samedi 31 mai 2014

"CINQ LECONS DE SAGESSE MASSAI"


Chercher et trouver sa cohérence intérieure, rester relié aux autres et à l’univers, c’est ce à quoi nous invite le peuple massaï. L’anthropologue Xavier Péron nous fait découvrir ce mode de vie dans son dernier livre, également manuel de développement personnel.

Flavia Mazelin-Salvi
Sommaire

    Ilmao : accepter la dualité
    Encipaï : être dans la joie
    Osina kishon : accueillir la « souffrance-don »
    Eunoto : devenir un planteur
    Aingoru enkitoo : rechercher le bon ordre

D’eux, on ne connaît que leur longue silhouette au port altier drapée de rouge. Les Massaïs, un peuple d’éleveurs et de guerriers, figurants photogéniques dans Out of Africa (film de Sidney Pollack, 1986) ou des documentaires sur le Kenya. Ce que l’on ignorait, jusqu’au travail de l’anthropologue Xavier Péron, c’est qu’ils se transmettent de génération en génération une spiritualité riche, vécue au quotidien, d’une portée universelle et qui conçoit l’homme comme le cocréateur de l’univers.

Pour les Massaïs, comme dans la spiritualité amérindienne ou le taoïsme, l’humain est avant tout un être relié. Aux autres, à son environnement et à une force intelligence qui le dépasse et qu’eux-mêmes nomment Enk’Aï, « la déesse-mère, source de toute vie, explique Xavier Péron. Elle prend différents aspects, multiplie ses manifestations, et chacun est en relation collective et individuelle avec elle, par les prières, les danses, les pensées comme par les actes. Enk’Aï envoie par exemple la pluie qui nourrit les bêtes et les hommes, mais aussi les épreuves qui leur permettent de grandir spirituellement ». 




Xavier Péron est enseignant-chercheur en anthropologie politique et expert des peuples premiers. Il est l’auteur des Neuf Leçons du guerrier massaï (Jouvence Éditions, 2013). Dans ce récit initiatique, l’auteur nous présente la spiritualité massaï et la façon de mettre en pratique ses principes au quotidien.

L’anthropologue a vécu pendant des années parmi eux, a été initié à leurs rites et, depuis trente ans, poursuit une relation spirituelle intense avec Kenny, son ami et guide massaï. « Chez eux, remarque-t-il, il n’existe ni philosophie ni dogme religieux ; ils vivent la réalité en faisant corps avec elle, tout en ayant conscience de ce qu’ils doivent apporter en tant qu’individus et membres d’une collectivité pour maintenir l’équilibre et l’harmonie dans la grande chaîne de la vie. »

Selon lui, leur spiritualité peut se traduire par ces lignes de force : vaincre ses peurs, rester relié, ne pas créer de division en soi et autour de soi, tirer parti des épreuves, faire l’expérience de ce qui est.

« C’est ce que je m’efforce de pratiquer au quotidien et qui a changé ma vie, et c’est pour cela que je me sens leur passeur en Occident. Pour les hommes séparés, dispersés, agités que nous sommes devenus, il me semble important de diffuser leur message d’appel à l’unité intérieure, à l’ouverture de la conscience, deux ferments essentiels d’un vivre-ensemble plus juste et plus humain. » C’est cette voix que nous avons eu envie de faire entendre. Non pas pour idéaliser une culture ou un mode de vie, mais plutôt pour nous nourrir et nous inspirer. En découvrant les cinq piliers de la spiritualité massaï.
Ilmao : accepter la dualité


Le terme « massaï » provient du mot ilmao (« les jumeaux »), qui exprime la croyance selon laquelle toutes les choses sont reliées à d’autres pour former des paires d’éléments complémentaires
. Comme dans le tao et sa figure du yin et du yang, les contraires existent, mais ils ne sont pas antagonistes. La dualité règne à l’extérieur, comme le jour et la nuit, la pluie et la sécheresse ; et à l’intérieur de soi, où s’entrechoquent les élans altruistes et les désirs égoïstes, la peur et le courage… La refuser est, pour les Massaïs, le meilleur moyen de souffrir et d’être en conflit avec les autres. D’où la nécessaire acceptation de la dualité du monde et des êtres. Une posture qui favorise la patience et la bienveillance.

LA PRATIQUE

Identifiez vos jumeaux intérieurs. Dressez la liste de vos qualités et corrélez chacune d’entre elles à un défaut et à des comportements qui ont pu vous conduire à des échecs ou à des conflits. Exemple : « généreux » peut aller de pair avec « inconséquent », la générosité peut aussi devenir attente de réciprocité et être source de désaccord lorsqu’elle reste à sens unique. Le but est de poser sur soi et sur les autres un regard nuancé et indulgent.

Mettez en adéquation vos mots et vos actes pour éviter les dissonances et les antagonismes, sources de déséquilibre personnel et relationnel. Actes et mots doivent être jumeaux. Aucune différence entre le dire et le faire chez les Massaïs, qui savent par expérience que cette cohérence est la garantie de relations saines et durables


Encipaï : être dans la joie

Pour les Massaïs, la joie n’est pas un but mais un point de départ. Elle est la manifestation du lien vivant qui les unit à la déesse-mère, source de toute vie. La gratitude nourrit la joie, qui, à son tour, renforce le sentiment de gratitude. Gratitude d’être en vie, de pouvoir se nourrir, de pouvoir partager les épreuves et les réjouissances… Partager et se réjouir ensemble, mettre en lumière ce qui va bien, faire preuve d’humour sont autant de pratiques qui entretiennent chaque jour la joie de vivre. Être dans la joie est également une forme de politesse que l’on doit aux autres, elle génère un confort relationnel dont chacun profite. D’ailleurs, les Massaïs ont l’habitude d’annoncer une mauvaise nouvelle en la « coinçant » entre deux bonnes. Cette formulation met du baume au coeur de celui qui la reçoit et allège le fardeau de celui qui la transmet.

LA PRATIQUE

Cultivez la gratitude au quotidien, en commençant par prendre conscience des dons, aussi minuscules soient-ils, que vous recevez. La porte que l’on vous tient, le sourire que l’on vous adresse, le repas que vous partagez… Donnez à votre tour, en conscience, du temps, des compliments, des conseils, toutes ces petites choses qui adoucissent et embellissent les journées de ceux qui vous entourent.

Positivez en « enserrant » une pensée ou un fait négatif entre deux pensées ou faits positifs, comme le font les Massaïs.

Reconnectez-vous à l’énergie de la nature. C’est elle qui nous fait nous sentir maillons de la grande chaîne du vivant. Rien de tel que de s’adosser à un arbre et de perdre son regard dans sa frondaison jusqu’à se sentir un avec lui pour retrouver sérénité et force intérieure. Deux éléments constitutifs du bonheur d’être.


Osina kishon : accueillir la « souffrance-don »


(Pour aller plus loin:
Xavier Péron donne des conférences d’éveil à la spiritualité massaï. Rens. : xavierperon.com.)

Sans souffrance, pas d’éveil. C’est la conviction profonde des Massaïs, qui voient, dans les épreuves envoyées par Enk’Aï, l’opportunité de grandir. Un de leurs proverbes sacrés en témoigne : « La chair qui n’est pas douloureuse ne ressent rien. » Dans cette perspective, ils remercient la déesse-mère de placer l’épreuve-opportunité sur leur chemin. Leur rituel collectif consiste alors à « nouer son coeur » en faisant huit noeuds (représentant l’épreuve) sur une corde (le coeur), qu’ils vont dénouer (symbole de la résolution), montrant ainsi que, encore une fois, tout est duel et que l’on ne peut délier un problème qu’en le reconnaissant comme sien puis en affrontant la difficulté pour la résoudre.

LA PRATIQUE

Procédez comme les Massaïs, qui visualisent leurs émotions (peur, tristesse, colère, abattement, désir de vengeance…) après le rituel collectif de la corde, et les transportent vers leur coeur pour les brûler et les transformer en vive énergie, à la manière de l’alchimiste qui, dans son athanor, transforme le plomb en or.

Interrogez ensuite votre épreuve comme le Massaï qui parle à l’épreuve en ami. Que veux-tu me dire ? Quelle est ma responsabilité ? Dois-je attendre ou agir ? Quelle direction dois-je prendre ?

Notez toutes les réponses qui vous viennent spontanément sans les censurer ni les juger.


Eunoto : devenir un planteur


À la posture du constructeur, les Massaïs préfèrent celle du planteur. Alors que le premier se concentre uniquement sur la réalisation de l’objectif qu’il s’est fixé, la construction, le second plante son arbre, le soigne, mais accepte de faire avec ce qui lui échappe (le rythme de croissance, les aléas de la météo…). Concrètement, être planteur, c’est se mettre en phase avec le moment présent, s’adapter et se maintenir dans un état entre vigilance et confiance, volonté et humilité. Cette souplesse est facteur de sérénité, de patience et met à l’abri de la colère et de la déception.

LA PRATIQUE

Ancrez-vous, comme l’arbre, dans le moment présent. Les Massaïs disent : « Le passé est un pays où je n’habite plus. » Ici et maintenant, que ressentez-vous ? Comment pouvez-vous composer au mieux avec la situation et les personnes présentes ? Que charriez-vous d’inutile et de pesant du passé ? Quelles projections anxieuses vous empêchent de goûter à la saveur du présent ?

Plantez un arbre, prenez soin d’une plante. Cela vous incitera à mettre momentanément les « je veux » sur la touche et vous aidera à faire simplement avec ce qui est.


Aingoru enkitoo : rechercher le bon ordre

Être dans la justesse – dans ses mots, dans ses actions –, cela signifie pour les Massaïs être reliés à Enk’Aï. Une posture qu’exprime l’expression « avoir le regard clair et la démarche alerte ». La clarté du regard signifiant que la cohérence intérieure se voit de l’extérieur, et la démarche alerte témoignant d’un sentiment de légèreté et de sécurité dû à la certitude de marcher sur son bon chemin. Troubles, conflits, agitation sont, en revanche, les signes que l’on s’est décentré et que l’on s’est éloigné de sa « mission ». Car, pour les Massaïs, être en quête du bon ordre, c’est aussi chercher ce que l’on est venu faire sur terre.

LA PRATIQUE

Écoutez les messages de votre corps lorsque vous avez fait un choix, pris une décision. S’ils sont justes, sous les émotions superficielles (appréhension, excitation), vous devez ressentir une vague de calme, une sensation de paix intérieure, qui peut se traduire en mots par « ce n’est pas facile, mais c’est juste ». En revanche, interrogez-vous si vous ressentez des tiraillements, de l’inconfort, de l’agitation mentale et physique, et que ces sensations durent ou se manifestent chaque fois que vous pensez à votre choix ou à votre décision.



jeudi 29 mai 2014

"L'INTELLIGENCE INTUITIVE: LA LIBERTE AU COEUR DE NOS SYSTEMES"


Nous aimerions tous savoir utiliser notre intuition. Mais l’enjeu va bien au-delà. La mise en œuvre de l’intuition appelle une révision de nos systèmes. Ce n’est pas une utopie. Certaines entreprises expérimentent déjà cette voie.

