vendredi 26 novembre 2010

"L'INTELLIGENCE SPIRITUELLE"


L’intelligence spirituelle, tel que les psychologues la définissent, est étroitement liée à l’accomplissement d’un besoin profond de l’être humain – celui de sentir que tout a un sens. Son développement est la garantie même de la santé psychique, disent les psychologues. Mais elle représente seulement une modalité de réunir dans un cadre scientifique des concepts que le Yoga  connaît et développe depuis des millénaires..

A présent la plupart des gens connaissent le coefficient d’intelligence, le célèbre QI. L’embauche dans certains domaines d’activité est conditionnée par l’existence d’un certain niveau de QI. Bientôt nous pourrons calculer notre coefficient d’intelligence spirituelle (QS), qui nous montrera quelles sont les qualités spirituelles que nous avons encore à développer.

Les psychologues disent qu’il existe plusieurs types d’intelligence...

Au début du XX-ème siècle les psychologues ont découvert des méthodes pour mesurer l’intelligence. Le calcule du QI (quotient intellectuel) est devenu une vraie mode. A l’époque l’intelligence était seulement regardée comme une fonction purement cognitive de l’être humain. La vision ultérieure s’est enrichie, prenant aussi en considération le plan verbal. Finalement il est arrivé que l’intelligence soit unanimement définie par les psychologues comme "l’aptitude à comprendre les relations qui existent entre les éléments d’une situation et à s’adapter de manière a ce que l’on puisse réaliser les buts personnels.” (1) Une vision assez limitée, pourrions-nous dire.

En 1993, William Gardner a montré que l’intelligence est beaucoup plus que cela. Il a attiré l’attention sur les multiples facettes de l’intelligence, en montrant qu’il n’est pas possible de parler seulement de l’intelligence cognitive, mais aussi d’une :

- intelligence kinesthésique – liée à la conscientisation du corps physique, d’un bon contrôle sur ses fonctions, de son utilisation différenciée et nuancée;
- intelligence musicale – liée à la conscientisation des sons et des harmonies;
- intelligence intra-personnelle – la conscientisation des états et des pensées personnelles et leur contrôle;
- intelligence inter-personnelle – liée à la façon d’interagir avec les autres et au succès social.

En 1995, Daniel Goleman a popularisé ses recherches concernant l’intelligence émotionnelle et a généré un nouveau courant dans le monde des psychologues, et en même temps une nouvelles obsession qui a remplacé le calcule du QI par le calcule du QE (le quotient émotionnel). Ceci a pour base l’intelligence intra-personnelle et l’intelligence inter-personnelle et suppose des qualités comme : l’habileté à communiquer et surtout à écouter les autres, la capacité d’accepter leur feed-back, l’empathie, l’acceptation de certains points de vue différents.  

Mais quelque chose manquait toujours, aspect qui a été complété par la psychologie trans-personnelle qui a commencé à parler, de plus en plus, de l’intelligence spirituelle. Ainsi la psychologie est arrivée à reconnaître et à étudier des aspects qui sont connus et surtout vécus directement dans la pratique du Yoga depuis des millénaires.

Frances Vaughn, docteur en  pychologie, psychothérapeute avec plus de 30 ans d’expérience et ancien président de l’Association Américaine pour la Psychologie Transpersonnelle, écrivait: ”En travaillant en tant que psychothérapeute, ma conviction est que l’intelligence spirituelle ouvre le coeur, illumine le mental et inspire l’âme, connectant le psychisme humain individuel au substrat de base de l’être. L’intelligence spirituelle peut être développée par la pratique et peut aider une personne à distinguer la réalité de l’illusion. Elle s’exprime en toute culture en tant qu’amour, sagesse et être dans le service des autres” (2)

Un autre auteur écrit sur l’intelligence spirituelle dans les termes suivants: ”si dans le cas de l’intelligence cognitive il s’agit de penser, dans le cas de l’intelligence émotionnelle de sentir, dans le cas de l’intelligence spirituelle il s’agit d’être.” (3)

Les signes du développement de l’intelligence spirituelle

Le concept d’intelligence spirituelle, tel qu’il est abordé dans la psychologie transpersonnelle, est très proche de celui de maturité spirituelle.

”La maturité spirituelle en tant qu’expression de l’intelligence spirituelle réunit un certain degré de maturité émotionnelle et morale ainsi qu’un comportement éthique. La maturité spirituelle s’exprime par sagesse et action pleine de compassion dans le monde. Tel que je la comprend, la maturité spirituelle implique de la sagesse et de la compassion manifestées face aux autres gens, quel que soit le sexe, la croyance, l’origine éthnique, l’âge, en tant que forme de respect pour toute forme de vie. Elle suppose aussi un certain sens de l’introspection et de la compréhension basée sur le desir de reconnaître les illusions, de se détacher de ce qui est éphémère et d’éclaicir les questions liées à la liberté existentielle et à la mort. Elle implique la connection de la vie intérieure à la vie extérieure, avec les actions et le service offert à l’humanité. Être conscient de soi est essentiel pour le développement de la maturité spirituelle ” (2).

À l’heure actuelle il n’existe pas une définition généralement acceptée de l’intelligence spirituelle. Frances Vaughn a réussi à cerner quelques aspects dont nous devons tenir compte dans la démarche de la définition de l’intelligence spirituelle.

Nous les avons synthétisé ainsi:

1) Intuition
2) Ouverture face à la connaissance contemplative
3) La capacité de regarder les choses de plusieurs perspectives, le raffinement des perceptions
4) Liberté en pensée, ré-examen des croyances et des conceptions concernant la réalité
5) Recherche et pratique spirituelle
6) Discernement
7) Vision holistique
8) Respect pour tous les êtres, l’acception des différences
9) Capacité d’aimer – recevoir et d’offrir de l’amour
10) Se mettre de façon désintéressée au service des autres, bonté, générosité
11) Compassion
12) Pouvoir de pardonner
13) Sensibilité esthétique et appréciation de la beauté
14) Humilité
15) Intégrité, se conduire dans la vie selon des valeurs spirituelles et être conséquent en les respectant
16) Sagesse
17) Cultiver l’authenticité et la conscience de soi
18) Courage
19) Paix intérieure
20) Contrôle de soi

La conclusion des psychologues trans-personnalistes est unanime: avoir une vie spirituelle et être impliqué assidûment dans une pratique spirituelle sur une voie authentique sont des garanties d’une santé psychologique et de l’accomplissement de l’être humain. ”Les expériences spirituelles comme l’inspiration sont associées aux sentiments de clarté, de connection, d’ouveture et d’énergisation. Lorsque quelqu’un se sent inspiré, il se sent révitalisé, rafraîchi, renouvellé” (2)

Bibliographie:
(1) Norbet Sillam - Dictionnaire de psychologie Larousse, Univers encyclopédique, 1996,  page 161
(2) Frances Vaughn - What is spiritual intelligence, http://francesvaughan.com/work1.htm
(3) McMullen B.  - Cognitive Intelligence, revue StudentBMJ, 2002

Angela Anghel

http://www.yogaesoteric.net/content.aspx?lang=FR&item=4196


mercredi 30 juin 2010

"VIVRE EN CONSCIENCE"

Peinture Alex Grey


Le fonctionnement du mental

Le mental est à la fois la cause de tous nos soucis, entretenant désirs et angoisses, créant le concept d'un moi séparé, et la clé nous permettant de comprendre ce voyage terrestre entrepris par la conscience.
Il n'a pas à être condamné en lui-même, car il peut être un allié et nous permettre de comprendre que nous ne sommes pas seulement ce flux mental.
Or, nous l'avons laissé exercer une domination absolue sur la vie et parasiter l'ensemble de nos existences.

Le mental s'épuise à vouloir changer le réel en fabriquant des idéaux, des croyances et des certitudes, en formant une représentation de ce qui est, figeant ainsi le mouvement perpétuel de la vie. Il crée cette réalité terrestre, constituée des illusions dont il s'est rempli, il établit le moi et le monde hors moi, le sujet pensant et l'objet pensé, sans réalité autonome.
Penser déplace le regard vers l'objet. L'activité mentale nous projette vers l'extérieur, vers les objets, et crée la croyance d'une séparation, d'une distance, en déployant son énergie dans le temps. Nous avons tellement l'habitude de diriger notre esprit vers l'extérieur, vers les objets qui le retiennent et le distraient que nous ne voyons plus que ce qui le remplit. Nous le laissons exercer sans arrêt une pression sur chaque chose qui survient, croyant la contrôler en retenant certains aspects et en rejetant les autres. Il nous entraîne à saisir la vie à l'aide de concepts au lieu de la laisser s'accomplir à travers nous. Encombré de tout ce qu'il accumule, il est incapable de refléter la situation du moment présent telle qu'elle est.

Le mental nous apprend la différenciation. Il est impliqué dans toute expérience de dualité.
Il fonctionne par comparaison et opposition.
Nous nous identifions à cette différenciation, nous la pensons comme le fondement de notre réalité.
Or, il n'y a pas de dualité : les 2 pôles ne sont pas séparés, mais en interaction.
Le mental est cause de la séparation entre des opposés qui sont inséparables, qui ne peuvent exister l'un sans l'autre dans l'expression de la vie ici. Il est conditionné à exclure ce qui semble inacceptable. L'interdépendance des opposés est le fondement même du mouvement de la vie. Notre problème vient que nous essayons de supprimer un des 2 opposés.

La dispersion, la soumission aux distractions incessantes qui alimentent le flux des pensées, l'absence de repos, de stabilité, la recherche perpétuelle, est ce qui caractérise habituellement notre esprit et le rend en permanence anxieux et fatigué.
Il est presque toujours divisé, désir ou refus. Les choix incessants rendent notre existence complexe. On compare, on saisit ou rejette. On exclut alors que la vie inclut tout. Chaque évènement est mis dans une catégorie. Notre esprit pris dans la dualité et la temporalité ne sait que juger si un évènement est heureux ou malheureux. Il est incapable de saisir en profondeur la réalité d'une situation, de percevoir l'intelligence infiniment vaste qui préside à l'enchaînement des circonstances.
Nous oublions l'unité ou nous la cherchons avec la pensée structurée moi/autre, sujet/objet.
Pour transcender la division, l'esprit doit reconnaître la limitation de la relation sujet/objet, puis ses propres limitations.

Nous pouvons être conscient du fonctionnement de notre mental. Nous ne pouvons donc pas être cet esprit qui nous emporte où il veut dans des croyances, dans des émotions et des souffrances.
Le mental est une fonction, pas ce que nous sommes. Accepter qu'il soit simplement un instrument, celui de l'être profond, la conscience. Le tourner vers le dedans, non pas par des efforts, mais en tant que mouvement naturel au sein de la conscience

La nature de l'esprit est mouvement. Ne pas s'efforcer de bloquer ce mouvement car la pensée est un moyen d'expérimenter la vie et cet effort est uniquement mental. Tout effort pour contrôler l'esprit ne peut que le rendre plus habile et conduit au renforcement de l'ego.
Il ne s'agit pas d'être sans mental mais d'être libre du mental. C'est-à-dire ne pas être juste une somme de désirs et de peurs.
Ne pas s'opposer au mouvement naturel de la pensée, mais cesser de l'entretenir, de le considérer comme réel et voir que sa source est vide. Nous sommes cet espace silencieux et vide au sein duquel la pensée apparaît. Cette Réalité ultime est hors de portée de la pensée.

Le questionnement sur le sens de la vie et sur notre véritable nature débute nécessairement avec l'esprit. C'est l'esprit qui cherche. Mais il ne peut que poser la question, puis très vite conceptualiser et donc douter. Il ne peut fournir la réponse : la réalisation de la Réalité ne peut être objectivé, le Sujet ultime ne peut être objet de connaissance.
Dans sa recherche, l'esprit peut comprendre jusqu'à un certain point la nature de la Réalité, mais ne peut la réaliser. S'il trouve une réponse, elle ne peut être que lui-même, et dans cette illusion créée, il va concevoir une réalité mentale qu'il s'appliquera ensuite à expliquer.
Dés que la conceptualisation s'arrête, la perception pure reste. Avec elle, la paix. Elle est notre nature originelle. Les difficultés et les souffrances surgissent lorsque nous ne sommes plus en contact direct avec le flux de la vie, lorsque le mental vient mettre une distance entre ce qu'il pense vivre et la réalité.

