jeudi 17 octobre 2013

"L'ENERGETIQUE MAITRE ZHOU"


C'est en Orient que depuis des millénaires, différentes traditions ont appris à maîtriser l'énergie du Qi. Cette énergie féconde aujourd'hui l'Occident. Rencontre avec Jing Hong Zhou, maître qi gong.

En entrant dans la salle, au fond d’une impasse au cœur de la capitale, une onde de silence saisit le visiteur. Face à un homme d’une soixantaine d’années au teint lumineux, revêtu d’un costume blanc, une trentaine d’élèves sont en train de pratiquer le qi gong de la Sagesse. La gestuelle lente, profonde, agrémentée de sons murmurés, se déploie en enchaînements, un pour chaque organe clé – cœur, poumon, rate… Les yeux fermés, dans un français fluide parlé avec un fort accent chinois, maître Zhou guide ses élèves dans l’accomplissement du qi gong de la Sagesse. L’énergie est sa réalité, il la voit sous forme de balle brillante, la perçoit autour des êtres vivants – hommes, animaux, arbres… Cette « énergie originelle » est devenue son élément.
 

Dans une Chine en proie aux tourments politiques, il lui a fallu trente-cinq ans pour renouer avec ce trésor de la tradition. Jing Hong Zhou naît en 1949, l’année où les communistes arrivent au pouvoir. À l’époque, sa famille vit dans le Wuhan, sur les bords du fleuve Yangzi Jiang. Durant ses jeunes années, « on ne sent pas l’impact de la révolution ». Sa mère est une fervente bouddhiste qui l’amène au temple pour les fêtes, tandis que son oncle et sa tante sont taoïstes. Jing Hong Zhou a trois ans lorsqu’il rencontre le professeur taoïste de son oncle, un vénérable ancien, vêtu du costume traditionnel chinois. « Je suis un grand visiteur, tu es un petit visiteur », dit-il à l’enfant en confidence. Ces paroles le marquent, tout comme la sérénité qui émane du vieil homme.
 

Si les pratiques spirituelles sont encore tolérées, l’époque est loin d’être paisible. Son père, quincaillier de son état et féru d’arts martiaux, a été l’élève d’un grand maître, dont il a épousé la fille, devenue la mère de Jing Hong. Mais dans le climat de violence et d’insécurité qui prévaut, il ne parle jamais de ses performances, pour ne pas attirer l’attention. C’est un ami de la famille qui apprend à Jing Hong que son père, lorsqu’il avait 18 ans, s’est interposé entre deux communautés villageoises opposées par un différend qui menaçait de dégénérer. « Il a réussi à les séparer avec un simple banc en guise d’arme », relate Jing Hong. Si son père se refuse à commenter ses exploits, il initie son fils au Ba Duan Jing, un style martial très populaire en Chine, à base de postures. Il lui enseigne aussi la philosophie confucianiste. Pour le taoïsme, le bouddhisme et le confucianisme, les trois piliers de la Chine traditionnelle, le corps est le prolongement naturel d’une énergie spirituelle.
 

Enfant à la santé fragile, Jing Hong mène une rude existence. Tout en étudiant et en apprenant la calligraphie, il pratique les arts martiaux pendant trois heures chaque soir après l’école, avec une vingtaine d’autres garçons. La seule fille admise au cours est la fille du maître Xu Ming Shi, « un bel homme aux cheveux très noirs ». Les arts martiaux sont pour Jing Hong un plaisir, mais il se destine plutôt à une carrière de professeur ou d’écrivain.

Éclate alors « la tempête » de la Révolution culturelle. Tout ce qui était traditionnel et cher au cœur de l’adolescent est interdit. Les écoles et les usines ferment. Des centaines de milliers de gens sont emprisonnés ou envoyés en camps. Les élites sont décimées, les parents blâmés en public par leurs enfants. « Mon père m’a donné l’autorisation de lui faire du mal si cela pouvait me protéger, mais je lui ai dit que je ne ferais jamais une chose pareille. » Âgé de 17 ans, Jing Hong voit son destin se résumer à une alternative : l’exil aux confins de la Chine, à la frontière russo-mongole, ou l’usine. Il choisit l’usine pour rester dans sa région natale.


