mardi 16 décembre 2014

"JEREMY RIFKIN : VERS UNE GENERATION DU PARTAGE"


Visionnaire, conseiller de grands chefs d’Etat, Jeremy Rifkin prévoit un profond changement économique. Signe de l’émergence d’une conscience globale ?

Spécialiste des prospectives économiques et scientifiques, Jeremy Rifkin est un penseur incontournable de notre temps. Le magazine politique américain National Journal l’a classé dans sa liste des 150 personnes les plus influentes sur la politique américaine. Il a conseillé la Commission européenne et le Parlement européen, le Premier ministre espagnol M. Zapatero – alors que celui-ci était président de l’Union européenne –, la chancelière allemande Mme Merkel, le Premier ministre portugais M. Sòcrates et le Premier ministre slovène M. Janša – lors de leurs présidences respectives du Conseil de l’Europe. Jeremy Rifkin a accepté de partager avec nous sa vision du profond changement de conscience dont nous faisons actuellement l’expérience.



Lorsque nous analysons les données économiques et écologiques, il est difficile de garder espoir. Est-il possible de préserver l’espérance ?


J. R : Je pense que notre culture moderne est construite sur une profonde incompréhension de la nature humaine. Pour le dire simplement, nous voyons l’être humain comme un monstre prédateur, brutal, compétitif, cherchant l’autonomie, l’indépendance et la satisfaction personnelle. Ces idées ont pris forme il y a plus de 200 ans durant l’âge des Lumières, au début de l’ère du marché. John Locke, un philosophe anglais précurseur des Lumières, a ainsi avancé que les enfants naissent comme des pages blanches, en précisant tout de même qu’ils ont une prédisposition pour l’acquisition de la propriété.
Adam Smith, un économiste écossais, a poursuivi en disant que les enfants arrivent au monde avec le besoin d’être autonome et de satisfaire leurs intérêts personnels. Jeremy Bentham, autre philosophe anglais, a ensuite affirmé que les bébés naissent avec pour seul but de satisfaire leurs désirs et que nous sommes des créatures utilitaires. Charles Darwin a déclaré que la préoccupation principale des créatures sur terre est de se reproduire afin de survivre. Enfin, Sigmund Freud a insisté sur le fait que les bébés sont animés d’un appétit sexuel insatiable et que nous passons notre vie essayer de satisfaire notre libido. Est-ce réellement ce que nous voyons lorsque nous regardons un bébé ? Si vraiment nous sommes tout cela, alors oui, il est difficile d’espérer. Il n’y a aucune chance pour que 7 milliards d’individus rationnels, calculateurs, détachés, cherchant à satisfaire leurs intérêts personnels et matériels, se rassemblent en une famille globale et comprennent que nous vivons en symbiose avec nos compagnons des autres espèces. Cependant, pour les recherches actuelles, notamment en neurobiologie et en développement de l’enfant, nous sommes en réalité une espèce empathique et sociale. Nous cherchons la communication, la compagnie, le partage.



Que permet cette redécouverte de l’empathie ?


J. R : L’empathie nous permet de ressentir ce que vit l’autre comme si nous étions nous-mêmes en train d’en faire l’expérience. Lorsque nous sommes dans l’empathie, nous nous situons à la fois dans une conscience de la mort et dans une célébration de la vie. Quand je suis en empathie avec vous, je comprends que vous êtes fragile, mortelle, que la vie n’est pas toujours facile et je vous montre de la compassion et de la solidarité. L’empathie nous fait comprendre que nous sommes tous dans le même bateau.
Si l’être humain est câblé pour l’empathie, n’est-il pas possible d’étendre cette empathie à l’entièreté de la race humaine ? Pouvons-nous même la prolonger à notre famille évolutive, c’est-à-dire à toutes les espèces vivant sur cette planète ? Parce que si nous arrivons à créer une conscience globale – que je préfère appeler conscience biosphérique –, nous pourrons peut-être nous en sortir. Mais si nous ne pouvons pas développer cette conscience biosphérique, je ne vois pas comment nous allons faire face aux changements climatiques actuels et à leurs conséquences. Nous sommes actuellement au cœur d’une sixième extinction de masse, la sixième en 450 millions d’années. Il nous faut urgemment prendre conscience de l’énormité de notre situation.



Ainsi, l’esprit humain pourrait évoluer vers une conscience biosphérique ?