Nous pouvons très bien vivre sans une activité mentale incessante, en accueillant les perceptions telles qu'elles se présentent, sans les analyser ou les juger, sans fabriquer d'images.
Qu'il y ait simple observation de chaque phénomène, pensée, émotion, sentiment, sans qualification, sans jugement. Observer n'est pas analyser. Simplement une attention aiguë et sensible des mécanismes de l'esprit, de ses schémas répétitifs et conditionnés. L'attention qui accueille est une position de regard neutre. Nous sommes accueil de tout ce qui traverse notre esprit, un ensemble de phénomènes vus par la lumière de la conscience.
Qui observe ? Notre être profond, qui montre dans cette observation qu'il n'est pas le mental. Nous ne pouvons le voir, cet être véritable, nous ne pouvons le connaître comme un objet et le conceptualiser. C'est là que se situe le problème pour nous, lorsque nous vivons identifiés au mental.
Les pensées sont uniquement maintenues par nos identifications. Rester témoin de ses pensées, sans identification. Observer ne déclenche pas un enchaînement de pensées. Dans l'observation, l'énergie du mental se calme. Il calme son fonctionnement parasite, reprend sa juste place, ne nous emporte plus dans des réactions de peur, d'agression ou d'abattement. Un détachement se met en place et l'énergie ne vient plus alimenter sans cesse l'esprit.
Son fonctionnement ralentit de lui-même, sans contrainte, par la seule observation de ses mouvements. Il se calme à travers l'attention, sans effort. Il voit ses limitations, devient humble, réceptif, ouvert. Il continue de fonctionner, mais les pensées viennent du silence, notre réalité profonde, non de l'intellect. Elles apparaissent, disparaissent, nous percevons leur nature vide, de simples reflets sur le champ de la conscience. Il n'y a plus alors d'entrave au flux de la conscience pure et la vraie intelligence peut œuvrer.
L'intuition dés lors émerge : c'est la réponse immédiate à la vie, sans l'intermédiaire de concepts. Elle vient du cœur, non de l'intellect. Elle saisit la réalité de manière synthétique, dans la coexistence des pôles.

Le mental peut avoir une certaine connaissance de l'intelligence qui soutient la vie, mais il ne peut en avoir une connaissance totale. Il fait partie du monde phénoménal. Comment pourrait-il aller au-delà des phénomènes, embrasser ce qui l'englobe ? Ce qui est infini, sans forme, ne peut être appréhendé par l'esprit. Il est lui-même l'obstacle à la réponse qu'il cherche. Qu'il le reconnaisse, dans une humilité retrouvée, est sa seule réalisation possible.
Et il sera en repos, établi dans sa source, transparent, sans jugement, sans choix.
Entier, sans aucun conflit, il deviendra l'instrument du fonctionnement de la vie dans sa globalité.

Ce qu'il y a au-delà de la pensée, nous ne le savons que lorsque la pensée s'arrête. La pensée est impuissante à découvrir la vraie nature de la vie, car elle est mémoire, qui fait écran à la réalité, au jaillissement toujours neuf du flot de la vie. Elle recouvre de ses schémas répétitifs le jeu libre de la vie.
Le mental est fait de passé et de sa réactualisation dans la projection vers l'avenir. Toujours en mouvement, il ne peut saisir l'instant. Dés qu'il intervient, le contact avec l'instant est rompu. Le processus du temps psychologique est enclenché. Tout est alors regardé à partir de la mémoire et évalué à partir de conditionnements. Lorsque le mental se tait, le temps s'arrête. Nous sommes dans l'instant, c'est-à-dire dans la Réalité. La réalisation de notre intemporalité, de notre véritable nature, est alors possible.

Une fois l'ultime réalité réalisée, il n'y a plus de règles ni d'illusions créées par un mental que désormais plus rien ne vient troubler. Il est en repos, sans division, en harmonie avec le flux de la vie, avec la source de toute chose.
La conscience se reflète telle qu'elle est, pure, non déformée, dans ce mental stable, détendu, apaisé. Le repos, c'est ce que nous sommes naturellement.
Dans cette vision globale de la Réalité, l'esprit en repos laisse surgir puis se résorber ce qui vient, sans rien conceptualiser, sans rien diviser.
L'énergie d'amour peut dés lors circuler.

Nicole Montineri

http://www.laconscience-espace.com/

samedi 24 avril 2010

"PERSEVERANCE ET REALISATION DE SOI"

Entretien de Jean-Claude Genel avec Marie Lise Labonté

Psychothérapeute, auteure et formatrice, Marie Lise Labonté a vaincu une maladie dite incurable par un processus d’auto-guérison. La persévérance fut sa fidèle compagne sur le chemin qui la mena au plus profond d’elle-même. Analyse.

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Jean-Claude Genel : Nos plus beaux élans ne serviraient à rien sans la persévérance. C’est, semble-t-il, la qualité qui t’a permis de recouvrer la pleine santé. Car c’est bien la maladie qui t’a révélée cette valeur ?

Marie Lise Labonté : En effet, on m’a diagnostiquée " incurable " à l’âge de vingt-cinq ans et ce fut la descente aux enfers. La médecine était impuissante et je ne parvenais pas à comprendre le sens de cette maladie. Devant le fait d’être en chaise roulante, très limitée dans mon corps, face à la souffrance physique et psychique, j’ai rapidement perdu tout espoir et j’ai souhaité mourir. Pourtant, un déclic a eu lieu. J’ai pris conscience que personne d’autre que moi ne pouvait me guérir puisque mon corps et cette maladie étaient miens. Je suis entrée dans une grande réceptivité et j’ai senti que je pouvais guérir, malgré les apparences.

Quelles étaient ces apparences ?

Les médecins me disaient que mes méridiens étaient ceux d’une femme de 75 ans ! Ils exprimaient une réalité qui s’appuyait sur des analyses. Mais, à l’intérieur de moi, je percevais une autre vérité et je leur répétais : "Je sais que je suis encore malade, mais je sais aussi que je suis aussi en train de me guérir". Et j’ai persévéré.

Les médecins avaient les résultats des examens et toi, ta force intérieure.

Oui, et j’avais cette foi au-delà du "Je crois", c’était indescriptible. Rien ne pouvait toucher cet espace intérieur et même dans les moments difficiles - moments de peine, de découragement, etc. -, je savais que j’étais sur la bonne voie. La persévérance est pour moi une forme de certitude intérieure sur laquelle j’ai pu m’appuyer et qui m’a aidée à traverser les épreuves.

Comment s’est amorcée la persévérance ?

La première étape a été de rester en présence de mon désir de guérir. Ce que j’observe chez les personnes avec qui je partage mon travail depuis, c’est qu’elles ont de magnifiques projets et même des visions. Certaines sont en contact avec des élans profonds, d’autres sont davantage alimentées par un conditionnement social, familial ou personnel qui les fait entrer dans une forme de volontarisme, qui, pour moi, n’est pas la persévérance.

Quelle serait ta définition de cette valeur ?

La persévérance vient d’un état intérieur que j’appelle le "Je sais !" Cet état fait que, face à des événements de la vie et à des choix essentiels, on a l’impression qu’il est possible d’accomplir de grandes choses en maintenant toujours une présence à cette sensation du " Je sais ! " (je sais que c’est ça ma voie, que c’est ça, mon expérience). Trop de gens sont conditionnés par des croyances, des fausses valeurs et des schémas de vie stéréotypés. Ils sont alors dans un volontarisme qu’ils confondent avec la persévérance. Je rencontre beaucoup de ces gens malades qui avaient persévéré dans ce genre de démarche et s’étaient abîmés à la tâche.

Pour toi, la persévérance est donc reliée à la foi.

Oui, elle est reliée à cette foi qui n’est pas alimentée par un système de croyances extérieures. Croire en Dieu est une chose, vivre l’expérience de Dieu en est une autre. Cet état intuitif très profond génère, malgré des expériences difficiles ou en contact avec ses élans très profonds et ses rêves, la certitude que cela va s’accomplir. Il faut simplement se maintenir dans un état de persévérance et non s’acharner à contre courant de sa vie ou de son destin.

La persévérance serait-t-elle une force capable de nous garder sur notre véritable chemin ?

Oui, cette réelle persévérance - à l’opposé du volontarisme - nous fait entrer dans un état de fluidité intérieure. Les choses s’ouvrent et vous êtes dans la fluidité de votre mouvement de vie. La persévérance est alors un accompagnement intérieur de ce que l’on a ressenti ou pressenti comme étant juste pour soi. Elle préserve notre élan et notre rêve dans son accomplissement.

La persévérance que l’on sait écouter nous guiderait donc vers notre destin ?

Oui, et le destin, pour moi, c’est suivre le mouvement de notre être profond. La persévérance est innée chez l’être humain. Mais les gens qui sont encore aux prises avec des conditionnements et des systèmes de croyances éprouvent des difficultés à contacter cet état intérieur par lequel leurs élans et leurs rêves se manifestent. Ils savent ce qu’ils ont à accomplir, mais ils vont le refuser et choisir un chemin opposé.

Nos élans et nos rêves viennent d’un contact très profond avec ce que tu appelles le "soi ", l’énergie de nos profondeurs, notre chemin de vie.

Oui. Et pour moi, la persévérance est la force qui accompagne cet état intérieur même si, parfois, nous avons l’impression que les réponses attendues ne sont pas au rendez-vous ou qu’elles se manifestent de bien d’autres façons. Cette valeur entraîne un état d’humilité, d’écoute et de grande réceptivité.

La persévérance nous permet aussi de comprendre, d’être lucide quant à nos choix et décisions.

Elle sait nous faire attendre non de manière passive, mais en étant réceptifs. Ce n’est en aucun cas un état de lutte pour atteindre à tout prix les buts de la personnalité, mais davantage un état de " guerrier intérieur " au service des grands mouvements de notre être. La persévérance nous maintient dans la vigilance des signes extérieurs et intérieurs pour identifier le prochain mouvement, la prochaine étape à accomplir.

La persévérance aurait donc le pouvoir de nous relier à l’être d’amour que nous sommes ?

Oui, et au grand tout. Lorsque je persévère, ce qui m’entoure - même les difficultés rencontrées au quotidien - perd de son influence sur moi. Je ne mets donc aucune charge sur ce qui bloque et je retrouve un état de fluidité induit par la qualité dont nous parlons. Elle est un fil conducteur qui nous relie à tous les événements de notre quotidien et au grand mouvement de vie que chacun porte en lui. Pour se guérir, il est important d’être en état de réceptivité de soi-même et de rester uni aux forces de guérison.

Tel que nous l’abordons, il n’y a de persévérance que si nous restons reliés à nos ressentis intérieurs ; cette intelligence maintient notre intégrité.

Elle est "une" dans tous les secteurs de notre existence (famille, travail, loisirs, etc.). Elle est aussi un état d’esprit.Tout à fait, et cet état d’esprit touche à cette foi intrinsèque et, devant un obstacle qui paraît infranchissable, on est capable de prendre le temps de retrouver la force du "Je sais". Je vis de plus en plus la persévérance comme un accueil de l’inconnu. En effet, quand on entre dans le "Je sais", il ne s’agit pas du "connu" rassurant mais bien d’entrer en résonance avec cette part de soi qui ne se révèle que dans la profondeur de l’expérience

La persévérance est essentielle dans toute démarche d’accomplissement. Elle permet la consolidation du but poursuivi et nous entraîne vers la réalisation de ce que nous nous sommes fixés. La motivation nous met en mouvement, l’honnêteté détermine la qualité de notre action, le courage nous propulse et la persévérance nous permet de perpétuer l’intention et de garder le cap. Elle est active tant que nous restons centrés sur nos ressources. Elle s’évanouit si nous donnons la préférence à l’entêtement de l’ego ou au fanatisme intolérant. Elle est le lien subtil entre l’énergie du commencement et le but à atteindre. C’est ainsi que notre parcours, même semé d’obstacles, reste éclairé, la persévérance agissant comme une lumière dans la nuit. Cette valeur, septième facette du joyau de l’amour inconditionnel, nous fait progresser en " terrain connu ". En effet, elle nous maintient connectés au "guide intérieur" ou à la "petite voix " qui nous montre les solutions à mesure qu’en nous-mêmes, nous les acceptons.

vendredi 23 avril 2010

"LA SURVIE DE LA CONSCIENCE"

Entretien avec Sogyal Rinpoché, par Marc Questin

Disciple d’un maître tibétain vénéré, Jamyang Khyentse Chodyi Lodro, Sogyal Rinpoché est lama et enseigne à Paris le sentier Dzog-Chen. Il nous entretient ici de la mort et de son processus. C’est en réalisant la nature de la conscience, qui est la nature primordiale de la nature de Bouddha, que l’esprit peut être libéré de son extrême confusion. Comprendre d’abord la nature de l’esprit peut nous permettre d’assister une personne mourante avec intelligence et compassion. Connaître le processus de la mort permet de mieux gérer la voie royale de l’existence, de transmuter nos illusions dans le creuset d’une joie conquise.