Son calme et son endurance, fruits de sa longue pratique des arts martiaux et de son éducation, lui permettent de supporter ce coup du sort. Exit Confucius, le tao, et les énergies. L’époque est au matérialisme communiste. « C’était écrit dans le petit livre rouge : qui dirige notre vie, c’est le communisme, se souvient Jing Hong. Tout ce qui n’avait pas pour but de célébrer les mérites et les vertus de Mao Zedong pouvait attirer des problèmes, la prison, voire la mort. Il n’y avait plus aucune confiance entre les gens, et on pouvait être accusé sans aucune preuve. » L’une de ses amies s’attire les pires ennuis parce qu’elle écrit des fantaisies sur un cahier qui porte en couverture une photo de Mao. Même la pratique des arts martiaux éveille la suspicion, et il préfère s’en abstenir.

Pourtant, il renoue discrètement avec le fil de ses passions. Tout en travaillant à l’usine, il prend des cours de littérature française à l’université. Il préfère Shakespeare, mais le seul professeur de littérature étrangère est un spécialiste de Balzac. Il lit les auteurs français traduits en chinois et présente une étude du Père Goriot pour son examen final. Autre source de satisfaction, il se marie en 1976 et a deux petites filles. La vie reste difficile. Son père meurt en 1979, sa mère deux ans plus tard. À l’usine où il accède à des responsabilités, il fait des jaloux. Ce sont des histoires à n’en plus finir. Il trouve un poste plus tranquille dans une mairie de Wuhan.


Mais l’accalmie est de courte durée. Sa femme se sent très fatiguée. À l’hôpital, les médecins diagnostiquent une grave maladie du sang et avouent leur impuissance. « Son sang était anémié, elle avait des hémorragies, aucun remède ne pouvait la guérir. » Tout semble perdu. Mais une phrase de Lao-tseu lui revient en mémoire : « Le malheur sommeille dans le bonheur, les racines du bonheur naissent dans le malheur. » Il va tout tenter pour sauver sa femme, même s’il doit pour cela déplacer le Wu Tai et toutes les montagnes sacrées de Chine.
 

Les années de Révolution culturelle l’ont coupé du monde de son enfance et des arts martiaux. Mais il se souvient qu’on parlait du qi gong et des soins énergétiques : il décide de suivre cette piste. Si ténue semble-t-elle, c’est la seule qui se présente à son esprit. Lui-même ne connaît guère le qi gong. Son père lui a toujours déconseillé de le pratiquer, l’estimant « dangereux, parce qu’il peut rendre aveugle si l’énergie reflue vers le haut, et stérile si elle descend vers le bas ». Les maîtres ont la réputation de réaliser des prodiges dignes d’artistes de cirque. Ils sont capables d’avaler du verre cassé sans être blessés. Malgré ses doutes, Jing Hong Zhou tente le tout pour le tout : « En Chine, on dit qu’on va essayer de soigner le cheval mort comme s’il était vivant. Cela signifie qu’il faut tout tenter même sans garantie de réussite. »
 

Un ami lui apprend le qi gong de l’Oie sauvage, qu’aujourd’hui il enseigne à ses élèves. Il le pratique avec sa femme, qui ressent un léger mieux. Il juge l’amélioration suffisante pour poursuivre dans cette voie. Il rencontre alors maître Pang He Ming, un médecin qui a ouvert un collège à Pékin. Ce dernier leur enseigne le qi gong de la Sagesse, ou Zhi Neng Qi gong qui signifie littéralement : réveil de l’intelligence et amélioration des capacités physiques et morales par le travail sur l’énergie du Qi. Les efforts du couple portent leurs fruits, et après six mois, la femme de Jing Hong commence à se sentir mieux, une amélioration que confirment les médecins : « Les examens biologiques confirmèrent sa guérison et elle put reprendre ses activités de mère et de bibliothécaire. »
 

Mais le qi gong est aussi en train de guérir les blessures de Jing Hong Zhou. Tout en l'apprenant, il renoue avec son passé. Grâce à sa connaissance des arts martiaux, qui se révèle intacte, il progresse rapidement. C’est un moment de grâce, un retour aux sources. « Je retrouvais mes capacités propres, l’énergie était comme un ballon dans mes mains », dit-il. Il s’inscrit au cours de Pang He Ming à Pékin où il pratique douze heures par jour. Il passe son diplôme de qi gong et dans la foulée étudie la philosophie traditionnelle médicale chinoise et les grands textes comme le Yi King et le Tao Te King. Son travail de secrétaire à la mairie de Wuhan est plus que jamais accessoire. Ce qui l’intéresse désormais, c’est de développer par le qi gong la capacité à canaliser une énergie « qui sert pour tout », dit-il en riant.
L’envie de guérir, d’écrire, de créer est ranimée.
 

