus en plus d'éléments alimentent une théorie du placebo, qui permet de comprendre qu'il agit de deux façons : 1°) générale, 2°) spécifique. D'abord, un patient qui prend un médicament en placebo, convaincu qu'il aura l'effet promis, stimule déjà en lui, involontairement, la genèse et l'auto-entretien d'émotions positives, avec activation du cortex préfrontal gauche et stimulation du système nerveux parasympathique – celui qui régit le relâchement du corps et la mise en route des mécanismes réparateurs du corps, avec stimulation de l'immunité cellulaire, notamment les fameuses natural killer cells (NK), espèce de gendarmes qui patrouillent dans le corps entier pour essayer de trouver des cellules cancéreuses. Ça, c'est l'effet général, dû au fait que l'on croit que ça va marcher, sans même y penser. C'est la cascade des réactions psycho-neuro-endocrino-immunologiques positives.

À l'inverse d'ailleurs, si l'on annonce au patient une mauvaise nouvelle, si on lui dit par exemple que son médicament est un poison, on va provoquer un effet nocebo, c'est à dire une cascade de réactions psycho-neuro-endocrino-immunologiques négatives : convaincu d'avoir avalé un poison (même si c'est faux), le patient va stimuler son système d'alarme, c'est-à-dire cette fois son système nerveux sympathique, avec stress, augmentation des taux de cortisol et d'adrénaline, accélération cardiaque et danger d'épuisement du système immunitaire. Le système d'alarme (sympathique) est vital pour combattre ou fuir, mais s'il perdure, ou s'il est trop violent, il nous fragilise et peut aller jusqu'à nous tuer (c'est le coup des gens qui meurent d'émotion devant leur écran de télévision parce que leur équipe vient de perdre). Une étude citée par David Servan-Schreiber dans Psychologies, montre que les personnes âgées, en maison de retraite, ne développent toutes sortes de troubles que si elles captent des messages négatifs par rapport au grand âge. Si ces personnes sont à l'abri de ces messages, elles ne vivent pas du tout les mêmes problèmes. Reprenons donc la pensée du Pr Robert Hahn, qui enseigne l'anthropologie à Harvard et qui, depuis 1997, met en garde la presse, écrite et télévisée, contre les messages négatifs qu'elle diffuse en toute inconscience. Hahn explique que ces messages agissent comme des sortilèges jetés sur la population.

De ce point de vue, nous demeurons pareils aux humains préhistoriques, qui pouvaient mourir parce qu'une « parole magique mortelle » leur avait été adressée. Je parle dans mon livre de l'histoire aborigène rapportée par le Dr Lambert, ami du physiologiste Walter Canon (éminence scientifique des années trente, qui, avant Henri Laborit, a parlé de l'alternative fuite/combat, de l'homéostasie, etc). Ces chercheurs étaient interpellés par le fait que les peuples d'Australie ou de Nouvelle Calédonie étaient capables de se tuer par de simples mots. Certes, c'était « dans la tête », mais leurs corps mouraient vraiment ! Or, rien n'a changé. En tant qu'humain, nous sommes sujets aux phénomènes de suggestion et de prescription symbolique beaucoup plus que nous le pensons.

C'est une question grave, qu'il ne faut pas prendre à la légère. Depuis quelque temps, on voit des thérapeutes faire état de la possibilité d'une « lecture symbolique du corps et des maladies ». Bravo, mais attention ! À mon avis, beaucoup manquent de rigueur et de recul. Certains ont même quelque chose de fanatique, tendant à enfermer les patients dans des systèmes « sorciers » de croyances culpabilisantes. Tel conflit, tel trauma, telle parole agressive provoqueraient forcément un cancer, ou un autre mal mortel, dont vous ne pourriez guérir qu'en remontant à la source du problème, etc. Beaucoup de gens sont séduits, tant ils sont assoiffés de sens. Dans certains cas, ça marche, parce qu'un « effet sorcier » placebo peut évidemment jouer. Mais souvent, je constate que ça jette des sorts négatifs. Les gens se sentent prisonniers de situations sur lesquelles ils ne peuvent pas grand-chose et ça les enfonce plus que ça ne les aide. Et ces thérapeutes ne se rendent pas compte qu'ils peuvent devenir carrément dangereux – en toute bonne foi ! Un conseil : ne vous contentez pas des présentations orales, lisez les textes, vérifiez leur cohérence de fond. Il faut du discernement. Ce sont des questions où l'on ne peut pas, sous prétexte de « tisser des liens » entre tout et n'importe quoi, se permettre la moindre discontinuité logique.

On a donc vu le placebo (ou nocebo) général. Et qu'appelez-vous « placebo spécifique » ?

À côté de la cascade de réactions involontaires dont nous venons de parler, notre pensée cognitive rationnelle peut entrer en jeu (« je sais que ce médicament va me faire du bien »), provoquant une émotion (« je me sens déjà mieux »), qui va elle-même avoir un effet physique (« je constate que l'inflammation de ma gorge s'est atténuée »). Autrement dit, la pensée positive volontaire, à la façon de la méthode Coué, trouve là son explication : nous pouvons décider d'aller mieux, et cela a des chances de fonctionner.

Notre compréhension de l'effet placebo nous ouvre-t-elle de nouvelles perspectives ?

Fantastiques ! Malheureusement, dans les hôpitaux universitaires, on travaille beaucoup avec les laboratoires pharmaceutiques, dont la principale préoccupation est justement de « repérer l'effet placebo » et de « l'éliminer » des recherches - comme si c'était un empêcheur de soigner en paix, alors que c'est un allié ! C'est qu'il s'agit de prouver la toute-puissance de la molécule, donc de la société pharmaceutique qui va s'enrichir dessus. On comprend la logique, mais elle est devenue mortelle. Ce besoin de tout contrôler nous vient du XVII° siècle. C'est Descartes, c'est Locke : l'homme se situe en dehors de la nature, que sa mission est de contrôler, et la raison peut nier le corps. L'épistémologue Isabelle Stengers et l'ethnopsychiatre Tobie Nathan m'ont dit un jour : « Finalement, l'effet placebo, c'est la blessure narcissique des médecins, ça leur renvoie qu'il n'y a pas qu'eux qui guérissent et ça leur est insupportable ! »

Cela dit, on peut aussi voir le verre à moitié plein ! En réalité, je suis un homme heureux. L'université de Bruxelles et l'Université de Louvain m'invitent à donner des cours sur les liens corps-esprit, c'est incroyable ! Quand je fais une conférence à Bruxelles, il y a plus de mille personnes par salle, avec au moins deux cents médecins chaque fois. Je reçois du courrier de partout. Même de France, qui est tout de même le pays le plus conservateur d'Europe !