Nouvelles Clés : Qu’est-ce qui vous a amené, dès votre plus jeune âge, à vous intéresser à la mort ?

Sogyal Rinpoché : Il existe une tradition au Tibet où des enfants très particuliers sont éduqués très tôt pour être des enseignants. On les connaît en Occident sous le nom de « lamas incarnés ». J’ai été choisi comme un enfant incarné et éduqué dans un monastère où j’ai eu la chance extraordinaire d’être élevé par un des plus grands maîtres du Tibet. Quand j’avais cinq ou six ans, l’un des disciples les plus proches de mon maître est soudainement tombé malade et il est mort. Le processus de sa mort a pris une à deux semaines. Durant ce temps, tous le monastère, toute la communauté, était remplie d’une atmosphère de mort et mon maître a utilisé cette mort, la mort de cet intendant, comme un enseignement. Ce qui était absolument extraordinaire c’est que, bien que ce moine se mourait et qu’il y avait beaucoup de tristesse dans ce monastère, il y avait pourtant une grande paix à l’intérieur de nous. Mon maître guidait ce disciple à travers toutes les différentes étapes de la mort. Cette expérience m’a impressionné. Deux ans plus tard, nous étions en pèlerinage avec mon maître et nous nous rendions vers le Tibet central. Il y avait avec nous un disciple très proche de mon maître, qui était un grand méditant. Ce lama est tombé soudainement malade et il est mort près de Yambok.

Je me souviens qu’après sa mort, j’ai pleuré toute la nuit et j’ai véritablement réalisé à ce moment-là que la mort fait partie de la vie. C’est une chose que nous apprenons dès notre plus jeune âge dans le Bouddhisme. Dès que vous êtes né, la mort est inévitable.

Plus tard, lorsque je suis venu en Occident, j’ai étudié la philosophie et les religions comparées à l’université de Cambridge, et j’ai commencé à donner des cours sur la mort. J’ai été invité à une conférence très importante sur la mort qui s’intitulait « Les Portails de la Mort ». C’était en 1979. Ce fut là un moment crucial. Tous les grands dirigeants des hôpitaux de vieillards y participaient ainsi que les spécialistes des recherches sur l’expérience proche de la mort. La conférence réunissait ces deux sortes de participants : les mouvements des hospices et les spécialistes des recherches sur l’expérience proche de la mort (Near Death Experience). Ils m’ont demandé de continuer à travailler dans cette direction. J’ai donc continué depuis de travailler dans ce domaine de la mort et j’ai enseigné partout en Europe et aux Etats Unis.

N. C. : Avez-vous rencontré des personnes qui, mortes cliniquement, sont néanmoins revenues de la mort ?

S. R. : J’ai rencontré un certain nombre de personnes en Occident qui m’ont parlé de cette mort clinique et d’en être revenues. Au Tibet, nous avons aussi beaucoup de récits de personnes qui sont mortes cliniquement et qui sont revenues à la vie. Je pense que la mort, il y a quelques années, était encore un tabou. Ce qui s’est passé avec les travaux du Docteur Moody et la parution de son livre La vie après la Vie font que la mort et la réincarnation sont devenues à la mode ! Les gens ont été excités par cela. Les gens du Nouvel Age et tous les groupes de thérapie s’y sont beaucoup intéressés. Je ne sais pas si les personnes peuvent véritablement retrouver leurs vies passées. Mais si elles peuvent le faire, et si elles peuvent en tirer parti, afin d’améliorer leur vie présente, alors certainement il y a un bénéfice. Mais si, au contraire, rechercher dans leurs vies passées n’est qu’une source de distraction, je ne pense pas que cela puisse leur être bénéfique. Le Bouddha a dit : « Ce que vous êtes maintenant est le résultat de ce que vous avez été dans le passé. Ce que vous serez dans le futur est le résultat de ce que vous faites maintenant. « Et de même Padmasambhava a dit : « Si vous voulez regarder vos vies passées, regardez vos conditions présentes, et si vous voulez regarder ce que sera votre vie dans l’avenir, regardez vos actions présentes. » Dans le Bouddhisme, quand on parle de réincarnation, on ne parle pas tellement des vies passées ou futures. Ce qui importe, c’est de prendre soin de nos actions présentes. C’est là que nous créons le karma, car nous pouvons dès aujourd’hui purifier le passé et changer nos actions futures.

N. C. : Faut-il forcément pratiquer un rituel traditionnel pour accompagner la conscience du défunt ?

S. R. : Si le mourant est un pratiquant bouddhiste, s’il connaît le Livre des Morts Tibétains, les enseignements sur le Bardo, s’il est familier avec cette tradition, s’il a pour le soutenir un groupe d’amis qui sont aussi des pratiquants bouddhistes, et s’il y a un lama près de lui, qui peut l’aider avec la sangha, alors oui. Mais cela se pratique plutôt en Inde et au Tibet, là où il y a une communauté bouddhiste.

Il est important de faire quelque chose de plus simple en Occident, de tirer l’essentiel de tout cela, de faire une cérémonie très simple pour les morts. Je suis en train d’écrire un livre très important sur la mort. Je voudrais accomplir une cérémonie très simple, directement inspirée du Livre des Morts Tibétain pour guider les morts.

N. C. : Pensez-vous que l’incinération soit une méthode appropriée ?

S. R. : Cela dépend vraiment de la croyance de la personne. Je pense que la façon dont le corps est ensuite détruit n’a pas vraiment beaucoup d’importance. Ce qui est beaucoup plus important, c’est la manière dont on s’occupe du mort juste immédiatement après le moment de sa mort. Dans la tradition tibétaine, lorsqu’une personne est morte, bien que les éléments aient quitté votre corps et que vous soyez cliniquement mort, un processus intérieur de mort continue de se produire, particulièrement si vous êtes pratiquant. Il est très important de laisser le corps sans le toucher pendant trois jours, parce qu’un processus intérieur se poursuit durant ce laps de temps. Ce qui est essentiel, c’est de prendre soin du corps, immédiatement après que la personne soit décédée. Une fois que la conscience a définitivement quitté le corps, je pense que là, ça n’est pas vraiment d’importance que la personne soit brûlée ou enterrée... Maintenant, dans le cas de grands pratiquants, de grands méditants, de personnes qui sont vraiment familières avec les enseignements sur le Bardo, dans le cas d’un grand méditant, une telle personne va rester en méditation après sa mort. Il est important alors de ne pas déranger le corps. Les personnes ordinaires par contre ne restent pas dans leur corps pendant de nombreux jours. La durée de temps varie. Si vous devez vraiment toucher le corps, dans le cas où la personne s’est éteinte à l’hôpital, il est fortement conseillé de faire une pratique de P’owa, une pratique d’éjection de la conscience dans l’esprit de sagesse des Bouddhas. Si la conscience a été guidée hors du corps, vous pouvez à ce moment-là toucher le corps. Avant que cela ne se produise, et autant que possible, il ne faut pas toucher le corps. On ne doit pas toucher le corps jusqu’à ce que le Maître ait fait le p’owa.

N. C. : Peut-on faire la pratique du Bouddha de Médecine pour une personne physiquement éloignée ?

S. R. : Oui, c’est possible de pratiquer ce que nous appelons Sangyé-Menla ou Vajrasattva, que vous soyez auprès de la personne ou que vous en soyez loin en transférant votre pratique. Il y a beaucoup de cas au Tibet et en Occident où de telles pratiques à distance ont fonctionné. Il est capital de faire de façon très simple la pratique de Sangyé-Menla, la Bouddha de Médecine : il est important de penser que du Bouddha émanent des rayons de lumière bleue. Cette lumière bleue purifie et guérit complètement la personne malade. Et vous dites le mantra, de façon très forte, avec beaucoup de compassion, avec la bénédiction des Bouddhas. Dans le cas de Vajrasattva, vous considérez une lumière blanche, du nectar, qui purifie, et vous dites le mantra des cent syllabes.

N. C. : Vous comptez bientôt mettre sur pied une école de thérapeutes ?

S. R. : J’ai formé quelques étudiants, particulièrement aux Etats Unis, dont Christie Longaker. Avant d’être une de mes étudiantes, elle était déjà à la tête du mouvement des hospices aux Etats Unis, dans le Comté de Santa Cruz en Californie du Sud. Elle a déjà commencé de faire des programmes de formation. J’ai beaucoup d’étudiants infirmiers qui travaillent dans les hospices. Ils utilisent mes méthodes mais jusqu’à présent, je n’ai pas encore fait de véritable programme de formation. Je voudrais le faire dans l’avenir et j’aimerais vraiment travailler de façon proche avec les gens qui veulent aider les mourants. Les Etats Unis, de façon générale, sont plus ouverts à ces enseignements sur l’aide aux mourants. Cela est plus normal qu’en France, où nous vivons le début du processus.

N. C. : De quelle manière peut-on s’aider de la méditation pour guérir ou apaiser les maladies mentales ?

S. R. : J’ai donné des conférences à des infirmières, des docteurs, dans des hôpitaux psychiatriques. Nous avons discuté sur la façon d’aider les personnes malades mentalement grâce à la méditation. La méditation peut certainement beaucoup aider, mais la question est de savoir comment l’utiliser. Je compare toujours la méditation à une clef qui ouvre une porte, mais si vous avez la clef et que vous ne savez pas ouvrir la porte avec, cela ne sert à rien ! La plupart des gens qui ont des problèmes mentaux ne savent pas comment utiliser la méditation. C’est pourquoi il est nécessaire de les guider de façon personnelle, selon leur maladie. Ceux qui ont un problème, bien souvent, ne réalisent même pas qu’ils en ont un. Ils deviennent impénétrables, on ne peut pas accéder à leurs problèmes. Lorsqu’on travaille avec de telles personnes, il est nécessaire d’employer les moyens justes. Lorsque vous travaillez avec des gens qui sont vraiment dérangés, la méthode doit être très simple et créer un environnement est important. Le Dalaï Lama vient de me raconter une anecdote. Lorsqu’il était aux Etats Unis, récemment, il y avait un homme qui était très dérangé mentalement, et le Dalaï Lama a dit : « J’ai regardé cette personne qui est venue vers moi et j’ai essayé d’utiliser les meilleurs raisonnements possibles vis-à-vis de lui, mais ça n’a pas marché. J’ai ressenti beaucoup de compassion, je l’ai considéré comme étant la même personne que moi et j’ai realisé que c’était à cause de ses propres illusions, des ses propres erreurs, qu’il était dans cet état. J’ai été très ému. » Et le Dalaï Lama a touché cette personne, simplement, et cela l’a aidé. Ce n’est pas ce qu’on dit qui est important, lorsqu’on aide les personnes mourantes ou perturbées, mais la façon dont on est, l’environnement. Celui qui est un grand pratiquant peut aider à créer ce climat de confiance.

N. C. : Que pensez-vous de l’euthanasie ?

S. R. : Je pense qu’il y a une euthanasie active et une euthanasie passive. L’euthanasie passive est plus acceptable d’un point de vue bouddhiste. Cela dépend du cas de la personne. Je dis toujours aux gens : « Quand vous savez que vous allez mourir, quand vous êtes malade, il est important de laisser des indications écrites et de préciser si vous voulez mourir de façon naturelle ou non, pour que la famille sache quoi faire. » Il est fondamental que la volonté de la personne mourante soit respectée. Une fois qu’elle est reliée à des machines, cela devient difficile...