Le contrôle plutôt que le « lâcher prise », la hiérarchie plutôt que la libre expression, l’angle plutôt que la courbe, l’effort plutôt que le jeu, le stress plutôt que la détente, la domination de la nature plutôt que la symbiose avec elle, en résumé : la logique rationnelle plutôt que l’intuition. Le premier terme de l’alternative décrit une réalité connue, à l’école, à l’université, puis dans le monde professionnel. C’est un mode de vie et de comportement dont nous mesurons chaque jour les limites en ces temps de crise généralisée. Il est issu d’une conception fondée sur le règne de la raison toute puissante, sur l’idée que le monde est un gigantesque Tetris d’atomes et de molécules imbriqués que nous pouvons manipuler à loisir, sur l’absence supposée de liens invisibles entre les choses.

Les découvertes scientifiques ont invalidé cette vision. Y a-t-il une autre voie ? Albert Einstein, père de la théorie de la relativité, écrivait : « L’esprit intuitif est un don sacré et l’esprit rationnel est son fidèle serviteur. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don. »
Cette pensée d’Einstein est l’exergue du livre de Francis Cholle récemment paru aux Etats-Unis sous le titre The Intuitive Compass, Le Compas Intuitif. L’auteur est un ardent défenseur de l’application pratique de l’intelligence intuitive. La peur de s’exprimer, la pesanteur de la hiérarchie, le manque de motivation, la perte de repères des salariés sont autant d’écueils minant la vie en entreprise et sa créativité.


Une quête de sens

Comment introduire dans l’entreprise une culture différente, qui à la manière de l’improvisation en groupe au théâtre, permette à chacun de s’exprimer tout en donnant à l’ensemble plus de force ? Au-delà, comment le projet humain que l’entreprise est censée incarner peut-il retrouver du sens pour chacun, et pour la société ? Les deux questions sont intimement liées. C’est parce que l’entreprise ne connaît plus sa raison d’être que l’atmosphère y devient inhumaine. « On pourrait penser que les gens seraient plus heureux s’ils travaillaient moins et avaient plus de repos. Or les moments les plus appréciés sont les expériences où le travail a un sens » souligne Thierry Janssen dans Le Défi positif.

« Dans le capitalisme contemporain, la sphère financière a pris tellement d’importance qu’elle a dévoyé l’entreprise de sa fonction première qui est de rendre des services à la collectivité. C’est pour cela qu’il y a une perte de repères » explique Francis Cholle. Quand elle est prédominante, la logique financière dessèche l’entreprise. L’intellect a montré ses limites et pour trouver de nouveaux modes de fonctionnement, l’être humain doit mobiliser une ressource sous-utilisée dans le monde occidental : l’intelligence intuitive.

Francis Cholle la définit comme « notre capacité à établir une synergie entre raison et instinct, qui fonctionnent sur des plans de conscience différents et ce qui les relie, c’est l’intuition, une tête chercheuse qui ramène de l’information. » L’enjeu n’est pas de trouver des trucs pour avoir de bonnes intuitions. Il s’agit d’intégrer l’intuition comme « un processus qui nous donne la possibilité de savoir directement, sans raisonnement analytique, en comblant le fossé entre la partie consciente et la partie inconsciente de notre esprit, l’aspect tangible et celui intangible présents en toute situation, et aussi entre l’instinct et la raison. »

Instinct, fonctionnement cérébral, perceptions extrasensorielles, l’auteur ne tranche pas. Il met en avant les découvertes récentes en neurosciences, qui révèlent que « 80 % de notre activité mentale est allouée à des processus inconscients qui nous échappent » et que les parties de notre cerveau liées à l’instinct sont activées lors de toutes nos prises de décision, y compris les plus complexes. Il rappelle également les résultats d’études montrant que 80 % des cadres américains croient aux perceptions extrasensorielles, et que les présidents de société les plus couronnés de succès démontrent aussi des aptitudes précognitives supérieures à la moyenne.

Cette « vérité qui dérange » n’est pas pour Francis Cholle le coeur de l’argumentation. L’explication importe moins que la mise en pratique, devenue une urgence. Car « l’intelligence intuitive est par nature écologique ». Parce qu’elle intègre l’instinct tout autant que la raison, l’écoute de soi-même et de l’autre, l’ouverture, l’adaptation, elle nous pousse à la symbiose avec notre environnement, au choix le plus durable, celui qui assure la survie de l’espèce. « Nous sommes en train de nous rendre compte que nous avons développé des systèmes anti-écologiques, et nous nous demandons comment compenser. Mais au lieu de compenser, peut-on penser de façon écologique ? Est-on capable d’inclure dans nos processus de raisonnement les fondamentaux de la vie que comprend parfaitement notre instinct et auxquels a accès notre intuition ? »

Il ne s’agit pas d’éradiquer la rationalité, l’ordre, la logique au profit d’une libre expression de l’instinct. Cette configuration ne nous est d’ailleurs pas inconnue. Soumis à des contraintes de temps et de rentabilité, la population des traders est très intuitive, note Malcom Gladwell dans La Force de l’intuition. Cela ne l’empêche pas de faire partie intégrante du système financier dont les dérives sont aujourd’hui dénoncées. L’affaire Kerviel en France donne un aperçu intéressant du coût d’un dérapage sans les bornes du contrôle : la Société générale a perdu près de 5 milliards d’euros.

La mise en oeuvre de l’intelligence intuitive ne signifie pas la libre expression du fou ou du génie solitaire. Elle implique de réconcilier l’homme avec le projet, de développer une forme de collaboration dans l’ensemble de l’entreprise, entre les différentes équipes – créatifs, équipes de vente, managers, etc. – de permettre à la créativité de s’exprimer en parallèle de la hiérarchie, de poser la question du travail en termes d’efficacité et pas seulement de volume horaire. Ces efforts sont inséparables de la question du sens de la démarche : quelle est l’utilité réelle du produit, du service proposé en lien avec la position de l’entreprise dans la communauté. Comment, par quoi fait-elle sens ? Que veut-elle apporter ?

La question de la survie de nos systèmes économiques, et au-delà, de notre espèce, est aujourd’hui clairement posée. Le monde est en mutation. La nouvelle génération grandit en ayant accès à une masse énorme d’informations qui circulent en quelques secondes d’un bout à l’autre de la planète. Dans ce monde ouvert, offert, multiple, nous ne trouverons pas le nord grâce à notre seule rationalité.

« Parce que la créativité vit dans les sphères inconscientes de notre esprit, on ne peut compter sur la créativité des individus si l’on ne sait pas parler à la partie profonde de leur personnalité – celle qui peut entrer en résonance avec le sens d’un projet d’entreprise, le mystère d’une aventure humaine, écrit Francis Cholle. Pour motiver la créativité, il est nécessaire de s’occuper du sens de nos projets, de l’âme de nos entreprises, de l’invisible, de l’immatériel, car ce sont les dimensions qui parlent aux profondeurs de la personnalité et permettent de nous dépasser au-delà même de ce qu’on peut imaginer. » L’intuition deviendrait alors l’outil d’un rééquilibrage entre ce qui en nous veut vivre en paix avec l’autre et avec la terre, et ce qui veut s’imposer au détriment de tout et de tous.


http://www.inrees.com/articles/L-intelligence-intuitive-La-liberte-au-coeur-de-nos-systemes/

samedi 24 mai 2014

"MARIE-LISE LABONTE: J'AI GUERI EN VISUALISANT DES IMAGES DE SANTE"


par Sylvain Michelet

La science a commencé à nous dire de quelle façon fonctionne la technique de la visualisation. L'essentiel est que cette méthode permet de guérir, parfois même de maladies graves. Marie Lise Labonté en est la preuve vivante !

Voilà des décennies que les thérapeutes savent l'importance des liens entre nos pensées, nos émotions, nos images intérieures et nos états physiques. Empiriquement, ils ont mis au point des méthodes de « pensée positive » pour nous soulager de nombreux troubles et améliorer l'efficacité des traitements médicaux. On ignorait cependant, jusque très récemment, pour quelles raisons fonctionne, par exemple, l'effet placebo, approche typiquement psychomatique : pourquoi faut-il que patient et soignant « croient » à un remède pour qu'il marche ? Mais voilà que la recherche fondamentale a fait des découvertes ahurissantes, débouchant sur l'avènement d'une discipline au nom impossible : la psycho-neuro-immuno-endocrinologie.
Celle-ci montre notamment que, si vous visualisez une situation, cette image mentale provoquera en vous exactement les mêmes processus chimiques que si vous vivez cette situation pour de bon. Si vous vous imaginez que l'on vous étouffe, votre physiologie, au niveau moléculaire, sera celle d'un réel étouffement physique. À l'inverse, en visualisant un dénouement (l'action de dénouer un nœud), vous pourrez vous libérer de terribles nœuds, dans l'estomac, la gorge, le ventre, les muscles... Mais qu'importe ? L'essentiel est que cette approche permet de guérir, parfois même de maladies graves. Marie Lise Labonté en est la preuve vivante !

« Ma voie de guérison, c'est le chemin d'une vie ». L'histoire d'une vocation, aussi : après cinq ans d'arthrite rhumatoïde, menacée de paralysie, Marie Lise Labonté se rend à Paris, où elle est soignée par Thérèse Bertherat, kinésithérapeute créatrice de l'antigymnastique. Rentrée guérie au Québec, elle ouvre un centre de soins psychosomatiques, continue à se former - notamment auprès du docteur Simonton, célèbre pionnier de la psycho-neuro-immunologie -, et développe sa propre méthode, « l'abandon des cuirasses », fondée autant sur le travail du corps que sur la visualisation et la psychothérapie. Aujourd'hui formatrice de thérapeutes et auteur à succès, elle insiste dans un nouveau livre, écrit avec le psychanalyste jungien Nicolas Bornemisca, sur l'importance des images mentales.

Nouvelles Clés : « Se guérir grâce à ses images intérieures », proposez-vous. Quelle fut l'influence de ces images sur votre propre guérison ?

Marie Lise Labonté : Déjà, c'est ma « vision de la vieille femme », comme je l'appelle, qui a tout déclenché. Le soir du jour où on m'a annoncé pour bientôt chaise roulante et prothèses, je me suis vue dans le futur, âgée de 47 ans, en train de mourir de l'arthrite. Et là, déclic, je me suis dit : « Non ! » Je me suis étendue sur le sol et j'ai débuté les mouvements indiqués dans le livre de Thérèse Bertherat, que j'avais parcouru sans rien faire. C'est là que mon processus de guérison a commencé. Je soufrais beaucoup, j'étais physiquement très limitée, mais j'ai ressenti un bref soulagement que je n'avais pas connu depuis des années. Le bien être ! J'ai décidé de suivre cette piste. Un mois plus tard, j'avais tout vendu, j'étais à Paris (en béquilles !) et je commençais ma thérapie. Au bout d'un an, je pouvais marcher, danser, courir.

N.C. : Une guérison presque miraculeuse ?

M.L.L. : J'ai vite découvert combien mes images mentales avaient participé, d'abord, à ma maladie ! En même temps qu'ils apportaient un soulagement, les mouvements faisaient émerger des souvenirs oubliés, visuels ou auditifs, des situations difficiles que j'avais vécues enfant puis occultées, même devant le psychiatre qui m'avait suivie au Québec, dans une approche très mentale, dirais-je. Ces images, je pouvais les vérifier ensuite au téléphone avec ma mère : « Mais oui, je portais cette robe bleue à l'époque ! » disait-elle par exemple. Il y avait aussi des scénarios de destruction inspirés par la souffrance physique, scénarios exutoires d'amputation; ou encore des sensations kinesthésiques, reflets de l'enfermement de mon corps par l'arthrite. Petit à petit, ces impressions se sont transformées en ce qu'on appelle des « images de transformation » : elles n'avaient plus la même dureté, et soudain sont venues, tout naturellement, des images de guérison - dont une autre vision, celle de la « déesse », où je me voyais courir sur une plage inconnue. Là encore, ce n'était pas un rêve (je rêvais beaucoup aussi), mais une vision, différant également des images, car s'imposant avec plus de force et d'information.