Vraiment ?

Le Pr Didier Sicart, qui préside en France le Comité d'éthique de la biologie, vient de m'écrire en me disant : « Vous avez fait un livre de ponts, un livre horizontal, et dans notre culture, c'est bien, car nous enseignons de manière beaucoup trop verticale. » Mais il termine en disant : « Tout ce que vous dites est rigoureusement exact. J'ai juste un peu peur que tout ça reste une utopie. » Je lui ai répondu : « Mais enfin, vous faites justement partie des gens qui peuvent faire changer les choses ! Si vous ne pouvez rien faire, alors qui ? » Comme dit une phrase de Borgès, que j'ai reprise en conclusion de mon livre : « L'utopie n'est visible qu'à l'œil intérieur. » En réalité, je pense que sans spiritualité, dans la médecine comme dans toute la société, le XXI° siècle ne sera pas ! Je n'entends pas le mot spiritualité au sens religieux, mais plutôt comme un désir de comprendre le monde intérieur : comment ça fonctionne ? Quelles causes produisent quels effets au-dedans de nous ? Sans une vraie réflexion et une vraie respiritualisation de la société, y compris dans la médecine, on n'arrivera jamais à faire évoluer la conscience humaine ! Alors, la peur du Pr Didier Sicart n'aura plus lieu d'être : pour l'œil intérieur, l'utopie devient une réalité sans problème.

Vous y allez quand même fort ! Pratiquer une médecine transdisciplinaire n'est déjà pas évident ; alors, réclamer qu'elle soit spirituelle, c'est beaucoup demander !

C'est la remarque que j'entends le plus en France ! Quand je donne mes conférences en Belgique ou en Suisse, cette question ne se pose jamais. En France, je vois à l'évidence un énorme problème de culpabilité. Beaucoup de gens me disent par exemple : « Si vous mettez en évidence un lien aussi fort entre corps et esprit, alors on deviendra coupable de tomber malade ! » Cette culpabilité typiquement hexagonale, je me sens obligé de la recadrer chaque fois, en disant : « Voyons, il ne s'agit pas de culpabilité, mais de responsabilité. Personne n'est coupable de tomber malade, mais rendons-nous compte que nous mettons parfois en place certaines causes, dans nos comportements, et dans nos manières de penser, qui créent des conséquences favorisant la maladie. Reprenons donc notre responsabilité, c'est-à-dire étymologiquement notre “habilité à répondre” ».

Et puis, il y a ce conflit spiritualité/laïcité mal digérée... Un médecin de Perpignan m'a dit un jour, d'un ton offusqué : « Mais, monsieur, l'Ordre des médecins ne nous autoriserait pas, en France, à parler de spiritualité avec votre liberté ! » Je lui ai répondu : « Si vous le faisiez, vous ne feriez rien de mal : vous réfléchiriez juste à ce qu'est un être humain et à la façon de lui redonner sa grandeur. » Nous avons un cerveau qui gère tout le physique de notre corps, c'est le reptilien, siège des réactions de défense, réglages de température, système immunitaire, inflammatoire, réparateur, etc. Nous avons aussi un cerveau plus évolué, mammifère, qui traduit l'information physique en émotions – emovere, en latin, veut dire « mettre en mouvement », le corps, mais aussi la pensée... créant ainsi un sentiment dans notre troisième couche corticale, le cerveau cognitif, siège de la pensée, que nous partageons avec les grands primates et les cétacés. Eh bien, quand on est capable de créer un lien fluide entre ces trois niveaux, physique, émotionnel et intellectuel, j'estime que l'on entre dans une quatrième dimension, qui est la dimension spirituelle. Spirituel au sens de « compréhension du fonctionnement de l'esprit », cet esprit étant, dans l'expérience humaine, à la fois physique, émotionnel et intellectuel.

Vous utilisez ces mots dans le sens où l'anthropologue Gregory Bateson parlait d'une «écologie de l'esprit »....

Et je ne trouve pas cette démarche déraisonnable. Dans le contexte écologique actuel, où l'on se rend compte qu'une machination est en branle, avec sa logique folle, qui risque de nous emmener dans des difficultés planétaires à vitesse accélérée, il faut avoir un minimum de jugeote, pour rectifier le tir et changer de paradigme. Nous ne faisons là que reprendre ce que des pionniers ont dit dès les années 60. Vous citez Bateson, repensons en effet à tous ces chercheurs, souvent des exilés allemands ou autrichiens, qui sont allés créer en Amérique les écoles de Palo Alto, les instituts d'Esalen, etc. Tous ces gens, souvent des psy qui avaient quitté Freud, ont commencé à voir l'être humain d'une autre manière, pas seulement d'un point de vue mental, en oubliant le corps, mais en utilisant toutes les portes qui mènent au cœur de l'individu.

C'est dans cette Amérique-là que vous avez suivi une formation de guérisseur, pendant quatre ans, après avoir abandonné une brillante carrière de chirurgien en Belgique, où l'on vous avait choisi, par exemple, pour opérer le roi. Étonnant parcours !