N. C. : Les maladies modernes, comme le Sida ne sont-elles pas la résultante d’une vision fausse de la Vie ?

S. R. : Les nouvelles maladies découlent du mode de vie des individus. La pollution a tellement d’effet sur le système mondial et sur la météo qu’elle crée l’effet de serre. La pollution est une menace sérieuse. Auparavant, les personnes qui parlaient d’écologie étaient marginales. Maintenant, cela devient un problème réel et crucial pour tout le monde, et tout comme il y a une écologie extérieure, il y a une écologie intérieure. Cette écologie intérieure, c’est le mode de vie des gens, et c’est lui qui crée les nouvelles maladies, qui sont en quelque sorte des avertissements. Si nous pouvions y être plus attentifs, nous pourrions en éviter certaines. Selon les prophéties, il y en aura encore plus dans les temps à venir.

N. C. : Dans cet âge de Kali, vivre et survivre dans les grandes cités ne pose-t-il pas un grave problème ?

S. R. : Dans les années à venir, il y a ce danger que la vie dans les villes devienne extrêmement difficile. Tout comme les maladies font prendre conscience aux gens, la vie dans les grandes villes devient de plus en plus dangereuse et de plus en plus compliquée. Avant, la vie était plus facile. Cette vie si compliquée oblige les gens à faire de plus en plus attention. Traverser une rue dans une grande ville est bien plus dangereux que de traverser une rue à la campagne. C’est pour cette raison qu’avec mes étudiants je veux vraiment faire des retraites de 3 mois pour produire un environnement qui leur permette de vivre dans de meilleures conditions. Et qu’ils soient aussi un support les uns pour les autres.

N. C. : Shambalha existe-t-il ? Ou est-ce un mythe, une métaphore de la quête spirituelle ?

S. R. : Il y a une signification exterieure, intérieure et secrète a Shambalha. Il existe à différents niveaux de perception. Il est dit dans les enseignements qu’il est possible effectivement que Shambalha existe comme lieu réel. Un lieu qui se révélera lui-même à la fin des temps. Qui jusqu’à ce moment-là reste en quelque manière secret. Mais qui existe peut-être dans une autre dimension. Shambalha a aussi une signification intérieure, symbolique. Selon les compréhensions du bouddhisme tibétain, il existe trois significations à Shambalha. Extérieurement, il était un lieu où le Bouddha enseignait les Tantras du Kalachakra, le tantra de la Roue des Temps. Selon la croyance des Bon (les Bon était la religion au Tibet qui précéda l’apparition du Bouddhisme), Shambalha était un royaume asiatique et le centre du monde d’où étaient issues toutes les énergies spirituelles. Intérieurement, Shambalha est le Dharma, le Chakra du Coeur qui a son siège dans le coeur de tous les êtres, et le symbole de l’esprit qui complète la trinité du corps, de la parole et de l’esprit. Le sens ésotérique de Shambalha est le Tataghatagarbha, c’est à dire la Nature de Bouddha, l’Intelligence Fondamentale, qui est l’essence de toutes les choses, qui transcende l’existence et la non-existence et qui est la fondation à la fois du Samsara et du Nirvana.

http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=854

samedi 30 janvier 2010

"LA MEDITATION ET LE ZEN"

La tradition Zen

Quelle est la fonction de la méditation à l'intérieur de la tradition Zen?

Quels liens existent-ils entre la compréhension de la conscience humaine dans cette tradition spirituelle et la pratique de la méditation?

Chaque tradition spirituelle malgré des similitudes, possède sa propre compréhension de la conscience humaine. Chaque tradition a établi des étapes, défini des niveaux et une voie particulière qui permet à la conscience de se développer pour atteindre une plus grande liberté. Chaque tradition a une manière de définir la méditation et différentes pratiques spirituelles qui donnent au disciple des outils pour le guider sur la voie et à travers son quotidien et quelquefois dans tous les aspects de sa vie.

Les techniques de méditations que propose une tradition spirituelle particulière sont en accord avec la conception de la conscience que celle-ci prône. Dans les traditions théistes, la méditation sert à augmenter le contact avec Dieu. La concentration sur Dieu, son image, sa représentation symbolique ou le nom qu'on lui donne devient omniprésente dans l'esprit du méditant et fait disparaître tout le reste, pour préparer une fusion avec le divin. Inversement, dans certaines traditions non-théistes, la méditation surtout de type introspective, cherche à épuiser l'esprit du disciple pour atteindre le vide, le ralentissement des processus mentaux et ultimement la libération.

Qu'est-ce que le Zen?

Définir le Zen qui est une ramification du Bouddhisme n'est pas facile. Tout au long de son ouvrage, "Esprit Zen, esprit neuf", Shunryu Suzuki ne cesse de répéter qu'il faut être prudent avec la compréhension du Zen de peur d'en perdre l'essence. A la page 115 de son livre, il mentionne simplement:

"Parler du bouddhisme est presque impossible. Ne rien dire, simplement le pratiquer, est donc mieux."

Plus loin, il écrit encore:

"Une compréhension profonde du bouddhisme ne nous importe pas tellement. En tant que philosophie, le bouddhisme est un système très profond, très vaste, très solide, mais le Zen ne s'intéresse pas à la compréhension philosophique. C'est la pratique qui compte." (page 123)

"La meilleure manière de développer le bouddhisme est d'être assis en zazen, simplement assis, fermement convaincu de notre vraie nature. Pratiquer ainsi vaut mieux que lire des livres ou étudier la philosophie du bouddhisme. Bien sûr, il est nécessaire d'étudier la philosophie, ceci renforcera votre conviction. La philosophie bouddhique est si universelle et si logique qu'elle n'est pas seulement la philosophie du bouddhisme, mais celle de la vie même. L'enseignement bouddhique vise à montrer la vie même, telle qu'elle existe au-delà de la conscience dans la pureté de notre esprit originel." (page 165-167)

Résumé brièvement, la philosophie bouddhique rappelle à chaque être humain qu'à son origine il formait un avec l'univers, avec toutes choses autour de lui: les montagnes, les rivières, les arbres et tous les êtres humains. A partir de la naissance, nous avons été séparé. Cette séparation, nous amène à vivre des sensations et à nous attacher à celles-ci, croyant que c'est ce que nous sommes. Nous ne réalisons plus que nous ne formons qu'un avec l'univers et ainsi nous avons peur.

L'essentiel de la philosophie bouddhique est donc de rechercher à nouveau cet état d'union. Paradoxalement, il n'y a rien à chercher, rien à atteindre et la méditation ne doit avoir aucun but, car tout est déjà là, en nous et autour de nous. L'illumination: c'est prendre conscience de ce fait, et le sentir profondément. Faire zazen, c'est à dire méditer dans la tradition Zen, c'est l'illumination, c'est la présence à tout ce que nous sommes, ici et maintenant alors que nous sommes simplement assis, c'est la présence à la nature du Bouddha en nous qui est disponible à chaque instant.


Faire Zazen

D'après Goleman (Douze formes de méditations, p.174), les techniques de méditations zazen de la tradition Zen, et vipassana de la tradition Bouddhiste tibétaine sont les deux seules à combiner des méthodes basées sur la concentration et l'introspection. Goleman appelle : "intégré", ce type de méditation par laquelle l'esprit converge sur un objet mental fixe (concentration) et en même temps s'observe lui-même (introspection).

Introduction

Chaque tradition spirituelle malgré des similitudes, possède sa propre compréhension de la conscience humaine. Chaque tradition a établi des étapes, défini des niveaux et une voie particulière qui permet à la conscience de se développer pour atteindre une plus grande liberté. Chaque tradition a une manière de définir la méditation et différentes pratiques spirituelles qui donnent au disciple des outils pour le guider sur la voie et à travers son quotidien et quelquefois dans tous les aspects de sa vie.

Shunryu Suzuki dans : "Esprit zen, esprit neuf", explique la concentration dans la méditation zazen de la façon suivante:

"La concentration ne consiste pas à s'efforcer d'observer un objet. Si vous essayez de fixer un point unique pendant zazen, vous en aurez assez au bout de cinq minutes. Ce n'est pas la concentration. Concentration signifie liberté. Votre effort devrait donc se diriger vers rien. Vous devriez ne vous concentrez sur rien. Dans la pratique zazen, nous disons qu'il faut concentrer notre esprit sur la respiration. Si vous vous concentrez sur votre respiration, vous vous oublierez; et si vous vous oubliez, vous vous concentrerez sur votre respiration. Je ne sais pas lequel vient en premier. Ce n'est donc pas la peine de faire des efforts désespérés pour vous concentrez sur votre respiration. Faites simplement ce que vous pouvez. Si vous continuez cette pratique, vous ferez finalement l'expérience de la véritable existence qui vient de la vacuité." (page 142-143)


Faire zazen, c'est être présent à la position et au moment présent. C'est simplement être assis et être présent à ce que nous sommes et à notre respiration. Cette présence et cette concentration permettent de pendre contact avec la nature du bouddha et l'illumination. Mais nous ne devons pas faire zazen pour atteindre l'illumination car il n'y a rien à atteindre, c'est un non-sens. Faire zazen, c'est l'illumination et faire zazen ce n'est pas l'illumination mais les deux sont zazen et il n'y a rien de plus à atteindre que d'être là à faire zazen.

Il peut devenir complexe de définir la méditation zen, tellement elle représente l'essence de cette tradition spirituelle. Le Zen, sans la pratique zazen n'existe pas. Le Zen, c'est la pratique de la méditation zen dans chaque aspect de la vie quotidienne. Nous pouvons faire zazen en faisant la vaisselle, simplement en étant présent à ce que nous sommes et à l'activité que nous effectuons. L'illumination est présente à chaque instant, tout comme la nature du Bouddha ne nous quitte jamais et est présente en chaque chose à chaque instant.

Voici ce que Suzuki nous enseigne sur la pratique zazen et le quotidien:

"Pratique zazen et activité quotidienne sont une seule et même chose. Nous appelons zazen la vie de tout les jours, et la vie de tous les jours zazen. Mais nous pensons d'habitude: "Maintenant zazen est fini, nous allons reprendre notre activité quotidienne." Mais ce n'est pas la compréhension juste. Ce sont une seule et même chose. Nous ne pouvons nous échapper nulle part. Ainsi, dans l'activité devrait être le calme, et dans le calme devrait être l'activité. Calme et activité ne sont pas différents." (page 150)

Dans la tradition Zen, pratique et philosophie semblent confondues. Faire zazen, c'est pratiquer le bouddhisme. Comme faire zazen est une pratique du quotidien, la méditation de la tradition Zen est profondément inscrite dans tous les aspects de la vie des disciples. Chaque activité, chaque interaction, chaque méditation et chaque respiration sont autant d'instants pour vivre le bouddhisme et accomplir les enseignements du Bouddha. Tous ces instants peuvent être des moments d'illumination et ils peuvent aussi ne pas l'être. Tout cela est correct, tant que nous sommes présent à ce qui est. C'est ma compréhension du Zen.


Suivre la voie

Dans la tradition Zen, suivre la voie, c'est le but. On ne suit pas la voie pour atteindre le but et l'illumination n'est pas le but. Le but c'est d'être sur la voie.

Suzuki, nous explique dans son langage simple et concis ce qu'est la voie et ce qu'elle représente par rapport à la pratique de la méditation:

"Si notre pratique n'est qu'un moyen pour atteindre l'illumination, il n'y a aucun moyen de la réaliser! Nous perdons la signification de la voie menant au but. Mais quand nous croyons fermement en notre voie, nous avons déjà réalisé l'illumination. Quand vous croyez en votre voie, l'illumination est là. Mais quand vous ne pouvez croire à la signification de votre pratique du moment présent, vous ne pouvez rien faire." ( "Esprit Zen, esprit neuf", page 127)

L'importance dans la pratique de la méditation zen n'est donc pas le stade que nous pouvons atteindre dans cette pratique. La pratique elle-même est importante et est la pierre angulaire de la tradition Zen sans jugement ou référence au niveau de chaque disciple. Ce qui est important est de faire zazen. L'illumination n'a pas lieu parce que nous pratiquons zazen mais parce que la nature du Bouddha est en nous. Selon la tradition bouddhiste, le disciple commence par l'illumination, continue par la pratique et ensuite par la pensée. L'illumination s'atteint spontanément, sans préparation.