Cette révolution intérieure a besoin d’un nouveau cadre pour s’accomplir. « J’avais le choix entre le Sud de la Chine et la France, où j’avais de la famille. » En 1989, la France ouvre grand ses portes aux exilés chinois qui fuient après les massacres de la place Tian'anmen. Son intuition a toujours été forte. Et il en est certain : il va faire découvrir le qi gong aux français. À peine débarqué dans la capitale, Jing Hong se précipite dans un parc pour pratiquer, et son intuition reçoit en quelque sorte une confirmation : « J’ai ressenti la même qualité d’énergie qu’en Chine. » Est-ce parce qu’il a lu – en chinois – les auteurs français ? Ou parce que les français lui paraissent « gentils, ouverts et réceptifs » ? Très vite, il se sent comme chez lui dans l'Hexagone.
Mais les Français, réputés pour leur approche cartésienne et intellectuelle de l’existence, vont-ils être sensibles à cet art purement énergétique et qui n’a rien de martial, contrairement au kung-fu ou au tai-chi-chuan, déjà bien implantés ? Dès les premières années, maître Zhou rencontre des élèves qui resteront assidus à ses cours, telle Annie Fournier, aujourd’hui secrétaire de l’association du Zhi Neng Qi Gong. « Je ne recherchais rien de spécial, mais lorsque j’ai vu cet homme solitaire commencer à faire ses mouvements, j’ai été attirée par cette pratique », se souvient-elle. Les temps sont durs, et Monsieur Zhou travaille dans un restaurant pour boucler ses fins de mois. Mais le qi gong attire de plus en plus de gens. Le Dr. Yves Réquéna invite Jing Hong Zhou à enseigner au sein de la Fondation européenne du qi gong qu’il a fondée en 1989. Il compte parmi ses premiers élèves des médecins comme Jean Becchio, président de l'Association française d'hypnose. Ce dernier apprend le qi gong pour lui-même, avant d’élargir le cercle de sa pratique aux soignants de l’hôpital Paul Brousse, puis aux malades de l’unité de soins palliatifs, chez qui il constate une augmentation du confort. « Au départ, je pensais que c’était du domaine de la suggestion, comme l’hypnose, mais il y a sans doute quelque chose en plus car cette notion de Qi a été clairement mise en évidence dans l’acuponcture par exemple », explique-t-il.

Mystérieuse pour la science, l’énergie à l’œuvre a des effets observables.
 

Pour Jean Becchio, maître Zhou a permis l’introduction en France d’un des qi gong les plus populaires de Chine, il a fait partie des « pionniers sérieux » qui ont donné à la discipline ses lettres de noblesse dans l’Hexagone. L’intérêt s’est ensuite rapidement développé, un quart de siècle après l’engouement pour le tai-chi et près d’un siècle après l’arrivée des arts martiaux d’attaque ou de défense. « Cela amuse les Chinois, car pour eux il faut d’abord apprendre à faire circuler l’énergie en soi, ce qui est le but du qi gong, avant d’aller vers l’extérieur avec des arts martiaux. Mais ce mouvement de l’extérieur vers l’intérieur en Occident me paraît le signe d’une bonne évolution de la conscience. » Maître Zhou résume le chassé croisé entre la Chine, attirée par l’agitation occidentale et l’Occident en quête de paix : « La Chine a besoin de disco et la France a besoin de qi gong. »
 