Un matin de janvier 1998, je suis arrivé à l'hôpital, où je venais décrocher un poste de chef de clinique, au département de cancérologie de l'Université de Bruxelles. Ma secrétaire m'a parlé et soudain, j'ai eu l'impression qu'elle était martienne. C'était si impersonnel, mécanique, déshumanisé ! Je me suis enfermé dans mon bureau, affolé par la perspective de devoir passer ma vie dans ce monde-là. J'ai pris mon stylo et, en cinq minutes, j'ai écrit ma lettre de démission au recteur de la faculté, lui demandant de pardonner ma soudaine, mais radicale prise de conscience. À 11 heures du matin, j'étais dehors avec l'impression de naître une seconde fois. Je suis ainsi, quand j'ai pris conscience de quelque chose, je suis obligé de le mettre en pratique illico. Je ne supporte pas de ne pas être cohérent. Si j'étais resté dans cet hôpital, je serais tombé gravement malade.
Après, j'ai vécu différentes aventures rocambolesques (comme de me retrouver directeur général de la filiale française d'Armani, le grand couturier de Milan, puis vendeur dans une boulangerie...), mais ma vocation de thérapeute a refait surface et j'ai abouti à une grande envie : partir aux États-Unis, étudier dans l'école de la fameuse Barbara Brennan, pour comprendre comment fonctionnent les guérisseurs, donc le processus de guérison.

Des guérisseurs ! Vous n'aviez pas peur de passer pour un farfelu ?

Non, parce que c'était un laboratoire de recherche incroyable, avec mille étudiants venus du monde entier, des médecins occidentaux comme moi, mais aussi des lamas tibétains, des guérisseurs des contrées les plus reculées, des gens formidablement étranges, mais pris dans un cadre structuré, l'école étant reconnue officiellement, ce qui me rassurait malgré tout. La solidité de mon background scientifique s'alliait enfin avec mon envie d'explorer des zones inconnues. Cela dit, j'avoue que, durant ces quatre ans de formation, j'ai plusieurs fois failli abandonner, parce que l'apprentissage du métier de guérisseur demande un énorme lâcher prise, notamment par rapport à l'habitude de certitude dans laquelle est formé tout médecin occidental. Ce qu'on me demandait de travailler, ici, c'était ma qualité de présence, par exemple en pratiquant le taï chi et le qi gong, et d'autres outils que l'on mettait à notre disposition. Ma thèse finale s'est intitulée « Guérir par la présence »...

S'agit-il de cette dimension dont parle l'haptonomie, par exemple en Espagne, où des accoucheurs ont appris que leur simple présence (passive !) dans la pièce pouvait accroître les douleurs de l'enfantement, contrairement à celle des sages-femmes, et que cette présence pouvait se travailler, au point de renverser la tendance et de devenir bénéfique chez les accoucheurs conscients de ces dimensions ?

Voilà ! La qualité de présence peut aussi se montrer par des exercices de cohérence cardiaque. Certaines expériences montrent que quand votre champ électro-magnétique change, cela modifie aussi les fréquences cérébrales de votre interlocuteur. Nous sommes tous bel et bien dans une sorte de « reliance vibratoire » ! Nous le vivons sans le savoir, mais des études commencent à le montrer. Bref, dans cette Barbara Brennan School of Healing, au contact des guérisseurs, j'ai appris ceci : pour que la santé puisse habiter un être, il lui faut développer trois choses : de la fluidité, de la confiance, de la cohérence. La fluidité, c'est le lâcher prise, c'est la vie : nous sommes à 75% de l'eau et la rigidité nous tue. La confiance, c'est avoir foi en soi, en l'autre, en la vie, en la guérison. Quant à la cohérence, elle signifie que je dois essayer à tout moment de savoir ce que je pense vraiment au fond de moi et m'axer dessus. Suis-je guidé par mes peurs ? En ce cas, je dois tâcher de les dissoudre, la défense n'est jamais une bonne voie. La cohérence, c'est dire ce que je pense et faire ce que je dis, c'est-à-dire adhérer pleinement à ce que je crois – si je crois que cette pilule va me guérir, que ce marabout va me soigner, ça va marcher. Les guérisseurs m'ont appris à aider les gens à réinstaurer ces trois dimensions en eux. Le drame de l'homme occidental, c'est qu'il veut tout prouver et de ne plus rien croire. Du coup, il ne guérit plus dans sa globalité, physique, psychique et sociale.

Mais la cohérence vous interdit précisément de faire semblant de croire ! Il vous a donc fallu réussir à hisser votre foi au niveau de votre raison de médecin, de scientifique ?

Barbara Brennan est une guérisseuse new-age : elle croit vraiment qu'elle voit objectivement le « Bouddha bleu de la médecine », qu'elle est entourée de guides, d'archanges, enfin toute la panoplie ! Je pense que ça la met dans un état de cohérence intense. Si le patient en face d'elle entre dans cette cohérence, ça lui permet de retrouver sa fluidité, sa confiance et sa propre cohérence... Il n'est pas faux que, dans l'ombre de ces gens, il y a un désir de toute puissance. De ce point de vue, ils sont typiquement occidentaux. C'est avec cet orgueil que les religions du Livre ont colonisé le monde. À partir du moment où vous vous dites en contact avec une vérité révélée extérieure, qui est l'Éternel, ou le Fils de Dieu, ou l'Esprit d'Allah, vous vous permettez de dire : « J'ai la Vérité et vous devez me croire ! » Barbara Brennan est un peu comme ça. C'est aussi pour ça que, plus d'une fois, j'ai eu envie de quitter son école... Le problème, c'est que chaque fois que je commençais à douter de ce que je faisais, mon efficacité chutait à pic. Je restais un thérapeute honnête, mais je perdais cette qualité de présence qui permet de débloquer des problèmes parfois de façon ahurissante. Je me suis donc demandé comment continuer à adhérer à l'essence de ce qu'on m'apprenait, sans passer par le folklore de ces gens. Ou plutôt : comment m'en remettre à mon propre folklore, à mes mots, à ma culture ? Moi, ma culture est scientifique et je sais qu'au fond de moi, ma quête est là : je vais devoir mener une recherche de fond, scientifique, sur la confiance, la fluidité et la cohérence. Et j'espère qu'à 60 ans, je serai un guérisseur qui ne publiera plus rien, mais qui aura réintégré sa culture dans son acte de guérison.