Pour terminer ce texte, j'aimerais revenir aux paroles de Suzuki qui offre un mot d'encouragement à ceux qui sont sur la voie:

" La seule manière d'étudier l'esprit pur passe par la pratique... Il nous faut une plus grande expérience de la pratique. Il nous faut au moins quelque expérience de l'illumination. Faites confiance à l'esprit vaste qui est toujours en vous... Il s'agit de vous trouver, celui qui agit, de retrouver votre être véritable grâce à la pratique, retrouver le vous qui est toujours avec tout, avec Bouddha, qui est totalement soutenu par tout. Immédiatement! Vous allez me dire que c'est impossible. Mais c'est possible! Même en un instant, vous pouvez le faire! C'est possible maintenant! C'est maintenant! Vous pouvez le faire immédiatement et ceci signifie que vous pouvez toujours le faire. Si vous avez confiance ,c'est votre expérience de l'illumination. Si vous avez cette ferme confiance en votre esprit vaste ,vous êtes déjà un bouddhiste au vrai sens, même si vous ne réalisez pas votre illumination." (page 178-179)

Qui est Shunryu Suzuki, Maître Zen?

Shunryu Suzuki, de la lignée du Zen Soto, était un descendant spirituel direct du grand Dogen. En 1958, à cinquante trois ans, maître Zen déjà profondément respecté au Japon, Suzuki-roshi vint au États-Unis et s'installa à San Franscisco. Il fût sans contredit l'un des maîtres Zen les plus influant de notre époque. Sous sa direction, sept centres de méditation fîrent éclosion en amérique y compris le Zen Mountain Center, premier monastère Zen hors d'Asie. Il décéda en 1971.

" Esprit neuf de débutant. L'esprit du débutant contient beaucoup de possibilités, mais celui de l'expert en contient peu."
(S. Suzuki. (1970) Esprit zen, esprit neuf)


Par Alain Rioux Ph. D, Psychologue




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jeudi 14 janvier 2010

"L'AME, L'ESPRIT, LE CORPS"


Descartes a profondément marqué la pensée occidentale avec un mode de pensée reposant sur le dualisme corps/esprit. Sa postérité immédiate a dû affronter un problème resté sans solution claire, celui de la relation corps-esprit. Spinoza reprochera à Descartes de ne pas respecter le principe des idées claires et distinctes et trouvera très obscure l’hypothèse de la glande pinéale, comme jonction de l’esprit et du corps. Cependant, la séduction spontanée de la pensée duelle est telle que nous avons tendance à l’emprunter de manière systématique, sans pouvoir y échapper, ni parvenir à la dépasser, ce qui nous met en butte avec des oppositions artificielles et une manière toute aussi artificielle de vouloir les surmonter.

    Il est intéressant de noter que très souvent la pensée traditionnelle, pour penser l’être de l’homme,  préférait à la dyade corps/esprit, la triade âme-esprit-corps. La logique du trois-en-un est bien plus souple que celle de la dualité. Nous avons vu qu’elle se rencontre partout dans le domaine le plus subtil de la relation. Dans le domaine des relations sublimes, rien de ce qui existe n’a de contraire, ce qui est se donne dans une manifestation où l’intériorité vient s’exprimer dans l’extériorité dans une solution de continuité. Comment comprendre la relation entre l’âme, l’esprit et le corps ? En quoi l’âme se distingue-t-elle de l’esprit ? En quoi l’esprit constitue le lien entre l’âme et le corps ?


A. De l’extériorité physique à l’intériorité consciente

    L’approche objective de la science moderne nous a habitué à la démarche consistant à partir de l’extériorité physique pour appréhender la nature de l’intériorité. Cependant, il est douteux qu’une approche objective puisse jamais ressaisir la subjectivité, qui est justement un plan non-physique. Ce n’est que dans une ontologie qu’il est possible de définir le corps, de donner toute sa mesure à la dimension consciente du sujet et enfin à envisager la pure donation à soi de l’âme. Si on peut définir l’homme, comme La Mettrie, comme une machine, c’est qu’alors on le résume à son corps. Descartes, lui, regarde l’homme comme à la fois un corps et un esprit, mais, conformément à son dualisme, il confond l’esprit avec l’intellect et semble ne trouver dans l’âme que l’activité de la pensée. Comment peut-on, sans réduction, tout à la fois distinguer et relier le corps, l’esprit et l’âme ?
  
  Ce n'est que dans une ontologie qu'il est possible de définir le corps, de donner toute sa mesure à la dimension consciente du sujet et enfin à envisager la pure donation à soi de l’âme. Si on peut définir l’homme, comme La Mettrie, comme une machine, c’est qu’alors on le résume à son corps. Descartes, lui, regarde l’homme comme à la fois un corps et un esprit, mais, conformément à son dualisme, il confond l’esprit avec l’intellect et semble ne trouver dans l’âme que l’activité de la pensée. Comment peut-on, sans réduction, tout à la fois distinguer et relier le corps, l’esprit et l’âme ?

    1) Dans l’attitude naturelle le corps est nommé justement le physique. Dans les Méditations métaphysiques, Descartes définit tout d’abord le mot corps par la physique en disant qu’un corps est une chose qui occupe un certain lieu et qui possède des dimensions pouvant faire l’objet d’une mesure. Un corps est un objet dont il est possible de déterminer les propriétés géométriques. Il suffit de ne retenir de son appréhension que ses qualités premières et d’évacuer tout ce qui relève de notre expérience subjective, les qualités secondes, pour donner à la physique son champ d’action et son empire sur que l’on nomme la matière. Mon corps à ce titre est fait de la même texture que le morceau de cire. Il peut être analysé de la même manière dans sa forme, ses dimensions, son poids etc. Dans l’analyse de la physique classique, on dira qu’il est composé de molécules, d'atomes, qu’il est d’un point de vue chimique composé d’eau, de carbone, de minéraux etc. Dans la physique contemporaine, poussant plus loin l’analyse de la matière, on admettra que la texture du corps est soutenue par la structure dynamique d’un champ d’énergie pure que nous percevons à notre échelle comme un objet solide. Cette énergie en apparence gelée dans une forme, n’est en définitive qu’une fonction d’onde macroscopique dans le réseau de l’univers. La solidité de mon corps est alors en réalité appuyée sur une vacuité fondamentale dont le dynamisme infini tient en équilibre une superstructure qui va de l’atome, vers les molécules complexes, la totalité systémique auto-référente des tissus, des organes et du corps tout entier. Je ne peux pas traiter mon corps, comme un corps en général, objet de la physique. En restant dans le cadre de l’approche objective, je dois d’abord admettre que c’est un corps vivant. Il partage avec tous les vivants une échelle de complexité supérieure qui le range parmi les objets de la biologie. Les caractères spécifiques du vivant suffisent à émanciper la biologie par rapport à la physique. De fait, les biologistes se contentent le plus souvent d’une version de la physique qui se limite à la physique classique et ne prend pas en compte les avancées de la théorie quantique. Le Corps quantique, selon le titre du livre de Deepak Chopra est bien plus proche de la conscience que le corps-objet défini à partir de la physique classique. Il permet de mieux comprendre la relation corps-esprit en nous débarrassant d’une conception trop rigide du dualisme, le corps/esprit légué par la modernité. Nous n’allons pas reprendre tout ce qui a été montré précédemment sur cette question.

    Mon corps n’est pas un corps en général, ou un corps vivant, mais un corps sujet-objet et précisément le lieu de mon incarnation. La problématique de l'incarnation n’appartient pas à la science, car elle pose la question de la relation entre le plan physique de l’existence et le plan non-physique. Comme l’a si bien montré Raymond Ruyer,  la science en restant dans le champ de l’observable, occulte le participable. Elle prend pour argent comptant le caractère surfaciel de la perception, incline de manière décidée la pensée vers le matériel, le dehors, en négligeant la dimension spirituelle, le dedans.

    « Nous croyons que les choses et les êtres sont comme nous les voyons, tout en peau, extérieure ou faussement intérieure, surface réfléchissant la lumière. Un homme de notre connaissance, nous savons que son corps a un envers, ou plutôt un endroit : sa propre vie et sa propre conscience, parce qu’il nous parle. Un chien aussi atteste son endroit, en protestant quand on lui marche sur la patte. Un arbre que l’on émonde, ou une herbe que l’on foule, ou un cristal que l’on comprime ne protesteront jamais. Aussi nous les considérons comme sans ‘endroit’ comme étant ‘tout corps’… Le matérialisme consiste à croire que ‘tout est objet’, ‘tout est extérieur’, ‘tout est chose’. Il prend pour argent comptant le caractère ‘surfaciel’ de la perception visuelle et de la connaissance scientifique. Il prend pour endroit (right side) l’envers (wrong side) des êtres ». L’endroit est la conscience et le corps est cet envers de la conscience qui n’existe que dans la représentation d’une autre conscience.

    La psychologie matérialiste qui étudie l’homme seulement à partir de son envers s’appelle psychologie du comportement. Le béhaviourisme étend l’étude du comportement animal à l’homme en éliminant la dimension de la conscience, pour ne retenir que les réactions observables et mesurables du corps. Une blague traduit ce point de vue : un behaviouriste fait l’amour avec une femme et lui demande ensuite : « C’était bien pour toi, ... mais comment était-ce pour moi » ? Ce qui revient à nier l’esprit en tant que sujet conscient alors même que c’est seulement pour lui qu’il peut y avoir de l’observable et du mesurable.

          2) L’esprit est appelé le non-physique. L’usage de la définition n’est aisé que sur le plan physique, car la définition n’est précise qu’en rapport avec une forme déterminée, dans le domaine de l’extériorité. En-deçà de toute forme, dans l’intériorité, il devient très malaisé de définir quoi que ce soit. Ce serait prendre le sujet qui définit pour l’objet d’une définition et du même coup s’échapper du site originel de la conscience. Comme le dit Stephen Jourdain : « L’esprit… Il en est de ce mot-clé comme des quelques autres mots-clé : si transparent, si évident que soit son sens pour notre intuition, il se montre absolument rebelle à la définition. On ne peut le définir que négativement. Dire ce qu’est l’esprit, non ; dire ce qu’il n’est pas, oui ». Négativement, l’esprit n’est pas matière, n’est pas une forme étendue dans l’espace. « L’esprit n’est pas matière. L’esprit est irréductible à tout phénomène matériel, quel que soit son degré de fluidité ». « L’esprit est irréductible à tout phénomène spatial. L’esprit est fondamentalement immatériel et inétendu ». 

    Mais positivement alors ? La réponse de Stephen Jourdain est volontairement elliptique : « L’esprit commence au moment où l’esprit s’éprouve comme esprit. Le sens du mot sujet peut être abordé directement dans les même termes : le sujet commence d’exister au moment où il s’éprouve lui-même comme sujet. C’est ce qu’on peut dire de moins bête sur l’esprit et le sujet ». A l’esprit correspond trait pour trait l’expérience consciente. Cela veut dire que l’esprit est d’abord ce que nous appelons le conscient et qu’il n’est pas séparable du sens du moi et du mental. « L’esprit est moi ». L’esprit est la pensée dans son mouvement, son aptitude à élaborer des constructions mentales dans l’immanence première et définitive du maintenant vivant. La source de la pensée est aussi appelée l’Esprit, principe spirituel ou encore l’âme. Il serait souhaitable, pour la clarté de ne pas confondre la Source et l’eau qui s’en écoule. Dans le texte précédemment cité :

    « Il faut ajouter que l’esprit existe sous deux états : un état A s’imposant nécessaire et absolument premier, qui correspond à ce qu’on entend couramment par ‘esprit pur’ et ‘âme’ ; et un état B s’imposant, lui à l’intelligence comme complexe, contingent et second, qui correspond à ce qu’on entend couramment par ‘mon esprit’ pouvant être évoqué plus poétiquement comme celle qui unit la source et l’eau qui jaillit d’elle… Une autre manière plus décisive d’évoquer cette même relation est de dire que ‘mon esprit’ est la pure imagination de l’esprit 'pur’ ou ‘âme’ ». L’eau qui vient de la Source n’est pas différente d’elle. Toute pensée dans son essence est spirituelle et porte en elle la puissance et la potentialité de l’Esprit. Si le Je pur désigne l’esprit, toute pensée enveloppe aussi un je qui la désigne comme appartenant à un sujet et ne saurait exister sans lui. Sous la forme d’une question simple :

« Que trouve-t-on dans ‘mon esprit’, dans ‘un esprit’ ?