N.C. : « Tout naturellement », dites-vous. Dès qu'on libère le corps, il se met à parler ?

M.L.L. : Le corps, comme les rêves ou les signes de jour, est une voie de communication de l'inconscient, dont il est le siège. Les symptômes, c'est l'inconscient qui parle; et guérir, c'est ouvrir le dialogue avec le monde intérieur. Un processus naturel, en effet, mais que nous avons bloqué dans nos sociétés occidentales. Nicolas Bornemisca raconte dans le livre l'histoire de ce dialogue dans la Grèce antique, au Mexique, au Pérou ou ailleurs, et comment notre société s'y oppose... et le voit revenir.

N.C. : Mais c'est bien le corps que vous mettez en avant, dans votre méthode ?

M.L.L. : Je n'ai pas pu tout expliquer dans un seul livre ! Mais le dialogue avec l'inconscient n'est jamais séparé du travail sur le corps que j'ai décrit ailleurs, et par lequel il faut toujours commencer, pour relaxer, dégager la respiration, débloquer les tensions et faire venir la libération musculaire et l'abandon des cuirasses. Ce n'est que lorsque les gens le veulent, et sont prêts, que l'on peut faire remonter les images de la maladie et entamer la visualisation. On ne saute pas sur l'inconscient pour qu'il parle, on attend et on écoute, en partant des images intérieures et toujours dans un corps détendu. Par exemple, on va chercher l'image de la chimio, et les gens auront moins d'effets secondaires parce qu'ils vont agir sur la chimio en l'aidant, au lieu d'être en colère. Tout dépend du mal être de la personne, mais il est toujours important de libérer la cuirasse du bassin, la musculature du dos et cette « cuirasse du mal aimé » qu'est la région thoracique. On crée ainsi une circulation d'énergie qui permet au système parasympathique d'entrer en action, facilitant le contact avec l'hémisphère droit du cerveau.

N.C. : La thérapie, finalement, sert à alimenter la capacité d'autoguérison ?

M.L.L. : C'est le but. Le sens profond d'une maladie n'est pas le même pour tous. On n'est pas là en tant qu'autorité. Quand quelqu'un nomme un symbole, on lui demande toujours quel en est le sens pour lui. C'est comme pour la visualisation sportive : vous pouvez toujours visualiser la victoire, si vous avez un problème inconscient avec le succès, ça ne marchera jamais. Attention, de même, avec les imageries toutes prêtes : on se forge une imagerie grâce à un livre, mais l'inconscient n'est pas d'accord et on retombe dans le processus même de la maladie !

N.C. : On peut visualiser à l'envers ?

M.L.L. : A la base de nombreuses maladies, il y a un processus inconscient d'autodestruction. Souvent, quand on questionne un malade, il mentionne une petite voix qui disait : arrête sinon ça va être grave. Mais beaucoup ne veulent ni écouter ni savoir. Le plus important est d'aider la personne à développer une relation d'amour avec elle-même : loin du narcissisme, cette rencontre lui fait prendre conscience qu'elle peut s'appuyer sur son monde intérieur pour trouver les pistes de guérison.

N.C. : Passer par le corps avait si bien marché pour vous, pourquoi aborder l'inconscient ?

M.L.L. : Madame Bertherat ne parlait pas beaucoup de l'inconscient, mais elle portait en elle ce dialogue, même si elle tenait à rester sur le terrain physique. C'est moi qui me livrais à une autoanalyse, notant mes impressions et mes rêves, cultivant mes images de guérison. Le docteur Simonton non plus ne dialoguait pas beaucoup avec l'inconscient : « On ne sait pas pourquoi la visualisation de la guérison a autant d'effet, disait-il, mais on sait que ça marche.» Je respecte leurs démarches, mais moi, j'ai créé ma propre méthode en me fondant sur une connaissance du corps et une étude de Wilhelm Reich qui me permettaient d'aller plus profond dans le dialogue avec l'inconscient, et d'aborder les cuirasses. Quand Nicolas, qui est psychanalyste jungien, a rejoint le centre pour aider les gens à analyser leurs rêves, j'ai beaucoup appris, et j'ai réalisé que ma voie de guérison est le chemin de toute une vie !

N.C. : Pensez-vous que le Québec soit en avance sur la France dans ce domaine ?

M.L.L. : Plus maintenant. Il y a une recherche, un éveil. Au Québec, j'ai le sentiment que les gens sont souvent en train de faire du shopping, surfant d'une méthode à l'autre sans jamais entreprendre de véritable travail. Par contre, ce qui manque aux thérapeutes en France, c'est le travail en équipe.

A lire de Marie Lise Labonté :

"Se guérir grâce à nos images intérieures" éd. Albin Michel
"Déclic" éd. de L'Homme
"Mouvements d'éveil corporel" éd. de L'Homme


Thérèse BERTHERAT, "Le corps a ses raisons" (1976).
Ce livre présente les bases de l’antigymnastique. Mme Labonté a été l’élève de Mme Bertherat.

Voir le site de Marie-Lise Labonté: www.marieliselabonte.com/


jeudi 22 mai 2014

"NOS PENSEES CONTROLENT-ELLES NOTRE SYSTEME IMMUNITARE?"


de Danielle Duperret

Les mauvaises nouvelles d'abord

Les médias nous font part, presque quotidiennement, de l’apparition de foyers de maladies de part le monde, ainsi que de découvertes de nouveaux virus et de nouvelles bactéries résistantes aux antibiotiques. Les médecins se sentent impuissants contre ces assauts, qu’ils n’ont pas les moyens de combattre. Entre le SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) causé par un coronavirus (virus très contagieux) qui s’est déclaré dans le Moyen-Orient, et le virus Ebola en Afrique, en passant par les nombreux virus qui causent les grippes annuelles, sans oublier les infections iatrogènes (contractées dans les hôpitaux ou suite à la pharmacodépendance), on peut se demander ce que l’avenir nous réserve. Une discussion avec un médecin ne m’a pas rassurée. Selon lui, les épidémies d’antan seront bientôt jeux d’enfants comparées à celles auxquelles nous ferons bientôt face.

Elle ne m’inspirent pas


Je n’aime pas les mauvaises nouvelles. Elles ne m’inspirent pas. Depuis mon adolescence, j’ai appris qu’à tout problème, il y a une solution. Passons aux bonnes nouvelles : imaginez votre vie si votre esprit pouvait avoir une mesure de contrôle, ou même le pouvoir d’influencer ce qui se passe dans votre corps. Futuriste ? Peut-être pas. Les recherches prometteuses de la psycho-neuro-immunologie nous offrent de l’espoir.

La psycho-neuro-immunologie

Cette science, comme son nom l’indique, allie principalement la psychologie (l’étude scientifique du comportement et des fonctions mentales), la neurologie (une spécialité médicale se penchant sur les troubles du système nerveux) et l’immunologie (une autre spécialité médicale qui examine les différents aspects du système immunitaire). Simplement dit, la psycho-neuro-immunologie étudie les interactions entre les pensées, le système nerveux et le système immunitaire.

Dans ce premier article, nous allons jeter des bases pour comprendre l’évolution de cette nouvelle discipline. Un article plus "vivant" suivra, ainsi qu’une conférence vidéo en ligne.

Évolution des connaissances


Il est utile de se faire une idée de l’évolution d’une science : voici, très brièvement, un peu d’histoire. Claude Bernard, un physiologue français, s’intéressait à la relation entre les troubles psychiatriques et le système immunitaire et créa le concept de "milieu intérieur" dans les années 1865. Walter Cannon, un professeur de physiologies à l’Université de Harvard, poursuivit ce concept et publia, en 1932, le livre Wisdom of the Body (La sagesse du corps), dans lequel il développait l’idée d’homéostasie, selon laquelle le corps régularise les différents systèmes pour se maintenir dans une condition stable et relativement constante.

Durant ses recherches sur les animaux (recherches qui semblent utiles mais que je déplore), Walter Cannon remarqua que l’anxiété, la détresse et la rage arrêtaient les mouvements de l’estomac des bestioles qu’il étudiait. Il observa que ces émotions déclenchaient les réactions de lutte, fuite ou immobilisation (on lui doit le terme "flight or flight reflex" - "réaction de fuite ou de lutte"). Les fruits de son travail furent publiés dans de nombreux articles et condensés dans le livre The Mechanical Factors of Digestion (Les éléments mécaniques de la digestion).

Nous en arrivons à Hans Selye, un endocrinologue hongrois, pionnier des recherches sur le stress, décédé en 1982. Hans Selye poursuivit ses recherches à l’Université de Montréal, avec l’aide de 40 assistants et sur 15 000 animaux, mettant les animaux dans des conditions physiques et mentales adverses variées. Après plusieurs années d’expérimentation, il développa le modèle du syndrome général d’adaptation, une théorie du stress, durant lequel les glandes surrénales augmentent de volume, le thymus, la rate et certains tissus lymphoïdes s’atrophient ; on observe également des ulcérations gastriques. Il publia 1700 rapports de recherches et 7 livres.

Hans Selye décrit trois étapes de ce processus d’adaptation : 1) alarme, 2) résistance et 3) épuisement. Prenons l’exemple de la cigarette. En général, la première cigarette nous fait tousser : le corps réagit et nous envoie un signal d’alarme. Si l’on continue à fumer, le corps va s’adapter et devenir résistant. On ne toussera plus et tout ira bien, pendant plusieurs années. Finalement, l’adaptation épuisera le corps et une bronchite, l’emphysème, un cancer ou la mort se déclareront.

Au milieu du 20ème siècle, Georges F. Salomon, de l’Université de Californie à Los Angeles, publia le livre Emotions, Immunity and Disease : a speculative theoretical integration (Les émotions, l’immunité et la maladie : une intégration théorique spéculative) dans lequel il forgea le terme psycho-immunologie. Il avait remarqué que les patients psychotiques avaient une réaction différente des patients non-psychotiques à la vaccination contre la coqueluche : le nombre de lymphocytes et d’anticorps était plus bas chez les psychotiques.

Genèse de la la psycho-neuro-immunologie

Nous en arrivons à la psycho-neuro-immunologie. En 1975, Robert Ader et Nicholas Cohen, de l’Université de Rochester à New York, ont démontré, sur des rats, que le système immunitaire pouvait être conditionné. Les rats buvaient de l’eau contenant de la saccharine, puis ingéraient le médicament Cytoxan, qui donne des nausées et supprime le système immunitaire. Ader découvrit qu’après avoir été conditionnés, les rats réagissaient simplement lorsqu’on leur donnait de l’eau avec de la saccharine, sans médicament. Les résultats ont été reproduits maintes fois, attestant leur validité. Ce fut la première expérience scientifique démontrant que le système nerveux (le goût) pouvait influencer le système immunitaire.