Entre la fluidité, la confiance et la cohérence, c'est le troisième terme qui revient le plus souvent dans votre bouche...

J'accompagne beaucoup de patients dans le cancer. Je me rends compte qu'il y a toujours chez eux quelque chose qui a quitté la cohérence. On peut les aider énormément, au cours de leur maladie, en les aidant à retrouver du sens, à savoir ce qu'ils veulent vraiment dans la vie, à le dire, à l'assumer et, du coup, parfois, à ressortir de la maladie, qui aura joué le rôle d'un catalyseur de changement. Cela dit, la confiance, c'est-à-dire la foi, est aussi importante que la cohérence. Le patient doit y croire, mais le médecin aussi ! Essentielle est la façon dont il annonce les choses à ses patients. Trop de médecins ne réalisent pas l'impact qu'a leur moindre parole. On me rapportait récemment le cas d'une femme soignée pour un cancer, qui attend anxieusement ses résultats et à qui son médecin dit : « C'est pas mal, la tumeur a disparu. » Elle s'étonne : « Pas mal ? Vous voulez dire que c'est génial, non ? » Et lui : « Soyons prudent, madame, on n'est jamais à l'abri d'une récidive. » Le lendemain, cette femme avait 39° de fièvre, avec chute brutale de son immunité. J'ai interpellé le cancérologue, que je connais, sur cette réponse irresponsable. Il m'a rétorqué : « Comment veux-tu que j'aie de l'espoir, ma femme est morte du même cancer ! » J'étais furieux : « Alors change de métier ! Si toi-même, tu ne crois pas à la possibilité de guérison de tes patients, comment veux-tu qu'eux y croient ?! » La croyance en la guérison est indispensable pour guérir. Nous avons besoin de « médecins guérisseurs » qui croient à quelque chose de puissant.



http://www.cles.com/debats-entretiens/article/pour-retrouver-la-vraie-sante-donnez-votre-vie-un-sens

mardi 8 octobre 2013

"VOTRE CERVEAU N'A PAS FINI DE VOUS ETONNER"


Patrice van Eersel (Collectif)

On savait que le cerveau était l’entité la plus complexe de l’univers connu. Mais les dernières découvertes montrent que ses possibilités sont bien plus étonnantes que prévu. Votre cerveau est en effet totalement élastique et social… Élastique – même âgé, handicapé, voire amputé, il peut se reconstruire, apprendre, inventer… Social – un cerveau n’existe qu’en résonance avec d’autres : nous sommes neuronalement constitués pour entrer en empathie.
La combinaison de ces deux facultés permet de supposer que l’ Homo sapiens peut évoluer en changeant lui-même sa structure. Nous avons le pouvoir d'influer sur l’évolution de notre propre cerveau – encore faut-il savoir comment il fonctionne.

Patrice van Eersel, rédacteur en chef à Clés, publie (le 4 avril 2012, dans la collection Clés d’Albin Michel) « Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner », une enquête où il s’entretient notamment avec cinq médecins psychiatres ou psychothérapeutes, qui ont intégré à leur pratique cette nouvelle vision d’un cerveau « plastique » et « neuro-social » : - le neuropsychiatre et éthnologue Boris Cyrulnik, qui démontre que la résilience repose sur la plasticité neuronale ; - le neuropharmacologue Pierre Bustany, qui raconte comment les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale ont révolutionné notre vision de la psyché ; - le psychiatre Jean-Michel Oughourlian, qui établit le lien entre les « neurones miroirs » et le concept de « désir mimétique » ; - le psychiatre Christophe André qui met en pratique les découvertes des neuro-cognitivistes sur les moines en méditation ; - le psychothérapeute Thierry Janssen, qui s’interroge sur la médecine d’Orient, peut-être mieux outillée que la nôtre pour comprendre le cerveau.

Pour les visiteurs du site Clés, voici un élément de cette enquête, le chapitre 8, où surgit une vision très dérangeante et contre-intuitive de la façon dont nous rêvons…

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{{Si nos rêves s’écrivent à la seconde où nous nous réveillons, que fait notre cerveau avant ?}}

L’aspect le plus vertigineux, mais aussi le plus excitant, des nouvelles explorations sur le cerveau est l’immensité des territoires inconnus dont elles nous font entrapercevoir les contours. On se demande ainsi, par exemple, à quoi peut bien ressembler le « fonctionnement par défaut » dont parle le Pr Bernard Mazoyer (un crack qui dirige le Groupe d’imagerie neurofonctionnelle de Caen). Ce fonctionnement « non conscient », qui absorbe apparemment 99% de l’énergie nécessaire à notre cerveau, nous n’en savons encore pas grand-chose. Selon quelle logique, quel langage, quels processus se déroulent 99% du travail qui réorganise en permanence, mais de façon « secrète » parce que non subjectivable, tous les réseaux de nos souvenirs, de nos états d’âme, de ce que nous appelons notre « moi » ? Une façon originale d’appréhender la question est d’écouter Jean-Pol Tassin, neurobiologiste au Collège de France et directeur de recherche à l’INSERM, décrire sa façon de voir le rêve.

Prenons un exemple explicite. Vous êtes en train de rêver que vous participez à la révolution française. Entraîné dans toutes sortes de mésaventures, hautes en couleur, en joie et en terreur, vous finissez hélas sur l’échafaud et vous vous réveillez brusquement quand la guillotine vous tranche le cou. Un cri vous sort des tripes, qui vous fait vous redresser comme un diable hors de vos draps. Vous vous apercevez alors qu’un tableau fixé au-dessus de votre lit vient de se décrocher et vous est tombé dessus. Stupeur : ce serait cette chute qui, en une fraction de seconde, aurait engendré tout le scénario ? Comment serait-ce possible ? Que le contenu du scénario (en l’occurrence celui de la guillotine) puisse être, ou non, porteur de sens n’est pas ici la question. Une chose est sûre pour Jean-Pol Tassin : pendant les 15 ou 20 minutes de sommeil paradoxal qui viennent de s’écouler, quelque chose se passait bien dans votre cerveau, mais ce n’était pas un rêve et il n’était pas question de révolution. Mais alors quoi ? Qui peut le dire ?