    On y trouve un sujet, qu’on doit qualifier de second relativement à ce sujet premier qu’est l’esprit pur, ou âme et qu’on peut utilement se représenter comme la résurgence du sujet premier.
    Ce sujet accomplit un certain nombre d’actes qui lui sont propres, et qui correspondent, en gros, aux différentes facultés intérieures que nous nous reconnaissons. L’acte de la pensée, bien sûr, vient en bonne place, parmi ces actes et, à mon avis, intervient une seconde fois dans cette activité interne en la sous-tendant entièrement ».

    Une grande part des difficultés d’interprétation des textes traitant de l’esprit tient à ce que suivant les auteurs, le terme est utilisé au sens de l’état A tandis que chez d’autres, il est utilisé au sens de l’état B. Parfois, on identifie même l’esprit à une seule de ses opération. Par souci de clarté, il est nécessaire, autant de distinguer sans opposer, que d’unir sans pour autant confondre. La pensée recoupe à la fois a) l’activité mentale, considérée en tant que phénomène psychologique, état ou vécu de conscience. b) et l’idéation, qui elle relève de la connaissance et de la logique. L’esprit est un terme générique enveloppant l’acte intentionnel de perception à travers les cinq sens, l’acte de discriminer et de calculer de l’intellect, l’acte d’imaginer de l’imagination, l’acte de se souvenir de la mémoire, l’acte de concevoir de l’entendement, le travail de synthèse, d’organisation, de hiérarchisation de la raison.

    La réceptivité intuitive de l’intelligence est la potentialité créative de l’esprit qui va au-delà de la pensée construite de l’intellect. La sphère intentionnelle de la conscience est la sphère de l’esprit. La pensée ordinaire de l’intellect va du connu au connu dans une réplication constante de la mémoire. L’esprit ré-agit par rapport aux situations d’expérience en filtrant ce qui est à l’aune de ce qui a déjà été. La réaction est ce que nous avons déjà accompli, de sorte que notre propension est de répliquer la même expérience comme modèle. La vie selon la pensée habituelle est un travail de l’esprit, non une création de l’âme, car pour qu’elle devienne une pure création, il faudrait pouvoir coïncider avec chaque instant dans sa pure nouveauté et ne pas rejouer ce qui a déjà été.

    3) L’âme ne saurait être confondue avec la structure physique du corps, pas plus qu’elle ne peut être identifiée avec le défilé intérieur de nos pensées que l’on appelle couramment l’esprit. Si le corps est le physique, l’esprit le non-physique, le terme qui convient à l’âme est le métaphysique. Pas plus que l’esprit et pour la même raison, l’âme ne peut être identifiée à une forme, localisée en un lieu, ou assimilée à un quelconque objet. Bref, appartenir au domaine de la représentation. La représentation appartient à l’esprit. Il est plus aisé et plus pertinent de dire ce que l’âme n’est pas, que de définir ce qu’elle est. Traditionnellement, la voie négative, en sanskrit neti, neti, enlève tout support d’objectivation afin d’amener le sujet dans cet état de suspension sans objet – de Vacuité- où la Présence est pure présence à Soi sans objet. Le royaume de l’âme précède toute intentionnalité consciente, il relève non du subconscient, ou du conscient mais plutôt du supraconscient. Là où le Sujet est pure coïncidence avec Soi, il n’y a pas de second. Là s’étend le royaume de l’âme. 

Le Vedânta, très économe dans ce registre, emploie le terme Soi, âtman, en ayant soin de le distinguer de l’ego, ahamkara, qui est lui inséparable de la pensée. Mais encore une fois, le péril de la majuscule est toujours le même, celui de se donner le concept d’une sorte de super Objet, ce qui serait l’ultime trahison de l’âme. Il est impropre de dire « j’ai une âme », ce qui reviendrait à la placer sur le même plan que le couteau que j’ai dans la poche et poserait immédiatement la question : qui possède l’âme ? Ce qui est absurde car tout objet pointe vers l’ultime Sujet qui est l’âme. Mais la formule « je suis une âme », n’est pas pour autant plus claire, car elle ne désigne aucune limite identifiable. L’âme coïncide dans l’Être avec soi et le Soi n’est rien d’autre qu’un mot pour désigner l'intériorité absolue dont l’Être est la Manifestation relative. Pas plus qu’il ne saurait y avoir de limite de l’Être, il ne peut y avoir de limite de l’âme. Il n’est de limite que par l’esprit s’identifiant avec l’ordre de l’objet, et de manière prioritaire, l’objet pré-donné du corps. L’entité qui s’identifie avec le corps, s’éprouve, se connaît à travers lui est l’individualité vivante, en sanskrit jiva.

    De même qu’il est des désirs qui relèvent du corps et des désirs qui relèvent de l’esprit, il existe aussi des désirs qui relèvent de l’âme. De la même manière, il y a un ordre d’expérience qui relève du corps, un ordre d’expérience différent qui relève de l’esprit et il est aussi un ordre d’expérience qui appartient à l’âme. Parce que l’âme n’est pas enclose dans l’ordre de l’objet, elle ne saurait être rencontrée que dans une pure subjectivité sans objet. Dans l’état de veille, le point d’appui de l’expérience est le corps-physique et donc le lieu de l’incarnation. Dans cet état prédomine la dualité sujet/objet et l’accent propre à la réalité est placé dans l’objet. Dans l’état de rêve, le point d’appui de l’expérience est le corps-subil où l’esprit est seul avec le jeu de ses propres constructions oniriques. Dans cet état, le mental règne en maître, mais la dualité sujet/objet est toujours présente. Le caractère hallucinatoire de l’expérience, la forme affaiblie de conscience qui caractérise le rêve, maintiennent l’empire de l’objet. Dans le sommeil profond la conscience est vide d’objet et non-duelle, l’intentionnalité est abolie, le Soi demeure seul et sans ego, mais le sommeil est enveloppé de torpeur.Cela explique l’importance considérable que le Vedânta accorde à turiya, le quatrième état, appelé aussi samadhi, extase. Samadhi est un état de pure lucidité où la conscience demeure éveillée sans objet. Le texte des Yoga-sutra de Patanjali précise de manière très nette que la réalisation de samadhi est le but de toutes les pratiques spirituelles, car c’est alors seulement que le Soi est connu dans sa nature essentielle. Comme pure Conscience. Quand samadhi est stabilisé au sein de la vie quotidienne, l’âme n’est plus éclipsée par l’ordre de l’objet et la Présence s’épanouit, régénérant de l’intérieur la relation à l’objet. L’âme retrouve la place qui est la sienne dans laquelle elle préside à toute création authentique. Il appartient à l’âme de créer de manière intemporelle. De la même manière, l’esprit a son propre temps, le temps psychologique, le corps, lui, suit le temps de la Nature.

Résumons ces perspectives que nous devrons expliciter ensuite :

"Le corps agit, l'esprit pense, l'âme crée"
  

B. La manifestation et la triade âme-esprit-corps

    L’homme est un être trinitaire, par son corps il est engagé dans le faire, par son esprit il est engagé dans la pensée, par son âme il est engagé dans l’Etre. Cette triade n’a de sens que comme une totalité indivise, il n’est pas possible d’y pratiquer une séparation sans immédiatement effectuer une mutilation. Pour prendre une analogie, pour faire tenir un tabouret en équilibre, nous avons besoin de trois pieds, avec deux pieds, il tombe. La pensée duelle est en déséquilibre constant. Elle rabat une dimension vers l’autre et du même coup, occulte la complexité et perd aussi l’équilibre dynamique de la structure ternaire. La dualité invite la pensée à raisonner dans des oppositions fictives et à leur donner une solution réductrice. Une anthropologie  matérialiste, pose l’unique réalité dans le corps et y ramène l’âme et l’esprit. Une anthropologie idéaliste, pose la réalité uniquement dans l’esprit et relativise l’importance du corps et l’envergure psychique de l’humain. Une anthropologie, disons panthéiste, tend à délaisser l’incarnation et l’importance de l’esprit pour incliner vers une lecture psychique de la réalité. Maintenant, qu’est-ce qui, dans la sphère du vécu, permettrait de justifier une conception trinitaire de l’homme ?

     1) La compréhension du subconscient, mis à part les limitations de la psychanalyse, ne fait guère difficulté ; il suffit d’examiner le jeu des automatismes vitaux dans notre existence. Nous laissons chaque jour pousser nos ongles et nos cheveux, battre notre cœur, nous respirons, nous digérons de manière entièrement automatique, sans intervenir consciemment. Cependant, comme nous avons vu, le corps n’est pas une chose inerte, il est sensible en chacune de ses parties et imprégné de conscience. Ce que nous faisons d’ordinaire, c’est abandonner la vitalité à elle-même pour vaquer à d’autres tâches. L’homme est avant tout un être mental, il ne peut pas se confiner dans la vitalité. La prise en charge subconsciente est un cadeau, car elle nous délivre du souci de devoir gérer mentalement la totalité de notre existence, ce qui est de toute manière impossible. Toute intention consciente, tout effort se réplique dans le corps. L’habitude est un extraordinaire appui du travail mental. Sans elle, il n’y aurait pas la facilité du geste du paysan, l’habileté du boulanger et pas de libération de l’inspiration chez le musicien. Nous savons aussi par expérience que dans l’application, la concentration et l’effort la conscience peut être à nouveau présente dans l’acte. Il est même possible de faire entrer plus de conscience dans ce plan vital que nous délaissons d’ordinaire.

 Le hatha-yoga a poussé très loin cette tentative. Il montre qu’il est possible d’obtenir une maîtrise du moindre muscle du corps. On a même plusieurs fois vérifié sur des yogi l’aptitude à faire entrer le corps en catalepsie, à arrêter et redémarrer le cœur à volonté. Il existe des techniques sophistiquées pour travailler sur la sensation corporelle, la laisser s’épanouir et libérer les nœuds psychiques logés dans le corps. L’énergie qui circule dans le corps est appelée prana, elle peut être considérablement augmentée en travaillant sur le souffle. C’est dans ce travail que la dimension subtile de l’incarnation devient patente. Que l’homme occidental n’en n’ait pas la moindre idée n’est pas un argument pour disqualifier ce domaine d’expérience. Notre mode de vie postmoderne nous incline à l’apathie et nous ne prenons pas soin de notre corps qui devient avachis. Nous ne donnons pas à la vitalité sa pleine mesure. Notre attention pour le corps tient surtout à son apparence, elle a très peu à voir avec une exploration consciente de la vitalité. C’est toute ce que l’homme-vital peut connaître. La connaissance des plans de conscience et de l’architecture subtile du corps est un aspect largement méconnu en occident.

    Par le corps je suis en relation constante avec un monde d’événements, je me situe dans l’action et l’interaction. Le terme de subconscient désigne le lieu de l’expérience que nous ne connaissons pas où nous ne créons pas consciemment notre réalité, ce qui ne l’empêche pas cependant d’advenir de manière inconsciente. Dans une création inconsciente, le sujet ne sait pas vraiment ce qu’il fait et encore moins pourquoi il le fait. En conséquence, il a tendance à se croire entièrement à la merci de la vie et des circonstances, jusqu’à se considérer entièrement comme une victime dégagée de toute responsabilité dans ce qui lui arrive. C'est-à-dire dans la position opposée à celle d’un créateur conscient. La ruse à ce sujet, c’est que c’est justement à partir du moment où nous ne croyons pas que nous créons notre propre réalité, que nous ne trouvons plus la trace de notre création dans l’expérience. 

La psychologie analytique de Carl Gustav Jung a le mérite d’avoir montré à quel point le sujet attire à lui les événements de manière inconsciente. Jung a fait une remarquable incursion dans le domaine de la corrélation subtile entre le subconscient et l’événement dans ce que l’on appelle la théorie de la synchronicité. Les contenus subconscients de la mémoire ne sont pas des photographies rangées dans un album. Ils possèdent pour la plupart une charge affective et un dynamisme qui non seulement joue un rôle dans l’orientation des choix du sujet, mais crée aussi un contexte d’expérience. Nous l’avons montré plus haut en examinant la théorie de la répétition du modèle. Nous avons aussi vu que l’ignorance des contenus subconscients est tout à fait relative. Elle peut être interprétée comme mauvaise foi. Rien n’empêche qu’un contenu subconscient soit éclairé et mis en lumière. Il n’y a pas dans le psychisme de frontière réelle entre les différents niveaux. Ce n’est qu’une commodité conceptuelle que de séparer conscient, subconscient et inconscient. Comme le dit Jung, ce n’est qu’une manière d’indiquer des contenus immédiatement accessibles, d’autres qui ne sont  que médiatement accessibles, d’autres enfin auxquels on accède qu’avec bien plus de difficultés.