En 1981, David Fellen, à l’Université de médecine de l’Indiana, découvrit un réseau de nerfs conduisant à des vaisseaux sanguins et à des cellules du système immunitaire. Des chercheurs ont également trouvé des nerfs, dans le thymus et la rate, se terminant en grappes de lymphocytes, de macrophages et de mastocytes, qui tous contrôlent la fonction du système immunitaire. Ader, Cohen et Felton publièrent le livre révolutionnaire : Psychoneuroimmunology (Psycho-neuro-immunologie).

Finalement, en 1985, Candace Pert, faisant des recherches en neuropharmacologie au NIH - National Institute of Health (Institut National de la Santé), découvrit qu’il y avait des récepteurs de neuropeptides spécifiques dans les membranes cellulaires du cerveau et du système immunitaire. La découverte que les neurotransmetteurs et les neuropeptides agissent directement sur le système immunitaire démontre leur étroite collaboration avec les émotions et suggère qu’il y a un mécanisme liant les émotions au système immunitaire.

Cette collaboration entre les différents systèmes, immunitaire, endocrine et nerveux ainsi qu’avec le cerveau, permet de mieux comprendre le lien entre les émotions et les maladies.
Lorsque j’ai étudié l’imagerie guidée interactive, nous nous sommes fortement appuyés sur les travaux de Hans Selye et de Candace Pert.

Pour lire ce que peut nous apporter cette collaboration entre les différents systèmes, lisez l’article sur L’imagerie et la puissance de l’esprit dans la guérison, paru dans Énergie-Santé.

Rendez-vous pour le prochain article, plus vivant, qui mettra en valeur la puissance de l’esprit dans la guérison.

Voir l’article complémentaire, de Danielle Duperret :
Nos pensées contrôlent-elle notre système immunitaire ?
 

Danielle Duperret

Danielle Duperret est un docteur naturopathe et holistique, intéressée par l’énergie de la nourriture, la psychologie quantique, la parapsychologie, le biofeedback et la spiritualité depuis sa jeunesse. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages en anglais, qu’elle est en train de traduire en français.

Née et élevée en Suisse, elle a voyagé à travers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Inde avant de venir s’installer aux États-Unis en 1979, où elle vit présentement à Las Vegas.

Elle a donné naissance à 7 enfants (6 filles et 1 garçon), tous nés naturellement à la maison, qui ont eu le privilège d’un enseignement personnalisé à domicile et d’une alimentation biologique.

Elle a préparé des cours de naturopathie traditionnelle et quantique accrédités, pour des professionnels de la santé et offre de nombreux ateliers pour professionnels et grand public.

Sa vie n’a pas toujours été rose… mais elle a transformé les tragédies qui ont failli l’abattre en une force intérieure qui lui a permis de triompher de nombreux coups durs. Atteinte d’un cancer à l’âge de 15 ans, elle s’est mise à étudier la nutrition et la psychologie. Isolée, violée et violentée, mise en prison pour un crime qu’elle n’avait pas commis, elle a mis en pratique toutes les stratégies et techniques mentales et psychologiques qu’elle avait étudiées, puis a distillé celles qui l’avaient soutenue dans les circonstances les plus désespérées.

De la tragédie au triomphe, du chaos à la clarté, de la peur à la foi, le docteur Danielle offre des programmes d’études à domicile, des ateliers et des consultations personnelles, transmettant son savoir et son expérience à ses clients pour leur permettre de surmonter leurs obstacles et de vivre une vie riche et épanouie.

Danielle Duperret
Docteur naturopathe et holistique, ND/PhD - Las Vegas (USA)
dynamicdr1@gmail.com
 

Le site de Danielle: http://www.DanielleDuperret.com/fr


mardi 13 mai 2014

"ENTRETIEN AVEC l'ANTHROPOLOGUE JEREMY NARBY"


Réda Benkirane: Comment situer la réflexion sur le "Serpent cosmique" par rapport à votre expérience, déjà ancienne et disons plus conventionnelle, d'anthropologue des populations indigènes d'Amazonie? Quelle est la nouveauté et éventuellement les ruptures par rapport à vos travaux précédents?

Jeremy Narby: Pendant le long processus d'acquisition d'un doctorat en anthropologie dans une université d'élite aux États-Unis, j'ai vu que mes professeurs en anthropologie nous formaient, moi et mes camarades doctorants, pour devenir... d'autres professeurs en anthropologie. Au plus haut niveau, le serpent se mordait la queue, et la discipline tournait dans le vide, flottant au-dessus de la réalité, qu'elle était pourtant sensée étudier. Entre-temps, les Indiens Ashaninca, avec qui j'avais vécu, m'avait marqué par leur mise en exergue de la pratique, qu'ils considéraient comme la forme la plus avancée de la théorie. Leur point de vue était clair: si une idée est vraiment bonne, c'est qu'elle est réalisable. A mon retour d'Amazonie, j'ai proposé cette manière de voir à mes camarades, mais j'ai vite compris qu'ils n'avaient qu'un intérêt distant pour le concret. Dès que j'avais le doctorat en poche, j'ai tourné le dos à toute cette scène, et je me suis dirige vers la pratique, convaincu que j'allais aller plus loin avec mon anthropologie (= étude de l'humain).

Je cherchais à rendre utiles mes études de l'écologie indigène amazonienne. Des 1989, l'organisation d'entraide suisse Nouvelle Planète m'a donné l'occasion de récolter des projets de démarcation territoriale en Amazonie, et de les présenter pour financement ici en Europe au nom de la sauvegarde de la forêt amazonienne. Je devais donc utiliser le savoir que j'avais acquis pour trouver des bons projets en Amazonie, puis pour expliquer leur pertinence à des publics européens essentiellement non-spécialistes. Dans un contexte des plus réels, il s'agissait d'expliquer aux Indiens qui étaient ces blancs qui voulaient aider (pour une fois), et d'expliquer aux Européens que les indigènes n'étaient pas des (nobles) sauvages, mais des gens munis d'un savoir certain par rapport à leur milieu ancestral. C'était de l'anthropologie à double sens. J'ai plus ou moins bien fait mon boulot, puisque j'ai réussi à récolter des fonds considérables ici, et que leur utilisation s'est faite à bon escient là-bas. En quatre ans de travail, une surface totale équivalente aux deux tiers de la Suisse à été titularisée au nom des peuples amazoniens, essentiellement au Pérou.

La première rupture avec la trajectoire conventionnelle d'un anthropologue se situe là: en agissant dans la réalité des budgets, des versements d'argent, de l'organisation du travail topographique, du suivi bureaucratique des dossiers, du bouclement des comptes, etc., les Indiens étaient tellement au point que les financeurs suisses à l'autre bout n'avaient rien à redire. Autrement dit, les Indiens étaient opérationnels sur le plan de la "vraie" réalité, celle de chez nous, celle des cash-flow. Ils ne parlaient pas en métaphores. Ils disaient "nous avons besoin de tant pour démarquer tant d'hectares". Et lorsqu'on leur envoyait la somme en question, la surface correspondante se trouvait titularisée peu de temps après.

J'ai donc vu ce que mes collègues académiques ne voient pas, lorsqu'ils mènent des démarches abstraites "sur le terrain", puis rentrent à leur université pour écrire des articles que seuls d'autres anthropologues liront.

Et chaque fois que je retournais en Amazonie pour vérifier les projets, je parlais avec les Indiens dans les communautés, pas seulement Ashaninca, mais aussi Bora, Machiguenga, Shipibo, en tous une dizaine de peuples, et ils m'affirmaient invariablement que leur savoir écologique provenait de leurs chamanes, qui buvaient une décoction végétale hallucinogène, et conversaient dans leurs visions avec les esprits de la nature.

A cet égard, il y avait un autre point de rupture, qui s'était produit tout au début de ma trajectoire d'anthropologue. J'avais essayé à plusieurs reprises cette décoction, et j'avais vu que ce n'était pas de la plaisanterie. Par contre, je ne savais pas du tout de quoi il s'agissait, et j'avais peur que mes collègues ne me prennent point au sérieux. Mais huit ans plus tard, ayant acquis de la "bouteille", et ayant vu que mes collègues académiques vivaient dans un monde à moitié divorcé de la réalité, je n'avais plus peur de considérer les données en elles-mêmes: les Indiens d'Amazonie occidentale, dont le savoir écologique est admiré par la communauté scientifique et pharmaceutique internationale, affirment qu'ils acquièrent une partie de leur savoir grâce aux hallucinations induites par une décoction végétale. Je ne pouvais plus simplement me dire qu'il s'agissait de métaphores, parce que mon travail pratique m'avait appris à ne pas me contenter de telles explications.

Au fond, j'ai innové en prenant les Indiens au mot, tout simplement. Que cette démarche là constitue une rupture, en dit long sur les présupposés des "sciences de l'homme".


Vous décrivez l'ayahuasca comme tour à tour le microscope, la télévision, l'Internet de la forêt. Cet hallucinogène ouvre-t-il la voie à une observation, un accès à l'information comparable à nos déambulations (pour l'heure au stade de balbutiements) dans l'univers cybernétique? Quel type d'information peut-on chercher - et trouver - par ce biais? La notion d'interactivité est-elle concevable pour un ayahuasquero?

JN: J'embrasse les métaphores comme voie de compréhension, mais il s'agit de les manier avec soin. L'ayahuasca donne accès à des images sonores tri-dimensionnelles, ultra-colorées et capables de défiler à une vitesse ahurissante; ces images sonores semblent contenir de l'information bio-moléculaire et curative, entre autres, et elles sont essentiellement interactives. Le travail du chamane consiste à interagir avec ces images de façon à en ramener de l'information utile et vérifiable dans la réalité quotidienne. Cette interaction s'articule autour de la voix, du son, du chant -- et de la mémoire, avec le chant, encore une fois, comme support mnémonique. Notez qu'il ne s'agit pas de texte, et qu'il n'y a ni claviers, ni écrans, comme avec l'Internet: voici les limites de la métaphore. Durant les visions, il n'y a pas besoin d'attendre que les images s'inscrivent sur l'écran; au contraire, on fait face à un trop plein, un défilé vertigineux. Le débit des images est d'un autre ordre. Par contre, de la métaphore je retiens le côté "world wide web", parce que, d'après mon hypothèse, c'est le réseau biosphérique de la vie à base d'ADN qui est la source des images.



Peinture de Pablo Amaringo

Cinq après le Sommet de la Terre de Rio et le 500e anniversaire de la "découverte" de Colomb, quels ont été les impacts de ces deux événements sur les populations amazoniennes? Quels leçons ces sociétés ont-elles pu tirer, donner en cette occasion où, pour une fois, le monde occidental focalisa en leur direction?

JN: Ce genre d'événement n'agit pas tout de suite au niveau où l'on voudrait voir le changement, c'est-à-dire sur le terrain, dans la réalité vécue par les gens. A Rio par exemple, on a décrété l'importance du savoir des peuples indigènes; les gouvernements du monde ont signé des accords affirmant leur volonté de rémunérer ce savoir "équitablement". Or, rien n'a changé depuis. La propriété intellectuelle des peuples indigènes demeure sans protection, et ceux qui l'exploitent ne sont pas pressés de voir évoluer la situation. On évacue la question en disant qu'il y a d'autres priorités, ou que les Indiens pourront se contenter de ce que telle compagnie pharmaceutique voudra bien leur offrir.