Ce que les neurologues croient savoir, aujourd’hui, c’est que, pendant le sommeil paradoxal, votre cerveau, libéré du contrôle conscient exercé par les lobes frontaux du néocortex, remodèle tout à sa guise vos réseaux neuronaux. Ce remodelage a forcément toutes sortes de répercussions somatiques – musculaires, digestives, hormonales, respiratoires… – et des effets psychiques, mais sans que vous puissiez en dire quoi que ce soit du contenu subjectif. A quoi ressemblait ce remodelage ? Vous seriez bien en peine de le dire. Tout ce à quoi vous avez accès, c’est à la traduction qu’en a fait votre moi conscient à la dernière seconde, c’est à dire à l’instant où le tableau vous est tombé dessus. S’adaptant en un éclair à ce contexte accidentel, à l’instant du réveil, votre cerveau a transposé le travail non conscient du remodelage (votre « fonctionnement par défaut » du Pr Mazoyer) en un contenu cognitif explicite : une scène de la révolution française.

Mais le coup du tableau qui tombe n’est là que pour faciliter notre compréhension d’un processus auquel, selon Jean-Pol Tassin, chercheur de l’Inserm et enseignant du Collège de France, tous nos rêves obéissent. Illustration parfaite de notre difficulté à nous figurer ce qui se passe réellement dans notre crâne : l’illusion serait de croire qu’il suffirait d’en observer les « outputs », autrement dit tout ce qui en sort – chimiquement sous forme de molécules, électriquement sous forme de tracés encéphalographiques, subjectivement sous forme de récit – pour pouvoir appréhender la logique interne, le langage, bref le fonctionnement effectif de notre cerveau.

Jean-Pol Tassin est un homme qui n’hésite pas à chahuter les idées reçues, même quand elles sont toutes récentes et à la mode. Ainsi, parlant des techniques d’imagerie du cerveau qui ont permis la plupart des découvertes dont il est question dans ce livre, il nous met sur nos gardes : ces techniques sont d’une utilité évidente, mais elles pourraient facilement susciter de nouvelles illusions dans l’esprit des non connaisseurs. Ainsi, les jeux de couleurs très contrastées, qui font de ces images de véritables œuvres d’art, nous donnent volontiers l’idée qu’il y a dans le cerveau des zones très précisément délimitées, remplissant des rôles distribués de façon rigide, comme dans les visions localistes de la fin du XIX° siècle, alors même que la nouveauté apportée par l’approche « plastique » du cerveau consiste à montrer que, pour quasiment n’importe laquelle des opérations corticales, ce sont de multiples zones qui entrent en interaction. « En réalité, explique Jean-Pol Tassin, ces forts contrastes de couleurs sont arbitraires. Il suffit de demander à l’ordinateur de passer du rouge au vert quand on grimpe, par exemple dans la consommation d’oxygène, d’un indice 100 à un indice 101,5. Pour le spécialiste, cette différence de 1,5% a un sens – celui d’une modulation graduelle –, mais ce n’est pas le sens que s’imaginent l’esprit candide… ou le journaliste, toujours avide d’informations spectaculaires, mais risquant ainsi de tomber dans une nouvelle vision mécaniste du fonctionnement cortical. »

La spécialité de Jean-Pol Tassin est la neurobiologie de l’addiction. On sait que la cocaïne, l’héroïne, les amphétamines, la morphine, le cannabis, mais aussi le tabac et l’alcool, envoient dans nos neurones, via le système sanguin, des molécules qui s’immiscent dans le fonctionnement des synapses. Ces nano-espaces entre les cellules nerveuses abritent les aller-retour ultra sophistiqués de la bonne centaine des neuromédiateurs existants, de l’adrénaline à la sérotonine, de l’acétylcholine à la dopamine, qui modulent tous nos états intérieurs, pulsions, émotions, décisions, inhibitions, sentiments et états d’âme. Des drogues différentes exercent différents types d’influence, aussi bien sur les vésicules qui libèrent ces neuromédiateurs depuis la membrane du neurone amont, que sur les récepteurs qui les accueillent à la surface du neurone aval – ou qui les recapturent dans la cellule de départ. Mais le résultat final est toujours le même : finalement, l’effet de toutes les drogues est de libérer de la dopamine. Celle-ci vient stimuler artificiellement le « circuit de la récompense » qui, dans le cerveau, nous procure la sensation du plaisir – ce pourquoi l’être humain aime se droguer… Mais notre propos n’est pas ici de parler de ce circuit, ni du plaisir, ni de l’accoutumance, mais du fait que l’effet final des drogues sur notre cerveau est à tous les coups la libération de molécules de dopamine dans les fentes synaptiques, ce qui rejoint un phénomène bien plus vaste que la prise de psychotropes…

La dopamine est le neuromédiateur que les synapses libèrent à la fin d’un très grand nombre de processus, si bien qu’on lui a attribué une importance capitale, sans toujours comprendre la cascade de réactions qui se déroulait avant qu’elle intervienne. C’est ce que Jean-Pol Tassin appelle avec humour « le drame de la dopamine »…

Pour tenter de nous faire comprendre de quoi il retourne, le neurobiologiste nous apprend que son travail l’a amené, lui aussi, à diviser le fonctionnement du cerveau en deux parts très inégales, l’une à 99% et l’autre à 1%. Mais ces pourcentages désignent cette fois des quantités de neurones et non de consommation d’énergie, comme dans la présentation de Bernard Mazoyer, qui distinguait le « fonctionnement cognitif » du cerveau et le « fonctionnement cortical par défaut ». La coïncidence entre ces deux rapports 1/99 est fortuite – même si, dans les deux cas, le raisonnement concerne l’immensité de notre inconscience…