J. R : Oui, la conscience d’un homme de la préhistoire ou d’un homme de l’époque médiévale n’est pas la même que celle de nos contemporains. Les historiens nous parlent d’une série d’événements marquants, souvent dramatiques. Cependant, il existe une autre histoire, que souvent nous ne voyons pas. Hegel, le philosophe allemand, disait : « Les périodes de bonheur sont pour l’histoire des pages vides. » Or, ces pages vides sont autant d’occasions de changements de conscience – qui étendent notre capacité d’empathie à des familles de plus en plus larges. Cette évolution de la conscience est liée aux changements de régime énergétique, de logistique des transports et des communications. Lorsque nous accédons à de nouvelles sources d’énergie, nous développons de nouvelles infrastructures et arrivons à gérer des organisations de plus en plus vastes et complexes. Nous étendons en quelque sorte notre système nerveux à l’extérieur de nous et ce, de plus en plus loin. Cela change notre orientation spacio temporelle, et donc, notre conscience. Nous créons des civilisations qui rassemblent de plus en plus de personnes et élargissons la « famille » avec laquelle nous sommes en empathie.



Auriez-vous un exemple ?


J. R : Pendant 93 % du temps passé sur cette planète, les hommes ont été des chasseurs-cueilleurs. Nos sources énergétiques dépendaient des plantes, des animaux et des capacités du corps humain. Ces sociétés ont créé le langage pour s’organiser socialement. Elles avaient une conscience mythologique. Leur capacité d’empathie s’étendait aux liens du sang. L’émergence des grandes civilisations hydrauliques qui ont développé l’agriculture centralisée, a élargi nos consciences. Regardons Sumer en Mésopotamie, nous sommes passés de petites tribus à des civilisations regroupant des milliers de personnes capables de gérer des stocks de céréales. Pour cela, il a fallu construire des canaux, des routes, une forme de vie urbaine et l’écriture cunéiforme. Ce qui est fascinant, c’est que partout où nous voyons apparaître de grandes civilisations hydrauliques, au Moyen-Orient, dans le Nord de l’Inde, en Chine, au Mexique, nous voyons également émerger une forme d’écriture – qui permet d’étendre notre capacité de gestion. Nous constatons aussi que toutes les grandes religions naissent à ce moment-là. Nous passons ainsi d’une conscience mythologique à une conscience théologique. Notre capacité empathique s’étend de nouveau : nous passons des liens du sang aux liens religieux.



Que se passe-t-il actuellement ?


J. R : La première révolution industrielle, basée sur l’essor des moteurs à vapeur consommant du charbon, a lieu au XIXe siècle. L’impression commence à produire des livres et des journaux en masse, parallèlement à l’avènement du télégraphe et à la construction de vastes réseaux ferroviaires. Notre empathie s’étend de nouveau. Nous passons d’une conscience théologique à une conscience idéologique. Au XXe siècle, deuxième révolution industrielle. Le téléphone devient le système de gestion d’un nouveau régime énergétique basé sur le pétrole et le moteur à combustion. L’empathie s’étend de nouveau à une conscience psychologique. Pouvons-nous passer à la prochaine étape qui serait la conscience biosphérique ? Je pense que nous sommes déjà en chemin, bien qu’il y ait encore des obstacles possibles.



Quels sont les facteurs de l’apparition d’une conscience biosphérique ?


J. R : 40 % de la race humaine est connectée à Internet, rapidement nous arriverons à presque 100 %. Internet et les ordinateurs personnels provoquent une transformation profonde de nos habitudes de communication. Non seulement, actuellement, 3 milliards d’individus sont connectés au même réseau, mais de surcroît ces nouvelles technologies ne sont plus centralisées, hiérarchisées et basées sur la propriété privée. Elles sont distributives, collaboratives et basées sur l’accès libre. Cela veut dire qu’à l’heure actuelle, des milliards de personnes peuvent prendre un petit objet dans leurs mains et l’envoyer aux milliards d’autres personnes connectées d’une manière distributive. C’est un changement considérable qui constitue la base d’une troisième révolution industrielle, en cours actuellement.

Vous parlez dans vos ouvrages de l’émergence de cette troisième révolution industrielle et d’une nouvelle société du coût marginal zéro. Pouvez-vous nous en donner les grandes lignes ?


J. R : Je suis enseignant à la Warthon School, la plus vieille école de commerce des Etats-Unis. Le discours principal y est qu’il faut continuellement intégrer de nouvelles technologies pour augmenter la productivité et réduire le coût marginal. Cela permet d’offrir des biens et des services de moins en moins chers. Le coût marginal, c’est le coût de production d’une unité supplémentaire – d’un bien ou d’un service – après que les coûts fixes ont été payés. Par exemple, une fois que vous avez un morceau de musique digitalisé, en vendre une unité de plus ne coûte rien en termes de production. Cela devient un produit à coût marginal zéro. Ce qui est très étonnant, c’est que personne n’a vu le paradoxe auquel cette recherche du coût marginal zéro nous mène. Et pourtant, nous y sommes déjà à très grande échelle.