Dans un cas que je connais bien, nous essayons depuis deux ans, avec les organisations non-gouvernementales suisses qui soutenons les peuples indigènes, d'interpeller la DDC (Coopération technique suisse) pour qu'elle mette en place une politique interne concernant les peuples indigènes. Les accords de Rio, signés par la Suisse, stipulent que l'on ne peut aborder des questions de biodiversité ou de développement durable sans se référer aux peuples indigènes. En Amazonie, par exemple, où poussent la moitié de toutes les espèces végétales de la planète, il y a dix fois plus de plantes ayant un nom dans les langues indigènes que les scientifiques n'ont pu en répertorier et auxquelles ils ont pu attribuer un nom latin -ce qui signifie que la connaissance de la diversité biologique est entre les mains des peuples indigènes. Eh bien, pour parler poliment et concisement, on peut dire que nous avons rencontré toutes sortes de résistances de la part de la DDC; nous nous sommes même fait traités d'"apartheidistes" par une haut-fonctionnaire (pour qui il est dangereux de soutenir des causes "ethniques"...). Mais les accords de Rio nous ont été très utiles pour faire avancer ce dialogue précis. Il suffit d'en citer certains passages. Ainsi, selon le principe 22 de la Déclaration de Rio: "Les populations et communautés autochtones [...] ont un rôle vital à jouer dans la gestion de l'environnement et le développement du fait de leurs connaissances du milieu et de leurs pratiques traditionnelles. Les États devraient reconnaître leur identité, leur culture et leurs intérêts, leur accorder tout l'appui nécessaire et leur permettre de participer efficacement à la réalisation d'un développement durable".

En l'occurrence, je suis confiant que les choses vont avancer avec la DDC, et que d'ici cinq ans peut-être, la Coopération suisse soutiendra des initiatives indigènes sur le terrain. A ce moment-là, on pourra dire que le Sommet de la Terre de Rio commence à avoir un impact concret.

Une remarque finale: la science à établi depuis des décades que les peuples indigènes disposent de savoirs tout à fait remarquables. Mais le monde industriel a une attitude immature, et ne reçoit de leçons de personne, surtout pas d'Indiens vivant pied nus dans la forêt. Il y a une sorte de racisme épistémologique qui opère, dans nos universités, dans nos laboratoires, et dans nos têtes. Ce racisme est plus tenace, parce que plus caché, que celui qui concerne la couleur de la peau.


Décidément, les populations amazoniennes se battent sur deux fronts, celui de leurs droits fonciers et celui de la propriété intellectuelle! Quelle solution pourrait être envisagée pour ne pas laisser ces sociétés s'isoler dans leur espace-temps, sans, à l'inverse, totalement instrumentaliser leurs savoir et technologies traditionnelles, les mettant ainsi au service de la mondialisation économique? Est-il possible de "capitaliser" cette connaissance, certainement vitale pour l'humanité, en préservant droits socio-économiques et identité culturelle, sans la réduire toutefois à la pure logique marchande des transnationales pharmaceutiques?

JN: Vous imaginez que si les entreprises locales en Europe ont de la peine a échapper à la mondialisation économique et à la pure logique marchande, il sera d'autant plus difficile pour les populations amazoniennes de le faire. Pourtant, c'est le pari qu'ils font. Parce que ce sont eux qui envisagent déjà les solutions, plutôt que les anthropologues comme moi. C'est là un des développements les plus étonnants des dernières quinze années: des centaines de peuples indigènes, éparpillés à travers l'immensité de la forêt amazonienne, sans moyens de communication modernes, se sont élevés d'une seule voix, et ont commencé à s'organiser ensemble, à envoyer des représentants dans le monde, à Lima, Washington et Genève, pour exiger le respect de leurs territoires, dans un premier temps. Et ces représentants indigènes nous ont étudiés. Il ne faut pas oublier que ces peuples sont des chasseurs, fin stratèges, utilisant éclaireurs, imitant les sons des animaux qu'ils chassent pour mieux les attirer. Ainsi, les peuples amazoniens ont appris notre langage; ils ont vu qu'en Occident, il y a des écologistes, des compagnies pharmaceutiques, des organismes de développement, etc., et ils ont appris à manoeuvrer ici, et à nous diagnostiquer. Maintenant ils savent ce qu'ils veulent: ne plus être exploités par nous.

Tout cela a mis les anthropologues sur la touche, ce qui est, je crois, notre juste place, comme des soigneurs, des coaches, ou des conseillers.

Avec la trajectoire que les Indiens ont montré au cours des derniers 15 ans, je suis confiant qu'ils vont très bien se débrouiller. Mais la réalité est ultra-complexe. Dans un premier temps, il s'agit d'établir une reconnaissance détaillée, officielle et financière de la propriété intellectuelle des peuples indigènes. Très bien, direz-vous, mais que feront les peuples de l'Amazonie péruvienne lorsque Novartis leur versera 100 millions de dollars pour tel remède? N'est-ce pas là que les véritables problèmes commenceront? Bien sûr. Voilà la complexité. Chaque pas en avant mène à des problèmes d'un autre ordre. Mais le retour en arrière n'est pas possible, et n'est souhaité par personne. Les Indiens ont le droit de faire des erreurs. J'estime que ce que nous pouvons faire de mieux pour que cette situation précise progresse est de leur donner libre accès au marché et de les rémunérer comme n'importe quel autre acteur; c'est-à-dire que s'ils ont un remède qui marche, qu'ils puissent le breveter et en tirer profit. Pour l'instant, ce droit, pourtant basique en capitalisme, leur est prohibé. Drôle de monde, quand même.


La propriété intellectuelle est une notion rendue de plus en plus floue par la digitalisation du monde, ou tout est réduit en chaînes binaires de 0 et 1, virtuellement partout et nulle part, pouvant être dupliqué à l'infini, sans possibilité aucune de distinguer l'original de la copie ... Une des voies susceptibles de protéger la propriété intellectuelle à l'ère cybernétique s'inspirerait de la biologie. Considérer par exemple que la fonction "copier-coller" si familière de nos programmes informatiques trouve ses origines dans le traitement du texte génétique de l'ADN (réplication, transcription, traduction). Nous retournons à l'hypothèse du serpent cosmique. Que vous inspire votre croisement des savoirs des cultures amazoniennes et de la biologie moléculaire par rapport à cette question -peut-être aussi éminemment philosophique- du droit d'auteur ?

JN: Les chamanes disent que les essences animées communes à toutes les formes de vie sont vivantes, et que la nature est intelligente. Les biologistes moléculaires présupposent qu'elle ne l'est pas. Mais l'existence même de l'ADN, qui est un "texte", ou un "programme" ou un "ensemble de données" selon les différentes métaphores utilisées par les biologistes moléculaires, me pousse à pencher pour l'hypothèse d'une intelligence dans la nature. Je ne parle pas métaphoriquement, mais bien moléculairement: une intelligence qui se manifeste, entre autres, par l'existence moléculaire d'un "texte" en ADN. De ce point de vue, breveter des séquences en ADN est donc une double imposture: d'une part, le lecteur du texte n'en est pas l'auteur, et d'autre part, la découverte de la séquence n'est pas une invention -alors que les brevets ne sont reconnus que pour les inventions en temps normal.

Vous dites qu'il s'agit d'une question possiblement philosophique. On peut même dire religieux. Je considère l'athéisme matérialiste qui règne dans les laboratoires comme une foi, jeune, intolérante et zélée. Qui peut prouver que l'ADN n'est qu'une molécule -surtout quand on nous la décrit par la même occasion comme un support informatique capable d'auto-duplication? Accepter que l'ADN n'est qu'un produit chimique inerte (et que ses séquences sont brevetables), est un acte de foi. Et nous sommes bien d'accord: science et religion se mélangent difficilement, surtout lorsqu'il y a des milliards de dollars en jeu.

Si on daignait dialoguer à ce sujet avec des chamanes, qui parlent avec les essences animées de la nature depuis des millénaires (alors que nous ne connaissons le rôle de l'ADN que depuis 44 ans), on pourrait peut-être tirer cette affaire au clair. Selon les chamanes, les essences animées sont essentiellement doubles, sources de pouvoir bénéfique, mais aussi maléfique. Traiter avec ces essences exige une démarche éthique, car l'utilisation à des fins personnelles du savoir qui s'y rapporte est non seulement la définition même de la magie noire, mais aussi suicidaire pour la personne qui s'y engage.

Quant aux peuples indigènes, ils devraient pouvoir breveter leurs recettes, leurs remèdes, leurs techniques, et en tirer profit, au même titre que les autres. C'est d'ailleurs ce qu'ils demandent. Reconnaissons leur expertise en nos termes, c'est-à-dire financièrement, aussi.


En quoi converge et diverge votre travail avec les écrits de Castañeda et les autres études sur l'usage de plantes hallucinogènes chez les peuples amérindiens?

JN: Castañeda a compris avant beaucoup d'anthropologues que la meilleure façon de rendre compréhensible la réalité souvent abracadabrante des chamanes était de raconter une histoire vécue à la première personne. Il a montré que lorsque l'anthropologue arrête de se retrancher derrière la troisième personne, et s'implique à la première personne dans la réalité qu'il décrit et dans laquelle il participe qu'il le veuille ou non, sa version des faits est plus compréhensible, et plus vraisemblable. C'est une question essentiellement épistémologique: le chamanisme travaille centralement avec l'imagerie interne et subjective; la seule façon de savoir de quoi il s'agit est d'impliquer son "je". Il n'est pas possible de nager sans mouiller son propre corps. L'étude "objective" du chamanisme est un contresens, comme parler de natation sans jamais se lancer à l'eau.

Par contre, Castañeda a certainement fini par tomber dans la marmite sur laquelle il se penchait. Il a cessé d'être un anthropologue, et il est devenu un trickster, un fripon, un joueur de tours; comme tous les chamanes, il s'est mis à raconter des mythes, qui sont des histoires fantastiques à propos du savoir -mais qu'il ne faut pas confondre avec des récits véridiques qui respectent le canon de l'académisme. On peut juger ce choix de plusieurs façons, et on peut même le justifier jusqu'à un certain point. Comme le chanteur britannique Sting, qui a fait des fictions télévisuelles pour mieux sensibiliser les millions de téléspectateurs: il a bafoué la réalité ethnographique, mais la fin justifiait les moyens en l'occurrence. Personnellement, je regrette que Castañeda ait quitte le niveau de la réalité des faits; ses derniers livres ne m'intéressent guère.

De Castañeda, je retiens le ton narratif, et l'expression à la première personne. Par contre, je fais tout ce que je peux pour rester factuel, et pour coller aux données établies par la science. J'essaie de combiner le meilleur des deux mondes: narratif ET rigueur, donc.

Concernant les autres études sur l'usage des plantes hallucinogènes, il convient de relever les travaux anthropologiques de Michael Harner et de Gerardo Reichel-Dolmatoff, deux véritables précurseurs, et de Jean-Pierre Chaumeil, Angelika Gebhart-Sayer, et Luis Eduardo Luna; en ethnobotanique, Richard Evans Schultes et Albert Hofmann ont fait du grand travail, sans oublier Gordon Wasson et Humphry Osmond. Tous ces chercheurs ont fait un travail excellent, d'abord concernant la récolte de données. Sans eux, je n'aurais jamais pu faire ce que j'ai fait. Ce serait possible de parler longuement de chacun d'eux. Et il y en a d'autres qu'il ne faudrait pas oublier si on cherchait à répondre exhaustivement. Dans mon livre, j'ai essayé de n'oublier personne, en particulier dans les notes.