     2) Le conscient est le lieu de notre expérience à partir duquel le sujet connaît et crée sa propre réalité, avec une certaine connaissance de ce qu’il est en train de faire, connaissance qui dépend du niveau de conscience de celui qui agit. Cette conscience caractérise par excellence ce que nous appelons la vigilance dans l’attitude naturelle. Veiller, disions-nous, c’est sur-veiller, prévoir, faire attention, agir en conséquence de cause, la pensée maintenue sur le qui-vive. La vigilance est une forme de conscience dans laquelle le mental est prédominant. Dans l’attitude naturelle, nous vivons entièrement sous le régime de la pensée. Dès l’entrée en scène de l’ego au réveil, sous la forme des pensées qui surgissent, le mental se déploie à la fois sous la forme d’une intentionnalité qui oriente toute visée vers un objet, et aussi dans une dualité sujet/objet. Je pense devoir me raser avant d’aller chercher le pain, je pense à un rendez-vous important cet après-midi, au travail qui m’attend. Ce que nous appelons conscience, c’est précisément cela : je décide, j’agis en fonction de ce que je pense et j’ai une connaissance de ce que je suis en train de faire qui n’est rien de plus et rien de moins que la pensée elle-même. La pensée, même son étage le plus ordinaire, est une représentation de la réalité. Ma représentation n’a rien d’objective ou d’impersonnelle, elle est mienne, c’est-à-dire qu’elle suppose le moi intervenant de manière active, le moi précisément de la pensée. L’ego. Tout homme sait donc immédiatement ce qu’est l’esprit, puisqu’il en fait immédiatement l’expérience. Cette proximité rend la définition de l’esprit difficile, c’est de vivre en permanence jeté dans la pensée qui rend justement difficile la compréhension de ce qu’est la pensée. La pensée d’ordinaire est un mouvement, une cavalcade qui commence dès le réveil et ne prend fin que dans le sommeil. Même quand je suis inactif, je suis dans le train-train des pensées qui m’inquiètent, des attentes et des désirs. Ce mouvement du mental est le temps psychologique. Si nous l’observons avec attention, nous verrons que nos pensées les plus communes sont travaillées par le rapport au futur ou le rapport au passé. Même cloués sur un lit d’hôpital, nous continuons à nous entretenir en nous-mêmes de ce que nous avons encore à faire ou de ce que nous avons fait, où de ce que nous aurions pu faire. Le mental pour exister a besoin du temps. Il crée la différence temporelle pour autoriser la comparaison entre l’ici et le maintenant et l’ailleurs, le demain ou l’autrefois. Dans cet espace de la pensée, il construit le jugement. Par exemple la déception à l’égard de ce qui est, vis-à-vis de ce qui devrait être qui prend la forme de l’ennui. L’homme-mental est donc l’homme qui vit aux prises avec la pensée.

    A l’opposé de l’usage très limité que nous pouvons en faire dans la conscience commune, il existe un art de faire usage des facultés de l’esprit. Une manière de tout d’abord lui rendre justice. L’esprit ne se réduit pas à un moulin à pensées, fondamentalement, il cherche à comprendre et à connaître. Dans le système éducatif actuel, nous sommes loin de donner sa pleine mesure au désir qu’a l’esprit de s’élever dans l’intelligence de ce qui est. Que dire de ce qui se produit ensuite. La plupart d’entre nous avons perdu toute curiosité intellectuelle avant quarante ans. Nous vivons dans une société qui ne répond pas à la faim de connaissance, qui très tôt laisse l’esprit et ne lui procure ensuite que des divertissements. De quoi secouer l’ennui, et exciter le vital et rien de bien sérieux pour éveiller l’intelligence. La première naissance, comme un corps reste largement subconsciente. Celui qui parvient à s’éveiller à l’existence de l’esprit est comme né une seconde fois. Il l’est souvent, comme Platon l’explique dans Le Banquet, dans la rencontre d’un autre esprit dont la sagesse féconde le pouvoir de son intelligence et s’épanche en connaissance. Se savoir esprit, c’est nourrir l’enfant de l’intelligence qu’est l’esprit. Se savoir esprit, c’est aussi pour la première fois trouver en soi-même la position d’un témoin par laquelle la pensée cesse d’être inorganisée, confuse et chaotique. Par laquelle la pensée est connue comme pensée. C’est seulement quand le défilé psychologique de la pensée est transcendé que la pensée est connue pour ce qu’elle est et remise à sa juste place pour redevenir un instrument docile. Celui qui n’est pas né à son propre esprit est victime de ses pensées. On dit qu’il est ignorant.

    3)  L’âme n’est pas le paquet ficelé des besoins arrimés au corps. Et pourtant sans le corps, sans l’incarnation, l’âme n’aurait pas l’expérience d’elle-même. L’âme n’est pas davantage le sujet qui, ombrageusement, tient le corps en mépris et pose en adorateur de la pensée. L’âme n’est pas le défilé continuel des pensées de l’esprit, ni même l’esprit qui pense les pensées. Et pourtant, sans l’esprit, l’âme ne saurait se penser dans le temps, se chercher en se frayant un chemin dans la forêt touffue de l’ignorance. L’âme est à la Source de la pensée, de son inspiration la plus haute et de son intelligence la plus relevée. La troisième naissance du sujet à lui-même est la découverte de l’âme. L’âme n’a pas séjour dans l'antre du subconscient, ni dans le monde bruyant et coloré du conscient, mais dans le foyer vivant, surconscient, de la Présence du soi à lui-même.

    C’est au cœur du sentiment que l’âme se trouve donnée à elle-même. L’âme est la somme de tous les sentiments et le lieu de l’immanence pure du sentiment à lui-même. L’âme ne peut désirer que l’expérience d’elle-même la plus élevée et la plus intégrale. Son but, s’il en est un, ne se trouve dans aucun temps, ni dans aucun lieu, il est entièrement ici et maintenant, dans la pure expansion de Soi même de la Vie à exprimer ce qu’elle est et à se connaître dans une pure expérience de soi. Le but de la Vie est la Vie elle-même éternellement donnée à elle-même dans une étreinte qui n’a ni commencement ni fin. Du point de vue de l’âme, il n’y a rien à faire, tout ce qui importe, c’est d’être. L’âme se soucie fort peu de la glorification du corps ou du brio des représentations de l’intellect. Le cœur est le pont entre l’esprit et l’âme et c’est le cœur qui s’éprouve lui-même comme sentiment et sentiment de Soi.  L’âme cherche non la connaissance, mais plutôt le sentiment. La connaissance est concept, le sentiment est pure expérience, ce que l’âme cherche, c’est le ressenti vrai et réel, c’est se connaître elle-même certes, mais à travers sa propre expérience. Le sentiment le plus élevé que la Vie éprouve pour elle-même est l’amour, et c’est aussi l’expérience de la conscience d’unité avec tout ce qui est. Le Souverain Bien. En cela seulement le sentiment d’amour est parfait. De même que dans le blanc toutes les couleurs sont présentes, dans son unité, l’âme enveloppe tous les sentiments humains.

    Tel est le sens radical de l’intériorité et la raison pour laquelle l’âme est appelée Soi. Dans les termes de Michel Henry : « le sentiment n’est pas quelque chose qui a en outre cette propriété de s’éprouver soi-même, mais le ‘sentir soi-même’ qui vit en lui comme s’éprouver soi-même, comme être affecté par soi ». L’auto-affection est la donation à soi de l’Être lui même. L’Être est immédiatement ce qu’il est, la manière la plus rapide de le rejoindre, plus vite que ne pourra jamais le faire toute pensée, c’est d’être dans la coïncidence à soi ici et maintenant du sentiment. Le sentiment dit ce que je suis. Ainsi, « l’ipséité de l’essence ne se réalise pas dans le temps ». Nous l’avons vu, elle est intemporelle. De même, parce que la pure conscience de soi est sans objet, sans représentation, parce que la représentation relève de l’esprit ; la pure conscience est aussi une secrète Passion et une Passion sans objet, ou sans motif. « L’expérience de soi de l’être comme originairement passif à l’égard de soi est sa passion. Celle-ci constitue le prototype et l’essence de toute passion possible en général. Toute passion est comme telle la passion de l’être, trouve en lui son fondement et le constitue. L’essence de la passion cependant réside dans l’affectivité. L’affectivité est la révélation de l’être tel qu’il se révèle à lui-même dans sa passivité originelle à l’égard de soi dans sa passion ».

    Ainsi s’explique encore le véritable sens du statut métaphysique de l’âme : non pas, comme on l’a parfois cru une sorte d’arrière-monde, de lieu de consolation contre la vanité du monde, non pas une chose en soi dans la totalité altérité, la complète extériorité, un autre physique (?) un paradis ou un enfer ailleurs. Non, le véritable statut métaphysique de l’âme transcende de l’intérieur toute manifestation physique, il est en-deçà de toutes les formes physiques, y compris celles tissées par la pensée, il est leur origine première au sein de la Vie. Le concept d’arrière-monde au sens d’un monde au-delà, a été une des erreurs les plus sinistres de l’histoire des religions. L’enfer est le contraire de la joie, le paradis le symbole du bonheur. L’un et l’autre sont des états de conscience. Nous ferons descendre le paradis sur Terre quand nous saurons en faire un lieu heureux. La Terre demeurera un enfer tant que nous en ferons un lieu de malheur. Nous ne faisons en permanence dans le champ relatif que transformer nos sentiments en pensées et nos pensées en objets. Le monde n’est rien d’autre que le reflet de ce que nous sommes, il est à la hauteur de nos sentiments les plus élevés ou les plus bas dans leur résultante collective.

    C’est dans l’âme que se déroule la proto-création de l’individualité. L’âme crée et n’aspire qu’à une expérience plus élevée d’elle-même. Ce qui est le sens de l’évolution spirituelle. Parce que l’âme n’est en aucun sens séparée de quoi que ce soit, parce qu’il est dans son essence de demeurer dans l’unité avec l’Etre, l’âme connaît infiniment plus de choses que l’esprit n’en peut savoir. Telle est l’origine de la réminiscence dont parlaient Socrate et Platon, qu’à tort notre philologie a transformé en mythe (C’est une manie de tout notre commentarisme de transformer en mythe tout ce dont nous avons perdu la signification spirituelle). L’âme possède la connaissance, elle est Etre-Connaissance et c’est bien pourquoi elle ne peut se tenir au connaître, car désire avant tout faire l’expérience d’elle-même. Et non demeurer sur le plan de l’Absolu, dans le monde intelligible de la toute connaissance comme dirait Platon. Un être humain qui vit dans la Présence de l’âme, et non pas engoncé dans les valeurs du corps, ou dans les constructions mentales de l’esprit, le contact avec l’instant suggère la réponse juste, l’action immédiate, la décision rapide et le choix spontané. Dans la spontanéité de la réponse de l’âme, il n’est pas nécessaire d’effectuer un examen, une critique, un raisonnement. Paradoxalement, nous l’avons vu, la spontanéité de la Présence veut dire perdre la tête du mental, rejoindre le cœur et agir en unisson avec lui. L'âme suggère en permanence la réponse juste, la parole adéquate et la décision appropriée.