Pour commencer, nous avons des centaines de millions de jeunes qui partagent sur Internet leur musique, leurs vidéos, leur littérature à un coût marginal presque nul en utilisant une économie de partage. Ils court-circuitent les droits d’auteur et toute l’industrie des médias : musique, télévision, cinéma, presse et édition. Nous voyons aussi maintenant apparaître pléthore de cours en ligne, animés par les meilleurs professeurs et donnant accès à des diplômes académiques, à un coût marginal proche de zéro. Les mêmes cursus à l’université coûtent des milliers de dollars. De plus, avec l’avènement de l’intelligence artificielle, nous avons des logiciels, certains libres, qui peuvent non seulement assurer des performances administratives basiques mais aussi produire des analyses de données pertinentes – normalement fournies par des experts. Tous ces biens et ces services deviennent, pour ainsi dire, accessibles et gratuits.



Le partage serait alors la nouvelle valeur émergente ?


J. R : Nous avons tous lu Sa majesté des mouches. Nous avons tous pensé que le partage n’était pas viable. Regardons mieux. Sur Internet, les nouvelles générations pensent en termes de partage et de collaboration. Prenons Wikipédia : qui aurait pensé que cela marcherait ? La réalité, c’est que des millions de gens passent beaucoup de temps à contribuer de leur savoir à ce bien commun. Ils s’autorégulent en vérifiant ce qui a été mis en ligne, si bien que nous avons un produit final gratuit et de qualité. C’est du crowd sourcing – de la production collaborative de masse. YouTube, Linux et tous les logiciels libres en sont d’autres exemples frappants. Apparemment, toute une génération n’a rien d’autre à faire après l’école que d’inventer de nouvelles façons de partager les choses gratuitement. Et vous ne pouvez pas vous battre contre des millions d’adolescents qui se dédient à cela.



Ce phénomène semble toutefois ne concerner que les produits et les biens « virtuels ».


J. R : Les autres secteurs industriels pensent en effet qu’il y a une limite infranchissable à cette révolution qui leur évitera d’être touchés : celle de la matérialité. Mais ce qu’ils ne réalisent pas, c’est qu’avec l’Internet des objets, l’Internet des énergies et les sites de partage de services et de biens tels qu’Airbnb ou BlaBlaCar, ce phénomène est en train de se répandre de manière massive. Toutes les industries seront finalement affectées. Prenons l’Internet des objets : avec des imprimantes 3D, il est maintenant possible d’accéder à des logiciels libres de droits et d’imprimer des objets en recyclant des matériaux comme du plastique, du papier ou du métal. Une première voiture imprimée en 3D vient d’être produite. Le président Obama veut que chaque école ait une imprimante 3D dans les années à venir. Le phénomène va faire boule de neige. Cela veut dire que des millions de jeunes vont produire un nombre incalculable d’objets utiles et devenir des « pro-sommateurs » – des consommateurs devenus des producteurs contributifs. Cela aura un impact économique considérable.



Qu’est-ce que l’Internet des énergies ?


J. R : Nos nouvelles technologies permettent un nouveau régime énergétique : l’énergie distribuée. Les énergies distribuées sont plus connues sous le terme d’énergies renouvelables : le solaire, l’éolien, la géothermie, etc. Nous les appelons « distribuées » car contrairement aux énergies fossiles que nous utilisons actuellement et qui ne sont accessibles que dans certains endroits du globe, elles sont disponibles sur chaque centimètre carré de la planète. Tout le monde peut les produire et les distribuer à un coût marginal proche de zéro, une fois que l’équipement est rentabilisé. Le soleil, le vent, la terre, la mer, la biomasse, n’envoient pas de factures. Plus besoin de stratégies militaires colossales pour les sécuriser ni d’énormes investissements en capitaux pour les produire et de les amener jusque chez vous. Ainsi, les bâtiments vont devenir des sources d’énergie. Bouygues a construit à Paris un bâtiment qui produit tellement d’énergie par lui-même qu’il en renvoie dans le réseau de distribution.
Nous avons aussi de nouveaux moyens de stockage de ces énergies. Pendant des années, les gouvernements ont dit qu’il n’est pas sérieux de gérer une économie mondiale avec des énergies renouvelables. Mais aujourd’hui, nous pouvons utiliser notre infrastructure pour créer un Internet de l’énergie – c’est à dire échanger de l’énergie à travers les continents. Cela va produire un changement de régime énergétique colossal. 35 % de l’électricité allemande proviendra bientôt de sources renouvelables. En l’espace de 5 ans, nous avons vu toutes sortes de petites structures collaboratives, qui partagent leur énergie et fonctionnent démocratiquement, mettre à mal les 4 ou 5 grosses entreprises énergétiques allemandes. Qui aurait imaginé cela ? Les choses vont vite, très vite.