Sur un plan plus général, comment situez-vous votre approche du réel par rapport à la "voie" du Nouvel Age?

JN: Le New Age? Vos questions sont si vastes. J'essaie de parler seulement de ce que j'ai vécu. Or, je n'ai jamais assisté à un cours qu'on pourrait qualifier de New Age. Par contre, il est évident que lorsque je donne des conférences ou il est question de chamanisme, je croise des gens qui s'intéressent au "néo-chamanisme", au "channeling", etc. La plupart du temps, ce sont des personnes sensibles qui sont à la recherche de sens, dans un monde ou il faut en convenir, le sens n'est pas si facile à trouver. Il me semble qu'il ne faut pas en vouloir à ces occidentaux qui cherchent du sens, en tâtonnant certes. Par contre, ceux qui transforment cette recherche en un business, ou pire, dans une escroquerie mortelle comme avec le Temple Solaire, sont à juger sévèrement. Une chose que je constate à regret dans bon nombre de personnes "New Age" que je croise est le manque d'humour. C'est une chose qui frappe chez les chamanes amazoniens: plus ils sont avancés dans leurs recherches, plus ils ont d'humour, d'auto-dérision et de modestie gnoséologique. Dans le New Age, il semble que ce soit le contraire. Au fond, la présence d'humour est la preuve par neuf qu'on a à faire au véritable produit.

La présence d'humour que vous observez chez les chamanes amazoniens rompt en effet avec l'image que l'on se fait - austère, ascétique, voire impeccable - des hommes spirituellement inspirés. L'humour est effectivement peu évoqué dans les expériences spirituelles plus "classiques"... y aurait-il d'autres facettes qui permettent au chamane d'entretenir, devant les voyages de son âme, une "modestie gnoséologique"?

JN: Je constate que l'humour n'est pas si détaché du spirituel, puisque le mot "spirituel" signifie aussi "drôle, relatif à la plaisanterie" -mais de nombreuses démarches spirituelles sont plutôt ascétiques, il est vrai.

En Amazonie occidentale, les chamanes utilisent surtout une décoction végétale hallucinogène, l'ayahuasca. Ce breuvage pharmacologiquement sophistiqué permet d'accéder à des transes hallucinatoires très visuelles, mais reste inoffensif, semble-t-il, sur le plan physiologique.

Par contre, certaines sociétés indigènes, en Amérique du nord par exemple, utilisaient traditionnellement l'épreuve physique pour atteindre les visions, leurs chamanes se suspendant par les pectoraux à des crochets, pendant des heures, jusqu'à halluciner. D'autres préféraient jeûner dans le désert pendant 40 jours. Ce genre de technique chamanique consiste à tester les limites de la physiologie -soit tout le contraire de la démarche amazonienne.

Le chamanisme à base d'ayahuasca est donc ouvert aux praticiens qui ne sont pas nécessairement des ascètes, ou des personnes capables d'endurer les pires douleurs. C'est aussi pour cela peut-être que les chamanes amazoniens sont souvent plus "drôles" qu'ailleurs.

Pour répondre à la dernière partie de votre question, je ne crois pas que l'humour soit "une facette permettant au chamane d'entretenir une modestie gnoséologique", mais plutôt le résultat du savoir qu'ils atteignent. Mais je dis ceci sans avoir parlé explicitement avec un ayahuasquero de son sens de l'humour. Je souligne que dans le paragraphe qui suit, je ne parle que de mon interprétation de leur humour.

Je crois que leur utilisation du son, lorsqu'ils chantent dans leurs transes, leur apprend que le langage, ou les mots, sont tordables, qu'on peut leur donner un double sens, ou déformer leur son pour arriver à un autre sens, et que les mots qu'on peut utiliser dans le quotidien ne seront jamais plus que des mots, et que l'essentiel s'exprime mieux dans le non-dit, ou dans le chant, ou dans l'image, que dans le dit, avec ses mots descriptifs et frontaux. La métaphore est ce qui permet de nommer les choses correctement, c'est-à-dire indirectement. C'est le langage double et entrelacé des chamanes, tsai yoshto yoshto comme disent les Yaminahua, language-twisting-twisting.

Dans la réalité quotidienne, cette manière d'appréhender le monde mène à un certain humour, souvent espiègle.


En s'intéressant de plus en plus à la complexité dans ses différentes manifestations (chaos, auto-organisation, vie artificielle, réseaux de neurones, etc.), les sciences dites exactes entreprennent ce qu'il est convenu d'appeler un changement de paradigme. A l'heure ou des chercheurs abordent une neurochimie de la Conscience, quelle pourrait être la place de votre hypothèse (établissant un lien entre des visions mystiques et mythiques et l'ADN) dans le débat sur les sciences?

JN: La place d'une hypothèse est invariablement de proposer de nouvelles avenues d'investigation. En l'occurrence, mon hypothèse suggère que le chamanisme est une exploration de la conscience par sa modification (que ce soit par l'utilisation d'hallucinogènes, de rythmes sonores ou d'autres techniques qui aient un impact sur la neurochimie). En science, il est tout à fait basique de modifier les choses pour l'étudier; par exemple, en génétique, on modifie un gène dans la séquence en ADN pour voir le résultat de cette modification sur l'organisme, et pour en déduire la fonction du gène. Dans ce sens, on peut dire que les chamanes sont de véritables savants de la conscience, qu'ils étudient par modification depuis des millénaires. Mais, pour l'instant, la science "officielle" (celle publiée dans Nature, Science et La Recherche, par exemple) ne veut rien savoir d'un véritable dialogue avec des Indiens vivant pieds nus dans la forêt et consommant des "drogues". Faut-il rappeler que la plupart des plantes hallucinogènes sont illégales dans le monde occidental, et que, même dans le nouveau domaine de la science de la conscience, personne ne fait carrière en proposant l'utilisation de ces outils? Il existe donc une sorte de racisme épistémologique qui fait que les voies de connaissance établies par d'autres cultures sont tout simplement ignorées. Les chamanes amazoniens étudient la conscience depuis au moins cinq mille ans; la science de la conscience existe depuis moins de cinq ans; et pourtant, aucun de nos chercheurs officiels ne daignent entrer en dialogue avec ceux qui détiennent encore les clés de ce savoir ancien. Toutefois, il ne s'agit pas seulement d'un blocage épistémologique, mais de carrières, de comités éditoriaux, d'organismes de financement, et de tous ces facteurs économico-politico-institutionnels qui articulent notre monde scientifique.


Dans l'état actuel des choses, mon hypothèse ne semble pas avoir une place dans les débats de la science: elle est de l'autre coté de la limite de ce qui est acceptable. Mais, ici dans la marge, il y a plus de place; et les choses évoluent tellement rapidement que tout semble possible dans peu de temps.


Être anthropologue c'est être en quelque sorte un passeur entre deux cultures, dont l'une, occidentale, est presque toujours observatrice de l'Autre. On sait les antécédents et ambiguïtés de cette fonction, couplée aux temps des colonies, mais enfin aujourd'hui ce métier est fort utile pour repérer les spécificités, les métissages, les télescopages de l'Occident et des cultures en-dehors de l'aire judéo-chrétienne. Votre travail introduit une nouveauté dans la profession, car éclairé par une tradition plurimillenaire vous êtes allé interroger une science de pointe, la biologie moléculaire -dont on attend au 21e siècle des découvertes aussi fondamentales que celles de la physique au premier tiers du XXe siècle. Est-ce là un exemple d'anthropologie inverse, celle appelée par Georges Balandier pour dessiner les métamorphoses de la modernité, est-ce là de nouveaux terrains socioculturels à défricher -et peut-être aussi à démystifier? Quel est le type d'approche anthropologique dont vous vous réclamez, quel est celui avec lequel vous divergez?

JN: La pratique de l'anthropologie au sein d'une tribu amazonienne m'a bien préparé pour la longue exploration que j'ai entreprise dans le monde des biologistes moléculaires. J'ai passé des mois à lire des textes biologiques sans comprendre grand-chose, comme s'il s'agissait d'une langue autochtone; je regardais les dessins, j'essayais de deviner le sens des discours. Finalement, le miracle de la méthode anthropologique eut lieu: à force d'immersion dans leur monde, j'ai commencé à voir les choses du point de vue des biologistes moléculaires.

Et c'est à ce moment-là que j'ai compris que la métaphore "biologistes moléculaires = drôles d'Indiens" avait des limites. Car, contrairement aux Indiens, les biologistes sont pauvres en mythes. Ils n'ont pas de récits qui donnent un sens au monde -alors que leurs données leur permettrait d'en tisser plus d'un. Sur ce point, il s'agit donc de "remythifier" la science plutôt que de la "démystifier". Comme l'a dit Claude Levi-Strauss: "[...] la pensée mythique est destinée à servir de médiation entre les découvertes des scientifiques et l'homme de la rue, incapable de comprendre de telles découvertes de l'intérieur, et réduit par la même à les apercevoir seulement sous la forme d'un monde imaginaire paradoxal, étrange et déroutant, qui présente à ses yeux les mêmes propriétés que celui des mythes".

La culture occidentale actuelle manque d'histoires à propos de son savoir. Il y a du terrain à défricher du côté du narratif scientifique.

Mais l'anthropologie inversée dont je rêve consisterait à faire un livre pour les Indiens d'Amazonie, qui raconte le savoir occidental, en particulier la biologie moléculaire. Pour une fois, il ne s'agirait pas d'extraire les matières premières (les données) du sud, pour les transformer, et les transférer au nord, mais le contraire. Le but de l'exercice serait d'aider les Indiens à mieux nous comprendre, même si nous n'arrivons pas à les comprendre. Parce que les ponts se construisent depuis les deux rives, et que le changement viendra du savoir.

Je n'aime pas me réclamer d'un mouvement ou d'un autre -mais je suis certainement issu d'une anthropologie interprétative et autocritique, qui essaie d'objectiver son rapport d'objectivation, qui reconnaît l'émotion, qui considère les paroles des gens comme des données à part entière, etc. C'est une anthropologie qui n'est pas une science, mais une forme interprétation. J'essaie d'y ajouter un dévouement à l'indiscipline, c'est-à-dire le non-respect systématique des barrières entre les "disciplines". Pourquoi nos représentations du réel auraient-elles des barrières, lorsque le réel lui-même n'en a pas?

Propos recueillis par Réda Benkirane


 

mercredi 7 mai 2014

"L'AUTHENTICITE"




Pour découvrir ce qu’est l’action juste, il faut découvrir d’où sont issues nos activités quotidiennes. En les observant, vous verrez qu’elles ont en réalité pour source nos désirs : mon désir de gain, de réussite, d’ambition ; c’est toute l’activité du désir et de son vouloir propre. Le désir est contradictoire : je désire une chose, et ensuite une autre, il y a des désirs contradictoires, qui s’opposent.

Nos actions sont donc elles aussi contradictoires, car la plupart de nos actions ont pour fondement le désir, avec sa soif de succès, de réussite, de plaisir, etc. Et votre désir s’oppose au désir d’un autre individu, il y a donc conflit entre deux personnes, entre deux désirs. L’action née d’un désir contradictoire engendre la confusion.

Je peux continuer, mais allez-vous suivre tout cela, voulez-vous vraiment faire cette démarche, observer les choses très attentivement, et découvrir vous-même ce qu’est l’action juste ?