Précisons. Son travail a fait aboutir Jean-Pol Tassin à deux réseaux neuronaux. Appelons le premier « réseau de base » : il concerne environ 99% des neurones. Ce réseau traite toutes les opérations de la vie : réceptions sensorielles, motricité, décisions, volonté, mémorisation, etc. Le second réseau ne compte que 1% des neurones (et même moins : 0,6%). Il est superposé au premier réseau, dans un arrangement anatomique spécifique, qui part du mésencéphale : c’est le « réseau modulateur ». Sa mission est d’orienter en permanence toutes les opérations du grand « réseau de base » : à chaque instant, en effet, selon ce que vous êtes en train de vivre, les neurones de votre réseau modulateur (ou neurones modulateurs) doivent décider vers quelles structures et quels réseaux de votre cerveau dispatcher les dites opérations, de la façon la plus adaptée à votre situation. Mission capitale : selon les circonstances, le réseau modulateur peut décider d’affecter telle tâche corticale au « cerveau cognitif lent » – et vous en aurez conscience, pourrez en parler, le mémoriser, etc. – ; ou bien la tâche sera confiée à des instances inconscientes, d’une façon que Jean-Pol Tassin décrit comme « analogique rapide » – et, par définition, l’opération se déroulera à votre insu ou de façon instinctive. Exemple simple : vous pouvez respirer sans y penser, en pilote automatique, dont en « analogique rapide » ; vous pouvez le faire de façon volontaire et votre respiration entre alors dans le champ de votre cerveau « cognitif lent ». Exemple plus sophistiqué : la voie basse et la voie haute de l’intelligence relationnelle, dont nous parlions à propos des neurones miroir et des neurones fuseaux (cf chapitre 3) : la voie basse traite les informations de façon ultra-rapide et analogique, comme un réflexe instinctif de survie (pour réagir à un éventuel danger) ; la voie haute traite les mêmes informations en les confrontant à la mémoire, à la sensibilité, à la volonté, etc., bref en passant par le cerveau cognitif lent.

Les neurones modulateurs, qui décident que le traitement des opérations corticales se fera par l’une ou l’autre de ces voies, se divisent en trois grands groupes, respectivement gouvernés par trois neuromédiateurs : la noradrénaline, la sérotonine et la dopamine. Quand une donnée entre dans le cerveau, avant de savoir à quel réseau elle sera confiée, elle commence toujours par être traitée par les neurones modulateurs fonctionnant à la noradrénaline et à la sérotonine, qui lui « attribuent un sens », avant de passer le relais aux neurones qui fonctionnent à la dopamine, qui l’orientent vers telle ou telle structure en fonction de ce « sens ». En réalité, les neurones modulateurs « dopaminergiques » n’ont quasiment pas le choix : constituant le dernier maillon de la chaine, ils sont esclaves des neurones modulateurs « noradrénalinergiques » ou « sérotoninergiques », qui ont fait le choix en amont. Ils n’ont donc aucune autonomie, sauf que, comme ce sont eux qui interviennent en dernière instance, juste avant que l’opération psychique soit dispatchée, voilà plus de trente-cinq ans (depuis 1975) que les neurologues attribuent un rôle clé à la dopamine et aux neurones modulateurs qui secrètent ce neuromédiateur. Un rôle exagéré…

« C’est ainsi, explique Jean-Pol Tassin, qu’on a pu voir le déficit en dopamine cité comme déterminant dans l’accoutumance aux drogues ou dans la persistance de la dépression, et l’excès de dopamine comme déclencheur de la schizophrénie. La dopamine remplit certes des fonctions formidables dans le fonctionnement du système nerveux central , mais pas toujours celles qu’on croyait, pour la bonne raison que tous les problèmes d’une chaine de transmission ne viennent pas forcément du dernier maillon. »

Globalement, le rôle des neurones modulateurs est évidemment crucial. Schématiquement, s’ils sont défaillants, la personne ne peut plus compter sur son cerveau cognitif lent, qui comprend sa mémoire et son intelligence. Elle a donc tendance à ne fonctionner qu’en pilote automatique, c’est à dire de façon analogique rapide. Du coup, par exemple, pour elle tous les visages se mettent à se ressembler, ou à se mélanger. Comme dans un rêve…

C’est que, lorsque nous nous endormons, le système modulateur de nos neurones noradrénalinergiques et sérotoninergiques cesse de fonctionner (sinon, c’est l’insomnie garantie). Le cerveau cognitif lent est alors mis hors circuit et toutes les informations se trouvent traitées de façon analogique rapide. C’est le fameux « sommeil paradoxal ». Un état cérébral dont Jean-Pol Tassin pense que nous ne pouvons pas dire ce qu’il s’y passe subjectivement. Surprise : ne dit-on pas, notamment depuis les recherches célèbres de Michel Jouvet sur le sommeil, que c’est le temps du rêve ? « Non, répond Tassin avec une quasi certitude, le rêve ne peut survenir qu’au moment où vous vous réveillez. Pourquoi vous réveillez-vous ? Parce que vos neurones modulateurs se sont remis à fonctionner, ne serait-ce qu’une fraction de seconde (ils font ça pour assurer leur survie, car n’oublions pas qu’un neurone qui ne fonctionne pas meurt rapidement, notre sommeil est ainsi constellé de micro-réveils neuronaux). Que se passe-t-il alors ? Le cerveau cognitif lent se réveille, même très brièvement, et en une fraction de seconde, il fabrique une histoire – à raison d’une image par cinq centième de seconde, le cerveau peut vous envoyer toute une histoire en un rien de temps. Rappelez-vous qu’en quatre images, un cartooniste peut vous camper un scénario – le cerveau cognitif lent se charge de combler les vides ! »

Oui, mais alors que penser des gestes que fait une personne endormie ? Ne correspondent-ils pas à une scène de rêve qu’elle est en train de vivre ? Non, répond à nouveau Jean-Paul Tassin, ces gestes sont sans doute à mettre en rapport avec le fameux « fonctionnement par défaut », par lequel le cerveau réorganise en permanence toutes ses pistes neuronales, mais rien ne dit qu’une personne dont les jambes s’agitent soit en train de rêver qu’elle marche ou qu’elle court. Si vous la réveillez brusquement, si elle se souvient de quelque chose, ce sera très probablement de tout autre chose. Et de toute façon, cette autre chose aura été inventée, en un flash, à l’instant où vous l’avez réveillée.