C. La triple orientation de la vie

    Si on doit suivre la conception populaire, l’homme croit toute sa vie être un corps, à certains moment il découvre qu’il est esprit, mais en définitive il ne peut savoir qu’il est une âme qu’à la mort. En réalité, la nature tripartite de l’homme implique surtout trois polarités différentes. L’homme vital a placé ses valeurs dans le corps et en conséquence, il s’est fait une existence matérielle qui délaisse l’esprit et l’âme. Cette extrémité, Aurobindo la désigne sous le nom de barbare vital.  L’homme mental a placé ses valeurs dans l’esprit, il place sur un plan élevé la valeur de la culture, le savoir, la réflexion et les œuvres de l’intelligence. Il peut délaisser largement le soin apporté au corps et n’avoir que fort peu de souci de l’âme, auquel cas il devient un pur intellectuel. Nous connaissons bien en occident ce type humain qui a souvent les faveurs de nos médias. L’homme spirituel s’est entièrement tourné vers l’âme. Il peut se détourner assez facilement de l’attrait de ce qui se rapporte au corps et de la culture de l’esprit. Il devient en ce cas un ascète religieux consumé par le désir de trouver Dieu. Cette triple polarité joue un rôle dans la constitution des valeurs d’une époque. La postmodernité en occident est très nettement une civilisation du premier type. La Modernité s’est affirmée dans des valeurs du second type. L’Inde est encore très largement marquée par une civilisation du troisième type, presque jusqu’à la caricature. L’équilibre des trois dimensions de l’humain n’est pas plus facile à réaliser, tant dans l’individu, que dans la société. C’est peut être une raison de notre fascination pour la Grèce antique où l’idéal de vie respectait le soin donné au corps, l’élévation de l’esprit dans la philosophie et où le sens du Sacré était nettement présent, sans pour autant avoir été récupéré par une religion dogmatique.

    1) Il  n’est pas rare dans notre expérience que le corps veuille une chose, que l’esprit soit intéressé par une autre et qu’enfin l’aspiration de l’âme se dirige plutôt vers une troisième. Quand l’âme, l’esprit et le corps sont en conflit, la personnalité n’est pas intégrée et les résultats obtenus dans l’action ne peuvent être que mitigés ; la triade qui compose la nature humaine est bancale et l’homme est dans l’ignorance de lui-même. C’est un peu comme dans l’attelage ailé du Phèdre de Platon. L’âme est le conducteur du char en route sur les « révolutions célestes ». L’un des deux chevaux, l’esprit, est docile, le second le corps, est un peu lourd et maladroit, « le cheval vicieux est pesant et qu’il alourdit et fait pencher le char vers la terre, s'il a été mal dressé par son cocher; c'est une tâche pénible et une lutte suprême que l'âme doit alors affronter». Le poids vers la terre, c’est celui de la matière. Mais il n’est pas dans la nature du sujet d’être voué à l’immobilité de la matière, mais de suivre le dynamisme infini du Temps qui rythme la Manifestation. 

L’âme la plus élevée, explique Platon, est consciente de sa divinité. Dans le cortège des âmes, elle est « celle qui suit la divinité de plus près et lui ressemble le plus, élève la tête de son cocher vers l’autre côté du ciel, et se laisse ainsi emporter au mouvement circulaire». L’âme a contemplé la Vérité absolue et de cette vision –l’être-connaissance- il restera trace dans son existence terrestre, d’où son empressement à « découvrir la plaine de la vérité, c’est que la pâture qui convient à la partie la plus noble de l’âme, vient de la prairie qui s’y trouve, et que les propriétés naturelles de l’aile, s’alimentent à ce qui rend l’âme plus légère; c’est aussi cette loi d’Adrastée, que toute âme qui a pu suivre l’âme divine et contempler quelqu’une des vérités absolues est à l’abri du mal jusqu’à la révolution suivante, et que, si elle réussit à le faire toujours, elle est indemne pour toujours ».

    Si nous nous posons la question de savoir d’où viennent nos désirs, nous trouverons certainement plusieurs sources. Entre l’avidité du vital, la curiosité du mental, la ferveur de l’âme, il y a tout de même des différences. Dans le même ordre, nos plaisirs nous ressemblent, ils sont une indication assez juste de la qualité de l’affirmation de notre conscience. Cependant, il ne faut pas confondre les valeurs du corps et l’incarnation, les valeurs de l’esprit et sa juste place, les valeurs de l’âme et sa présence réelle. Nous aurons beau tenter de renier le corps, ou lui vouer un culte naïf, laisser l’esprit en jachère, ou lui accorder la nourriture qu’il mérite, oublier l’âme ou l’écouter, il n’en restera pas moins que nous resterons en tant qu’être humain une entité tripartite. L’implication en est que l’interrelation est constante. En un sens, la voix de l’âme ne fait entendre son murmure qu’à travers le corps. C’est le corps qui se trouve en situation d’expérience ici et maintenant. Dans le présent. L’esprit a tôt fait de s’évader dans un ailleurs. L’esprit est en rapport avec le connu, c'est-à-dire que la pensée, c’est d’abord le passé. L’esprit donne accès à tout ce dont nous pouvons nous souvenir au sujet de la réalité et à ce que nous avons été en tant que moi temporel. Sans l’esprit, le passé n’aurait pas de consistance et s’il a quelque importance dans le présent, c’est seulement grâce à lui. C’est dans le présent que l’avenir se construit. Le futur est la prochaine version de ce que je suis et en un sens, l’âme a conscience de l’ouverture des possibles. En résumé :



Corps                                                    Esprit                                                Ame
--------------                                          ----------------                                    ---------------

Santé du corps                              Santé de l’esprit                      Santé de l’âme

activité                                           pensée                                     sentiment

éprouve et ressentit                     analyse et se rappelle             observe et sait
  
Renferme le présent                    Renferme le passé                  Renferme le futur
  
l’âme parle par le corps:             a l'accès à tout ce dont            est en contact avec l'avenir
expérience de la vérité                nous nous souvenons
ici et maintenant                          à propos de la réalité

Le présent est dans                     Le passé, c’est ce que             Le futur est la prochaine 
chaque acte                                  nous ne sommes plus               version de ce que                                 
une auto-définition                                                                         nous sommes 

  
La situation d’expérience           Le connu                                   L’ouverture perpétuelle
actuelle                                                                                                       du possible




    2) Shri Aurobindo appelle être psychique l’homme en devenir dans lequel s’effectue l’intégration de la personnalité et évolution spirituelle le cheminement de la conscience. Une personnalité intégrée est celle pour qui un équilibre vivant est établi entre le subconscient, (le corps), le conscient (l’esprit), et le surconscient (l’âme). Il est tout à fait possible d’établir une cohérence d’intention entre les trois niveaux subconscient, conscient et surconscient. Quand cette cohérence d’intention est effectuée surgit une nouvelle forme de conscience appelée supraconscient. Le supraconscient et le lieu de l’expérience à partir duquel le sujet connaît,  et crée sa réalité en pleine conscience de ce que qu’il produit. Dans cet espace, les trois paliers de conscience ne font plus qu’un et on dit alors que le sujet est complètement intégré. L’idée est parfois perçue dans l’intuition d’une totalité organisée et cohérente. Cependant, c’est plus que cela car le Tout est plus que la somme des parties, la supraconscience n’est pas un « mélange » de surconscient, de conscient et de subconscient, c’est ce qui se produit lorsque les trois sont combiné et transcendés, alors se produit le passage à l’état de l’Être qui est la source de la création en soi-même. Cet état est incompréhensible à partir du modèle de la vigilance habituelle. 

C’est un saut quantique de la conscience. Celui de la conscience d’unité. En raison du fonctionnement de la conscience ordinaire dans la fragmentation, la conscience dans l’attitude naturelle demeure dans la dualité. Le sujet placé dans la dualité a davantage l’expérience d’être causé par le monde que d’être lui-même Cause. Pourtant, qu’il le veuille ou non, il est embarqué depuis toujours sur le chemin de l’évolution. Dans le moindre de ses actes, il n’a jamais rien fait d’autre. La naissance et le signe que le voyage est en route et il est tout à fait probable que la mort n’en n’est qu’une étape. On appelle chercheur spirituel  le sujet qui commence à se saisir lui-même de son propre devenir conscient. La question qu’il se pose est : si je suis embarqué dans un processus d’évolution consciente, pourquoi ne pas devenir consciemment l’acteur de ma propre vie? Pourquoi ne pas devenir directement Cause de mon expérience et cesser d’être simplement un effet de l’expérience ?  L’évolution consciente, est une invitation à devenir cause, ce qui s’appelle marcher dans la conscience. 

Nous appelons spiritualité  l’Enseignement pour autant qu’il propose de marcher dans la conscience. La philosophie contemporaine s’est souvent exilée de la spiritualité. Elle a été le plus souvent une création du mental fondée sur l’expérience du conscient. Ce qui explique la difficulté de la philosophie universitaire à entrer dans la compréhension de la spiritualité vivante. Cette compréhension n’est possible que si le chercheur spirituel est éveillé, si ce n’est pas le cas, l’envergure de la démarche spirituelle n’est tout simplement pas saisie. On ne saurait entrer dans la maison si la porte n’est pas ouverte, sans ouverture de la conscience, il n’y a pas de travail sur soi.

    Sans cela, il n’y a pas non plus de connaissance approfondie des plans de l’être et il s’ensuit que dans l’ignorance, on finit par appeler « âme » un peu tout et n’importe quoi. D’où la confusion constante avec le désir en général. On peut dire que l’âme « qui se manifeste au noeud où se joignent le mental, la vie et le corps… a un double aspect : en avant l’âme de désir qui s’efforce de posséder les choses et d’en jouir, et par derrière, cachée (soit en grande partie, soit entièrement) par l’âme de désir, la véritable entité psychique qui est le réel réceptacle des expérience de l’esprit ». L’entité psychique en nous n’est pas clairement connue et son affirmation encore faible. C’est précisément lorsque la conscience descend dans tous les aspects de la personnalité que le psychique prend réellement la place qui est la sienne et devient une force d’âme. « L’être psychique se tient derrière tous les autres ; sa force est la véritable puissance de l’âme. Mais s’il passe en avant, il peut colorer tout le reste : mental, vital et conscience physique peuvent recevoir son empreinte et être transformés par son influence. Lorsque la nature est convenablement développée, il y a un psychique dans le mental, un psychique dans le vital, un psychique dans le physique. C’est lorsqu’il s’y trouve que nous pouvons dire de quelqu’un qu’il a évidemment une âme ». Une nature encore faible veut dire que l’imprégnation profonde de la conscience ne s’est pas encore complètement effectuée.

    Dans le contexte qui est le nôtre, largement marqué par le dualisme, l’élaboration d’une anthropologie trinitaire  est devenue indispensable. La pensée dualiste a un penchant simplificateur, elle appelle d’elle-même à son dépassement dans une pensée complexe. L’introduction du trois-en-un invite à la reconnaissance de la complexité et admet d’emblée un dynamisme créateur et sa structuration en paliers d’équilibre.

    Ce n’est tout de même pas un hasard si dans la pensée traditionnelle le trois-en-un est si présent. Pourquoi ? Pourquoi Platon choisit-il de donner une forme tripartite à sa représentation de l’intériorité ? Nous n’avons pas ici développé la théorie de la Nature que l’on trouve dans le Samkhya, mais il y aurait de quoi amplement d’y démontrer la complexité d’une logique du trois-en-un. Pourquoi utiliser pour décrire le jeu infini de la la Manifestation de la Nature, la création-conservation-destruction, dans les trois guna, les qualités de la Nature, sattva, rajas, tamas ? Pourquoi cette théorie des trois guna occupe-t-elle une place si importante dans  cet abrégé de la philosophie indienne que constitue la Bhagavad Gita ? Pourquoi, quand il s’agit de décrire l’équilibre subtil des éléments dans le corps, la plus ancienne médecine de l’humanité, l’Ayur-veda, a-t-elle recours à une structure ternaire, celle des trois dosha, des trois principes psychosomatiques, kapha-vata-pitta.

    Que signifie le trois-en-un ? A-t-il un rapport avec la conscience ? La Bhagavad-Gita explique que le champ de conscience est indissolublement connaisseur-connaissance-connu.  Faut-il penser que dès que l’on dépasse le niveau de la représentation duelle –qui est notre mode de pensée immédiat- nous sommes amenés à rejoindre dans une logique trinitaire ? Les logiciens sont récemment parvenus à cette conclusion. Stéphane Lupasco s’est distingué en introduisant une valeur différente du tiers exclus de la science moderne, pour introduire le tiers-inclus. Des commentateurs ont soulignés qu’il y avait une profonde affinité entre le tiers-inclus et le Sacré. Selon Basarab Nicolescu le dépassement de la dualité dans le trois-en-un sera une caractéristique de la cosmodernité.


Serge Carfantan