Nous avons dit que le désir était le mouvement de la sensation.

Le désir surgit lorsque la pensée crée l’image et poursuit cette image.

Y a-t-il donc une action qui ne soit pas l’action du désir mais l’action de l’intelligence ?

Je vais l’expliquer. Chez la plupart d’entre nous, le mouvement des sens n’est que partiel, fragmentaire : il n’y a pas d’activité globale, pleine, entière, du mouvement des sens. Et le désir est également partiel. Si donc vous observez, il y a perception, contact, sensation, puis la pensée intervient, créant l’image et l’envie de perpétuer cette image. C’est lorsque vous percevez cela que naît l’intelligence. Je vais approfondir la question.

Nous constatons que, partout dans le monde, tous les êtres humains sont mûs par leurs désirs. Et cette énergie du désir est en opposition avec les désirs des autres. Cette opposition est source de contradiction, l’action est donc forcément conflictuelle. C’est clair.

Or, la question que nous posons ici, c’est de savoir s’il existe une action qui ne naisse pas du désir.

Et nous disons : oui, cette action existe ; il suffit d’observer de très près.

Le désir est le mouvement des sens — l’observation, le contact, la sensation — puis la pensée prend le contrôle. Vous rendez-vous compte que la conséquence de cette intervention de la pensée dans les sensations, c’est le conflit, la contradiction, l’incapacité au plein accomplissement, la peur et tout ce qui s’ensuit ?

Voir toute la dimension de ce mouvement, c’est cela l’intelligence. Et cette intelligence qui est à l’oeuvre, ce n’est ni la vôtre, ni la mienne, c’est l’intelligence tout court — donc notre action est exempte de contradiction. Prenez la peine de voir ces choses tout d’abord en termes de logique, voire même d’argumentation verbale. Ensuite, peut-être, après en avoir vu l’aspect logique, vous percevrez, vous sentirez cette qualité d’intelligence qui n’appartient ni à vous ni à moi ; c’est l’intelligence, c’est donc un facteur commun, et c’est sur la base de ce facteur commun que nous agissons ensemble. C’est cela, ce sens de l’authenticité, car il n’y a aucune contradiction, « mon désir » ne bouscule pas « votre désir ». L’authenticité, par essence, détient cette qualité d’intelligence.

Cette authenticité ne peut exister tant que la peur est présente. Nous avons, pour la plupart, des peurs qui nous sont propres. J’ignore si vous avez conscience de vos propres peurs.

Si c’est le cas, quelle est la racine de la peur ?

La question n’est pas : comment se délivrer de la peur, mais : quelle en est la racine ?

En règle générale, lorsque nous avons peur, ce qui nous préoccupe, c’est de la refouler, de la contrôler, de la fuir, ou d’inventer un processus de rationalisation qui devient peu à peu névrotique. Apparemment, au fil des siècles, l’humanité s’est avérée incapable de se libérer de la peur, qu’elle soit liée à des causes extérieures : danger, accidents, etc., ou qu’il s’agisse de la peur ultime — la peur de la mort.

Nous vivons tous en compagnie de peurs innombrables, chacun les vit selon son tempérament, sa personnalité, ses spécificités, selon son propre vécu, sa culture, etc. On a peur, et dans l’incapacité où l’on se trouve de vaincre cette peur, on se tourne vers un agent extérieur — psychanalyste, professeur, spécialiste — ou vers Dieu — Dieu étant bien sûr l’échappatoire ultime. Nous ne cherchons pas ici de recette pour élaguer les différentes ramifications de la peur, pour modifier la peur, ou renforcer le courage permettant d’y faire face. Renforcer son courage n’est qu’une forme de résistance contre sa propre peur ; elle demeure — simplement on emploie le terme de « courage » et on renforce ses résistances, sans pour autant résoudre le problème de la nature de la peur.

C’est ensemble que nous explorons en ce moment même la nature, la structure de la peur. Un être humain ordinaire peut-il être totalement dénué de peur ? L’homme n’a pas réussi à dissoudre sa peur, il veut donc l’oublier, en s’immolant sur l’autel d’un certain principe, d’une certaine idée, de l’Utopie — ce qui revient toujours à fuir la réalité. Or, nous voulons savoir quelle est la racine de la peur. Si nous pouvons trouver, découvrir par nous-mêmes quelle est la cause, l’essence de la peur, alors peut-être pourrons-nous vivre une vie tout à fait différente, qui soit une vie d’authenticité. L’authenticité ne peut abriter la peur.

Pour trouver les racines de la peur, il faut explorer le déroulement entier du mouvement de la pensée.

En quoi consiste le mouvement de la pensée ? Comment naît la pensée ? Quelle en est l’origine, le commencement, et quelle est la nature de toute cette structure de la pensée sur laquelle se fondent toutes nos civilisations, toutes nos religions, tous nos systèmes économiques, toutes nos activités professionnelles ?

Les merveilleuses cathédrales, la grande architecture, les grands poèmes, la littérature, les magnifiques ponts enjambant de vastes espaces — tout cela, c’est la pensée qui l’a créé. La pensée est aussi à l’origine du monde technologique — la dynamo, l’électricité, etc.

Mais la pensée a aussi amené la division entre les hommes : c’est ma patrie s’opposant à votre patrie, mon Dieu à votre Dieu, c’est ma croyance contre la vôtre, et ainsi de suite. C’est pourquoi, en explorant les racines de la peur, il faut également creuser la question de la nature du processus de la pensée, car sans cette compréhension du mouvement de la pensée et de la nature de cette pensée, la compréhension de la peur et de son dépassement risque de nous échapper tout à fait.

La pensée et la peur sont liées, elles ne sont pas séparées.

Qu’est-ce que la pensée ?

En quoi consiste le processus de notre pensée, la nature même de la pensée — pas ce que je pense ou ne pense pas, mais l’acte même par lequel pense l’homme ?

Assurément, c’est une réponse, une réaction de la mémoire, l’écho de l’expérience devenue savoir.

L’homme a accumulé un vaste savoir ; cette accumulation est issue de l’expérience, stockée dans le cerveau sous forme de mémoire. Et la réponse de cette mémoire, c’est la pensée. Sans mémoire, il n’y aurait pas de processus de la pensée. Ce serait l’amnésie totale.

Mais la pensée, étant basée sur le savoir, ne peut être que fragmentaire ; il ne peut y avoir de pensée complète, totale, puisqu’elle est la résultante du savoir, qui est stocké dans le cerveau ; or ce savoir, c’est le passé. C’est tout simple.

La pensée est toujours limitée parce qu’elle est issue du savoir, et que le savoir, si vaste, si profond soit-il, est limité. On ne peut posséder le savoir absolu, la connaissance totale dans aucun domaine, quel qu’il soit.

La pensée, donc, est la réponse de la mémoire, et la mémoire est le produit du savoir, c’est-à-dire du passé, emmagasiné dans le cerveau. La pensée peut imaginer l’infini, l’illimité, mais elle reste limitée parce que, soit-elle même appliquée à penser l’illimité, la pensée reste limitée.

C’est l’homme qui a créé Dieu, et a décrété son omnipotence, son universalité, son amour éternel, sa compassion — donnant à cette chose qu’il a créée certains attributs ; mais cette chose, c’est toujours le mouvement de la pensée, que ce Dieu appartienne à la religion hindoue, musulmane, chrétienne ou autre.

Dans l’incapacité de résoudre ce problème de la peur, la pensée invente une entité, un agent extérieur — Dieu, l’autorité, le spécialiste, le psychanalyste, le prêtre, etc., etc.— pour m’aider à résoudre le problème. La pensée est limitée et, quelles que soient les circonstances, elle ne peut jamais être libre car elle est issue du connu. Le connu est toujours le passé, et reste par conséquent prisonnier de ses limites.

Quelle relation y a-t-il donc entre la pensée et la peur ?

La peur, c’est le temps. Le temps c’est le mouvement.

La pensée c’est le mouvement. La pensée, c’est le temps.

N’acquiescez pas à mes propos ; je vous en prie, faites vous-même ce constat. Pour faire quelque chose, je dois penser, réfléchir, et ensuite j’agis.

Le temps signifie le mouvement entre ici et là-bas, et la pensée est aussi un mouvement, qui part du connu, modifié par le présent, et qui se poursuit. C’est le même mouvement, c’est donc le temps.

La pensée et le temps ne font qu’un, or nous disons que la peur est essentiellement de l’ordre du temps.

On a peur de ce qui pourrait arriver demain, ou on craint que ce qui s’est déjà produit dans le passé ne risque de se répéter dans l’avenir. On a éprouvé une douleur physique enregistrée par la mémoire sous forme de souvenir,et voilà que la pensée dit : « J’espère que je ne vais pas subir à nouveau la même souffrance demain ». Ce genre d’évènement arrive quotidiennement. Ainsi, l’incident passé, douloureux ou agréable, est enregistré dans le cerveau. L’espoir de ne pas voir resurgir la douleur est une forme de peur.

La pensée et la peur sont donc étroitement liées. La racine de la peur est la nature de la pensée. La pensée engendre la peur. La peur de perdre, la peur de ne pas avoir la sécurité intérieure, la peur de la solitude, la peur de l’isolement, tout cela provient de la pensée.

Si le temps sous forme de pensée est la racine de la peur, alors de quelle façon la pensée peut-elle prendre fin ?

Ou plutôt, le cerveau peut-il ne pas enregistrer un incident qui est douloureux ou agréable ? Je suis sûr que, pour la plupart, vous avez déjà énormément souffert chez le dentiste. Cette douleur est enregistrée, et la pensée dit : « J’espère ne plus souffrir ». Il y a toujours cette appréhension de voir revenir la douleur. Pouvez-vous aller chez le dentiste, souffrir, et, dès que vous quittez le cabinet dentaire, mettre fin à cette souffrance, ne pas la perpétuer ? Avez-vous déjà essayé ?

Il est capital de saisir ce point. Ce qui constitue votre conscience, c’est son contenu, votre avidité, votre envie, vos expériences, votre nom, votre forme, vos souvenirs, vos croyances, vos angoisses, vos peines, vos opinions, vos jugements, vos valeurs — c’est cela et bien plus encore qui constitue votre conscience. Cette conscience est conditionnée. Et les actes issus de cette conscience ne peuvent mener qu’à la confusion, puisque le contenu est lui-même confus.

Ecouter, c’est tout un art.

Où l’on met à contribution non seulement les oreilles, mais l’être tout entier, et où l’on écoute aussi le sens du mot, mais en plongeant bien au-delà de la signification du mot.

Ecoutez à présent en y mettant une attention totale, sans vous forger une idée de ce que vous entendez. La communication, alors, n’est plus seulement verbale, elle est totale. Si vous me dites : « Je vous aime », j’écoute de toute mon attention, il y a communion totale.

Ecoutez de même ce qui est dit ici, n’en faites pas une abstraction, une idée dont vous dites en l’entendant : « Bon, je réfléchirai à cette idée plus tard, une fois rentré chez moi. » Si vous écoutez de manière totale, alors vous verrez que le temps, qui n’est autre que la pensée, est l’essence de la peur.

Si la pensée engendre la peur, alors quelle place revient à la pensée dans l’action ?