Autrement dit ? Eh bien nous en restons à l’énigme par lequel ce chapitre a commencé : si le scénario de nos rêves s’écrit à la seconde où nous nous réveillons, que se passe-t-il, subjectivement, pendant le « sommeil paradoxal » ? Réponse : non seulement on ne le saura peut-être jamais, mais la question n’a sans doute aucun sens. Ce qui pose aussitôt une autre question, de fond celle-là : l’approche scientifique est-elle la meilleure façon d’appréhender cette réalité étrange que nous portons entre les deux oreilles ?

L’entretien suivant, mené avec l’ex-chirurgien devenu psychothérapeute, Thierry Janssen, va justement nous mener à nous interroger sur cette question
:

("Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner" - Patrice van Eersel (Collectif) - éd. Albin Michel)

http://www.cles.com/bonnes-feuilles/votre-cerveau-n-pas-fini-de-vous-etonner

samedi 5 octobre 2013

"TRINH XUAN THUAN : "NOUS SOMMES TOUS DES POUSSIERES D'ETOILES"


Que nous dit la science sur la nature de l'Univers ? Sur son origine et son futur ? Entre le cosmos qu'il dévoile pour nous et le lotus qui symbolise l'éducation confucéenne et bouddhiste qu'il a reçue, l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan, prochain conférencier à l'INREES, nous invite à emprunter une voie d'intelligence ouverte.

La méthode scientifique est indépendante de toute origine : un Vietnamien, un Américain, un Français pratiqueront la même science. qu'ils soient athées, agnostiques, juifs, chrétiens, musulmans ou bouddhistes, ils appliqueront tous cette même méthode reposant sur l'observation à partir de laquelle on construit théories et modèles. Cela posé, un scientifique est toujours issu d'une société, il ne vit pas dans l'isolement, d'où une certaine interpénétration de la pensée elle-même et de la culture. La mécanique quantique, par exemple, a établi qu'une particule élémentaire, ou une particule de lumière, a deux visages : à la fois onde et particule. Je m'explique : la position d'une particule de matière, avant qu'elle ne soit captée par un instrument de mesure, ne peut être décrite que par une onde de probabilité. Un tel concept est difficile à imaginer pour un esprit occidental, qui optera soit pour l'un soit pour l'autre de ces phénomènes, alors que tel ne sera pas le cas pour un bouddhiste, qui est familier de la notion de vacuité, où les choses n'ont pas d'existence intrinsèque, leur existence dépendant de l'observateur.

Cette révolution mentale, les pères de la mécanique quantique eux-mêmes ont eu du mal à y souscrire. Albert Einstein pensait qu'on ne pouvait appréhender les particules par des probabilités : elles sont ou ne sont pas. « Dieu ne joue pas aux dés ! » ne cessait-il de répéter, alors que d'autres scientifiques, comme Werner Heisenberg ou Niels Bohr, se sont tournés vers les philosophies orientales pour comprendre. Exaspéré par Einstein, Bohr lui répliqua un jour : « Cessez de dire à Dieu ce qu'il doit faire! » La mécanique quantique est l'exemple le plus frappant qui m'incline à dire que, même si la méthode scientifique reste immuable, la culture dont on est issu permet de voir les mêmes choses avec une interprétation du monde parfois différente.

c'est ainsi que, selon vos propres mots, « l'astronomie donne à voir mais aussi à réfléchir ». l'astronomie et la cosmologie modernes ont profondément modifié nos idées sur la nature du temps et de l'espace, sur l'origine de la matière, sur le développement de la vie et de la conscience, sur l'ordre et le désordre, le chaos et l'harmonie, la causalité et le déterminisme. Les questions que se pose le cosmologue sont étonnamment proches de celles qui préoccupent le théologien : quelle est l'origine de l'Univers ? A-t-il pu se créer tout seul ? Aura-t-il une fin ? Notre existence a-t-elle un sens dans cette immensité ? l'émergence de l'intelligence et de la conscience n'est-elle qu'un simple fait du hasard ou bien est-elle inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoile et galaxie de l'Univers, et dans chaque loi physique qui régit le cosmos ? A force d'attaquer le mur qui cerne la réalité physique avec le marteau-pilon que sont les lois physiques et mathématiques, cosmologues et astronomes se retrouvent nez à nez avec les théologiens. La cosmologie aborde des sujets qui furent longtemps la propriété exclusive de la religion. j'ai la ferme conviction que la science peut jeter un éclairage nouveau sur ces questions anciennes. Et, bien sûr, je n'en exclus nullement ma tradition spirituelle, le bouddhisme.

Le bouddhisme ne s'arrête pas à la connaissance apparente du phénomène (car il y a une vérité apparente de nos sens qui est souvent trompeuse), mais son but est la compréhension de la vraie nature des choses, ce qu'on appelle la vérité ultime. Cette connaissance suprême inclut celle du mécanisme du cosmos : comment les choses sont, comment elles évoluent, et comment elles interagissent. Autant d'objets d'études pour la science qui fait le pont entre elles par la découverte de ce que l'on appelle les lois physiques. Vous lâchez une balle ici, elle tombe vers la Terre. Newton dit que c'est la gravité qui en est la cause. Cela se calcule avec des équations. Le bouddhisme n'utilise évidemment pas le langage mathématique, il décrit les choses de manière plus qualitative. Il en a, au surplus, la prescience ou l'intuition. Beaucoup de scientifiques l'ont eux-mêmes éprouvée, travaillant sans véritable aboutissement, quand soudain, comme si cela sortait de rien, à un moment tout à fait inattendu, on « voit » certaines solutions. Ainsi de l'«Eurêka!» d'Archimède dans sa baignoire... [...]