Si les français ne sont pas tombés dans le tao quand ils étaient petits, ils disposent selon Jing Hong Zhou d’un atout majeur : l’esprit de liberté, et son corollaire, le goût de la découverte. Le développement de la pratique du qi gong en France correspond à un intérêt croissant pour les techniques énergétiques. « Le tao est notre énergie originelle », explique maitre Zhou en ouvrant un superbe livre, édition bilingue du Tao Te King, avec des textes qu’il a calligraphiés lui-même et traduits du Chinois avec l’aide d’Annie et Jean Fournier, sa « famille française ». « Le tao engendre le un, le un engendre le deux, le deux engendre le trois, le trois engendre les dix mille êtres », peut-on y lire. Cette spiritualité est immédiatement pratique et l’énergie en question n’a rien d’ésotérique. Elle peut être utilisée pour agir sur la matière – par exemple sur le dosage d’alcool dans un verre de whisky –, pour créer et enfin pour guérir. Rien de lointain, d’étranger, de bizarre : « cette énergie crée tout. Et si l’on travaille, le monde devient sensible », explique-t-il. L’intuition est également développée : « Si l’énergie circule bien, elle calme et nourrit notre cerveau ; ensuite, beaucoup de choses sont possibles. »
 

Dans cette vision, l’énergie est le lien entre les trois parties du corps – l’énergie sans forme et l’esprit, tous deux invisibles, et la forme visible. « Laissez le corps, l’énergie, l’esprit ensemble. Est-ce qu’on peut jamais les séparer ? » questionne maître Zhou citant Lao-tseu. Selon lui, le secret réside dans une volonté équilibrée, « ni trop de désir, ni trop peu ». C’est ce type de pensée qu’il pratique lorsqu’il utilise l’énergie du qi gong pour guérir. « L’énergie suit l’esprit. Je me concentre sur le meilleur, le positif, tout en associant à cette pensée un certain détachement. » Dans cet état, maître Zhou a pu constater la capacité de l’énergie qu’il canalise à influer sur l’état de santé, pour calmer une tension emballée par exemple : « Je transmets l’énergie, et les pensées redeviennent normales. » Selon lui, tout le monde peut le faire, la puissance des effets dépendant de la maîtrise technique.
 

Reste que cette approche simple et directe effraie parfois. Car s’il y a bien une compréhension spirituelle de l’être humain, elle est enracinée dans une pratique physique concrète, elle-même basée sur une bonne connaissance des organes et des principes de la médecine chinoise. Annie, pratiquante de longue date, se souvient d’une femme qui essayait de soulager son mari atteint d’une migraine, en lui « envoyant de l’énergie ». « Elle était novice, pourtant cela a produit l’effet escompté, mais elle a été tellement étonnée qu’elle a pris peur et a arrêté », relate-t-elle. Pour maître Zhou, la période est propice à la discussion, alors que la science occidentale avance dans sa compréhension des rapports entre énergie et matière. Le champ d’énergie n’est pas seulement un objet théorique : nous avons aussi la possibilité de le moissonner, et de faire fructifier la récolte.
 

Sur le long terme, les élèves de Jing Hong Zhou affirment avoir développé « un rapport plus fluide, plus subtil et plus enraciné à la réalité », résume Guildane, impliquée dans une démarche qui allie art et énergétique. Janine, médecin homéopathe à la retraite qui suit les cours de maître Zhou depuis 1994, a développé un fonctionnement basé sur l’intuition, mis à profit avec ses patients : « Je dis souvent que je suis devenue plus intelligente, comme si ma conscience s’était agrandie. » Quant à Christine, atteinte d’insuffisance rénale, le qi gong a été sa bouée de sauvetage lorsqu’elle était sous dialyse : « La maladie me vidait de mon énergie, et chaque jour, j’en récupérais grâce au qi gong. »
 

Plus de vingt ans après son arrivée, maître Zhou a « l’impression d’avoir planté en France une graine solide ». Mais l’avenir des techniques énergétiques va au-delà. Il y a un peu plus d’un an, il a fait ce rêve éveillé, écho d’un songe de son enfance, dans lequel il conversait avec le Bouddha : ce dernier lui enseignait une méthode de qi gong à pratiquer dans l’eau. Recherchant la signification de cette vision, marqué peu de temps après par la catastrophe qui a frappé Fukushima au Japon, il se demande si l’homme, en comprenant mieux le fonctionnement de son esprit, n’aura pas un jour la possibilité d’instaurer un autre lien avec son environnement, et même de le purifier par la seule force de l’énergie maîtrisée. Car « l’esprit peut changer la nature des choses », assure-t-il. Une utopie ? À moins qu’une révolution culturelle silencieuse soit déjà en marche, perceptible dans ce chassé-croisé des techniques énergétiques qui séduisent un nombre croissant d’habitants sur la planète.

http://www.inrees.com/articles/L-energetique-maitre-Zhou/



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