Si nous agissons mûs par la peur, ce qui est le cas pour la plupart des gens, alors cette action ne peut que susciter la confusion. Car la peur est une chose terrible : elle entraîne un retrait, un rétrécissement, et pas seulement physique : le repli est aussi intérieur, psychologique. Et quand l’action s’effectue sur ces bases, elle est inévitablement source de confusion, de conflit, de malheur. Il importe donc de découvrir si la peur peut prendre fin de manière définitive, absolue, afin que la délivrance de ces peurs psychologiques ne soit pas seulement occasionnelle, mais qu’il en soit fini d’elles de manière absolue.

Si, psychologiquement, on est affranchi de la peur, alors il est très facile d’affronter la peur physique. Mais quand la peur psychologique est puissante et que la douleur physique apporte aussi sa propre peur, alors je suis en proie à la confusion totale.

Quelle est donc la juste place de la pensée si la peur est le résultat de la pensée ?

Vous savez que le sens originel du mot « art » est : mettre chaque chose à sa juste place.

Il faut donc trouver quelle est la juste place de la pensée. La pensée est nécessaire, mais elle doit rester à sa juste place, sinon elle prend le contrôle de tout le mouvement de la vie et devient source de formidable chaos, de malheur, de confusion, de division, parce qu’elle est limitée.

Pouvons-nous déterminer complètement la place qui revient à la pensée ? A-t-elle sa place dans le domaine psychologique, ou seulement dans les activités quotidiennes, et pas du tout dans le champ psychologique ?

Physiquement, nous avons besoin de sécurité, il nous faut des vêtements, de la nourriture, un toit. Tout le monde — pas seulement les gens aisés mais tous les êtres humains — doivent avoir de quoi manger, se vêtir, pouvoir être à l’abri. Ce qui s’y oppose, ce sont nos divisions, nationales, religieuses ou autres.

La sécurité physique est une nécessité. Mais la sécurité psychologique nous est-elle nécessaire ? Ce mouvement de besoin d’une sécurité physique ne se serait-il pas insinué dans le domaine psychologique, prenant à son compte le discours selon lequel la sécurité psychologique est une nécessité ?

La sécurité psychologique existe-t-elle vraiment ?

L’homme veut qu’elle existe, parce que c’est si épouvantable d’être dans la solitude, le vide, l’isolement total. Il affirme donc que la sécurité existe — du côté de la foi, du côté d’un rituel, ou de quelque concept, ou de Dieu ; il faut aussi qu’elle me soit garantie dans ma relation avec l’autre. On a besoin d’une sécurité physique, et ce mouvement s’est probablement infiltré dans la sphère psychologique et créé l’illusion qu’elle (la sphère psychologique) a cette même exigence de sécurité, et c’est ainsi qu’elle crée des concepts illusoires auxquels elle finit par s’attacher.

Tablant toujours sur une sécurité psychologique, nous nous rendons dépendants de l’autre ; mais quand on découvre qu’il n’y a de sécurité à attendre ni dans la croyance, ni en Dieu, ni dans cette dépendance à l’autre, cette perception même est l’intelligence. Et l’intelligence dit alors : « la pensée a sa juste place, une place nécessaire, mais elle n’a pas sa place dans le domaine psychologique ». Et de là découle un affranchissement complet, absolu par rapport à la peur.

Ne vous contentez pas de me croire sur parole, je vous en prie. Vous devez faire cette découverte vous-mêmes, parce que vivre dans la peur, c’est créer un monde monstrueux, des relations monstrueuses.

Vous devez explorer à fond la peur, et l’abolition ultime de la peur, afin de faire entrer dans votre vie cette authenticité, pour que disparaisse l’angoisse, le sentiment de solitude, le sentiment de dépendance psychologique les uns par rapport aux autres.

La prise de conscience, la perception de cette réalité, c’est l’intelligence. Et cette intelligence-là — et pas votre peur, et pas votre désir — est porteuse de sa propre action juste.

Nous devons également découvrir la relation existant entre la peur, le plaisir et la pensée.

L’humanité, des temps les plus reculés jusqu’à l’époque actuelle, a toujours été en quête de plaisir sous une diversité de formes, de masques et de noms.

C’est au nom du plaisir que l’homme est en quête de Dieu.

L’homme, dans son insatisfaction, son mécontentement, est en proie au désespoir, il est à la recherche de quelque chose d’extraordinaire, en quête d’expérience mystique. J’ai vérifié récemment l’étymologie du mot : « mysticisme » signifie mystère. Dès qu’on élucide le mystère, il cesse d’en être un.

Des quantités de gens écrivent des quantités de livres sur le mysticisme. Nous n’approfondirons pas la question en détail, mais, à y regarder de plus près, ce dont nous avons envie, c’est de distraction, d’amusement, nous voulons être libres, nous avons envie d’être stimulés, d’être encouragés. Tout ceci, c’est le mouvement du plaisir.

Pourquoi l’homme est-il lancé à la poursuite de cette chose extraordinaire qu’on appelle le plaisir ? Non que nous soyons contre le plaisir ; vous et moi sommes en trains d’explorer la question, donc on ne peut être ni pour ni contre.

Qu’est-ce que le plaisir ? Est-il le fonctionnement, le mouvement des sens ? Le plaisir est-il une partie spécifique des sens, l’un d’entre eux, ou bien le plaisir est-il le mouvement global des sens ?

Quand vous regardez une montagne, ou un bel arbre, les embrassez-vous seulement du regard, ou d’un mouvement total de tous vos sens ? Essayez d’abord de comprendre ma question, ensuite nous pourrons peut-être établir le contact. Fonctionnons-nous avec un, deux ou trois de nos sens, ou bien est-ce que nous fonctionnons, est-ce que nous opérons dans un élan global de tous nos sens ? Nos sens répondent-ils de manière fragmentaire, partielle, ou bien y a-t-il réponse totale des sens ?

Je vous en prie, examinez cette question très attentivement : car en effet quand la réponse des sens est globale, totale, il n’y a point de mouvement qui soit de l’ordre du plaisir. C’est uniquement lorsqu’un des sens entre en jeu que l’on cherche à perpétuer le plaisir. Je vais approfondir très en détail cette question — si vous le voulez bien. Vous n’y avez sans doute jamais réfléchi ; vous êtes beaucoup trop savants, voilà la raison.

Vous ne vous êtes jamais vraiment demandés de quelle façon vous observez une montagne, les arbres, votre femme, votre fille, votre fils ; comment on fait pour observer, non d’une manière partielle, fragmentaire, mais d’une manière totale, dans la coulée du flux global de vos sens. Car dans ce dernier cas, il n’y plus alors de centre axé sur la recherche spécifique d’un sens en particulier.

Certains moines en Inde — les sannyasis — qui mendient leur nourriture mélangent dans leur bol les différents aliments afin de ne sentir aucun goût spécifique, parce qu’un mets particulier déclenche une sensation de plaisir lié à son goût particulier et suscite le désir d’y goûter encore. Voyez l’intention : ils mélangent tout pour éviter l’incitation liée à un goût particulier.

Si vous privilégiez un goût, un penchant particulier, alors vous cherchez à le perpétuer, la pensée cherche à le perpétuer, et cela devient alors du plaisir. Et vous dites alors : « Encore, encore, j’en veux encore. » Et cela devient une habitude, comme le sexe. Tout ceci est très curieux, si vous y regardez de plus près. Si l’on répond en mettant en jeu tous ses sens, alors il n’y a pas de place pour que la pensée vienne s’immiscer et dire : « Ce plaisir spécifique, il me le faut ».

Faites-vous l’expérience en ce moment même, tandis que nous parlons ? Regardez les montagnes, ou les arbres, ou votre petite amie, votre femme, votre époux, et observez de tous vos sens, c’est-à-dire avec toute votre attention, votre tendresse, votre affection. Regardez vraiment. Alors vous verrez qu’aucun fragment ne s’interpose — fragment qui serait la pensée venue dire : « Ce plaisir spécifique, il faut que je le perpétue ».

Quelle est la juste place du plaisir ?

Nous posons la question. Quelle relation y a-t-il entre le plaisir et la pensée, et entre la pensée et la peur ? Dans les deux cas, c’est le même mouvement.

Si vous recherchez le plaisir tout en vous l’interdisant, vous vous sentez frustré. Alors, en raison de cette frustration, vous êtes angoissé, vous avez peur. Ce sont donc les deux faces d’une même médaille. Prenez-en conscience, je vous en prie. Ce sont les deux faces de la même médaille humaine.

Or toutes les religions ont prescrit l’abstinence — sexuelle ou autre. J’ignore si vous avez remarqué que les moines drapés dans leurs robes ne regardent jamais rien, ni une femme ni quoi que ce soit d’autre, parce qu’ils cherchent à éviter toute forme de prétendue distraction susceptible d’être agréable, pour n’être attentifs qu’au seul service de Dieu. Ce qui revient à fermer les yeux sur tout le reste et être consumé intérieurement par toutes sortes d’appétits — de plaisirs de toute nature, sexuelle ou autre. Comme dans le cas de la douleur et de la peur, le plaisir est la réponse de la pensée.

Alors, est-il possible d’observer, de contempler la beauté d’une montagne, la splendeur d’un bel arbre au milieu d’un champ isolé ¬observer seulement, sans enregistrer ? Dès qu’on enregistre, la pensée entre en jeu. Quand vous contemplez une montagne avec tous vos sens en éveil, c’est la félicité. Il y a une immense joie à poser le regard sur une merveilleuse cathédrale, une architecture splendide, un bel arbre, ou une personne, ou l’infini du ciel, ou quand on aperçoit l’étoile du berger. Mais dès que la pensée entre en jeu, enregistre, et dit : « Encore, encore », tout cela se mue en plaisir. Et lorsqu’il n’est pas satisfait, vous vous sentez frustré.

Notre conscience est faite de tout cela – ce sentiment immense d’isolement, de solitude, de désespoir, de dépression et d’exaltation, d’aspirations, d’angoisses, de peur, de plaisir, et de l’énorme fardeau de la souffrance. Telle est notre vie, telle est notre conscience ; et c’est sur la base de cette conscience que nous agissons. Et c’est pourquoi, notre conscience étant en proie à la confusion, aux contradictions, aux conflits perpétuels, toutes ’nos actions sont inévitablement source de confusion. Et c’est cela même que nous avons suscité dans le monde qui nous environne.

Il suffit qu’un petit noyau d’entre nous, quelques-uns, le perçoivent et disent : « Eh bien nous allons créer à l’intérieur de nous un monde différent », et notre monde alors sera merveilleux. Mais personne n’est prêt à aller aussi loin. Nous faisons des compromis – avec nos désirs, pas avec le monde.

Si vous ne comprenez pas cela de façon très claire, alors la méditation n’a aucun sens. Le propos, ici, est d’instaurer l’ordre – ce qui ne signifie pas inventer l’ordre, en disant : « Je veux faire ceci, je refuse de faire cela, je me plierai à la discipline ».

Toute cette exploration du mouvement de l’authenticité dans toute son ampleur, ce sens de la grandeur, ce sens réel du sacré, a pour but d’instaurer l’ordre au sein de notre vie, de notre vie quotidienne, de nos relations, de nos actions.

C’est là, sans aucun conteste, le fondement de notre vie. A partir de là, nous pouvons avancer, car c’est une base solide, stable, absolument indestructible ; comme un rocher au milieu d’un immense fleuve. Et cette chose est l’authenticité, et c’est de là que naît l’action.


Krishnamurti