Copernic a délogé la Terre de la place centrale que lui attribuaient les Grecs - tout comme la Bible qui n'imaginait l'Univers qu'au service de l'homme. La Terre n'étant plus, depuis le XVIe siècle, qu'une simple planète tournant autour du Soleil, l'ego humain s'est consolé en songeant que notre astre devait être au centre de la Voie lactée. Patatras ! Trois siècles plus tard, les astronomes ont démontré que le Soleil n'est qu'une simple étoile de banlieue parmi les 100 milliards de la Voie lactée, cette dernière se perdant à son tour parmi les 100 milliards de galaxies dans l'Univers observable. Notre place est donc celle d'un grain de sable dans le vaste océan cosmique. Dans Le Hasard et la Nécessité, le biologiste Jacques Monod a avancé que nous étions là par hasard, au sein d'un monde indifférent. 

Vision pessimiste et réductrice de notre place dans le cosmos sur laquelle le prix Nobel de physique Steven Weinberg a renchéri en affirmant que «plus on comprend l'Univers, plus il nous apparaît dépourvu de sens». Je ne partage nullement cette vue désespérante. La cosmologie, bien au contraire, a réenchanté le monde, redécouvrant l'ancienne connexion entre l'homme et l'Univers.

Depuis la fin des années 50, nous savons que tous les atomes dont nous sommes faits et que nous respirons sont issus des étoiles : nous inhalons aujourd'hui les mêmes atomes d'oxygène que Jules César ! Tout est interconnecté, nous sommes tous des poussières d'étoiles et nous partageons tous la même généalogie cosmique. William Fowler, père de l'astrophysique nucléaire - l'un de mes professeurs -, fut le premier à expliquer comment les étoiles pouvaient synthétiser les éléments chimiques. La cosmologie moderne a découvert comment l'Univers semble avoir été réglé de façon extrêmement précise pour que naissent les étoiles, pour qu'elles accomplissent leur alchimie nucléaire et engendrent ainsi la vie et la conscience. Toutes les propriétés de l'Univers observables autour de nous : la mer, le ciel, les montagnes, les forêts, les hommes, leurs objets et leurs maisons dépendent de constantes physiques correspondant à une quinzaine de nombres. Par exemple la vitesse de la lumière : 300 000 km/s, la plus rapide dans l'Univers. Pourquoi 300 000 km/s ? On le constate, c'est tout : ces nombres nous sont donnés dans la nature. Ainsi de la masse des électrons, de la constante de gravité, de la constante de Planck déterminant la taille des atomes. Et puis il y a les propriétés dont les fées ont doté l'Univers à son berceau : son taux d'expansion initiale, sa quantité d'énergie, de matière lumineuse, mais aussi de matière noire : les 100 milliards de soleils dans chacune des 100 milliards de galaxies, la matière lumineuse que nous voyons ne constitue que 0,5 % de l'Univers, l'énergie noire et la masse noire constituant 99,5 % de l'Univers. On s'est aperçu que si l'on variait un tant soit peu ces conditions physiques, l'Univers ne pourrait pas fabriquer d'étoiles. Sans étoiles, pas d'éléments lourds, parce que le big-bang ne fabrique que l'hydrogène et l'hélium - éléments trop simples pour construire la chimie nécessaire aux chaînes d'ADN qui portent nos gènes, ou pour former les neurones qui sont le support de notre conscience. l'Univers a été réglé de façon extrêmement précise pour que nous soyons ici. Tout se joue sur un équilibre très délicat. La densité initiale de l'Univers doit être réglée avec une précision de 1060, comparable à celle dont devrait être capable un archer pour planter une flèche dans une cible carrée d'un centimètre de côté qui serait placée aux confins de l'Univers, à une distance de 15 milliards d'années-lumière ! Un changement infime entraînerait la stérilité de l'Univers. Nous voici donc intimement liés au cosmos. Et nous sommes là pour lui donner du sens.

Un pari pascalien. Depuis Galilée, la science et la foi ont divergé. Les scientifiques n'aiment guère évoquer la foi ou la création. La science permet cet étrange scénario : postuler une infinité d'univers parallèles aux nôtres - ce que l'on appelle en physique un « multivers » - avec une combinaison de conditions initiales et de constantes physiques perdantes : pas de formation d'étoiles, donc pas d'éléments lourds, donc pas de vie consciente. Une infinité d'univers parallèles vides et stériles sauf, par hasard, une combinaison gagnante dans le nôtre, dont nous serions en quelque sorte le gros lot. Eh bien, non ! Je m'élève contre cette approche, car on ne pourra jamais observer ces supposés univers parallèles. Postuler pour un multivers perdant ne relève au mieux que de la métaphysique. Quand, en science, il n'y a pas de vérification expérimentale, ce n'est plus une théorie, mais un fantasme. Je le rejette. Souscrivant au principe d'Ockham, qui veut qu'on ne multiplie pas les entités sans nécessité, je ne vois pas pourquoi il faudrait faire compliqué si l'on peut faire simple. j'ajouterai un argument d'ordre plus émotionnel : lorsque, face à mon télescope, j'observe l'architecture cosmique, l'ordre, l'harmonie, il m'est difficile de penser que cela n'a aucun sens. Il y a la beauté qui s'apparente à la vérité. Je demeure constamment étonné que les lois que nous découvrons sur l'infinitésimal grain de sable qu'est notre Terre s'appliquent au cosmique. Tout semble tendre vers l'Un : à mesure que l'on avance dans la science, des phénomènes que l'on croyait distincts ont pu être unifiés. Si, donc, j'ai à choisir entre deux théories, nul doute que j'opterai pour la plus esthétique. Simplicité et élégance des hypothèses, non pas la simplicité des équations, mais celle des idées. Le fait qu'elles soient nécessaires. On ne peut pas changer une seule équation. Comme une note dans une partition de Jean-Sébastien Bach : vous la retranchez et tout s'écroule.

Propos recueillis par Patrice De Méritens pour LeFigaro Magazine



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