Nous serions donc en présence de nouveaux moyens d’extension de notre empathie ?


J. R : Quand les premiers astronautes d’Apollo ont envoyé les quelques photos amateurs de la planète Terre, celles-ci ont fait la couverture de tous les grands journaux. Pour la première fois, l’espèce humaine voyait son monde de l’extérieur. En 2010, en 30 minutes, l’information du tremblement de terre à Haïti était sur Twitter. En l’espace d’une heure, les images étaient sur YouTube. En moins de 2 heures des millions de personnes dans le monde entier étaient mobilisées dans un élan empathique considérable. Sur différents continents les nations se rassemblent pour former des unions. En France, vous êtes au cœur de l’Union européenne. Mais cela se passe aussi en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud.
Tous ces phénomènes sont le signe de l’émergence d’une capacité d’empathie biosphérique. Les êtres humains commencent à vraiment comprendre, de manière très concrète, que nous sommes tous sur la même planète, que nous faisons partie d’une même biosphère et qu’il est intelligent de partager et de collaborer. Surtout, nous avons une nouvelle génération qui pense et fonctionne de manière systémique. Ces jeunes de 13 ou 14 ans veulent savoir d’où vient le morceau de viande dans leur assiette. Ils commencent à comprendre qu’il vient peut-être d’un endroit sur terre où la forêt tropicale a été rasée pour le produire. Ils remettent en question les habitudes de leurs parents en leur demandant pourquoi la télévision est tout le temps allumée même quand personne ne la regarde, pourquoi ils utilisent tant d’eau, pourquoi ils ont deux voitures. Autre changement énorme : ces jeunes gens ne se soucient plus d’être propriétaires. Ce qu’ils veulent maintenant, c’est avoir accès à des services et des biens. C’est la notion d’accès qui devient centrale, plus celle de propriété. Les gens de ma génération étaient loin de penser ainsi.



Est-ce la fin du capitalisme ?


J. R : Non, je le dis très clairement au début de mon dernier livre. Le capitalisme ne va pas disparaître. Nous ne pourrons pas nous passer de certaines de ses structures hiérarchisées et verticales. Par exemple, la première révolution industrielle a nécessité d’énormes investissements pour construire l’infrastructure du réseau ferroviaire, des routes, etc. Nous avons dû créer des sociétés actionnaires de manière à rassembler des fonds colossaux et des moyens sous un même toit, avec une gestion centralisée. Nous aurons certainement toujours besoin de ces modes capitalistes pour construire les grosses infrastructures. Cependant, le capitalisme va devoir cohabiter avec un nouveau système appelé économie du partage, basé sur les « communaux collaboratifs ». Nous allons donc vers un système économique hybride dans lequel des milliards de personnes vont s’engager dans des aspects sociaux de la vie au travers de millions d’organisations autogérées.



Cela vous permet-il d’avoir de l’espérance ?


J. R : Je ne suis pas naïf, j’ai été sur terre trop longtemps pour cela. Je pense que l’histoire est instable et que nous ne pouvons pas réellement anticiper le futur. Il peut y avoir des catastrophes naturelles, des dirigeants corrompus, nous pouvons continuer d’être aveuglés par nos intérêts personnels. Nous vivons dans un monde imparfait et je suis contre les idéaux de perfection. En revanche, je perçois qu’un mouvement est déjà en marche et pourrait bien nous mener vers une conscience biosphérique. Donc je participe en rassemblant toutes les données que nous avons, en les recadrant dans une image globale. Car une fois que nous pouvons conceptualiser ce qui se passe, il devient plus facile d’accompagner le mouvement. La seule façon de réduire notre empreinte écologique sur la planète est de produire une société à coût marginal zéro et de partager nos biens et nos services. Nous avons donc la possibilité actuellement de choisir des chemins plus empathiques et démocratiques. Si vous avez un plan B, dites-le moi. La bonne nouvelle, c’est que nous commençons à avoir une génération qui pourra peut-être gérer les changements climatiques avec une conscience biosphérique.

Stéphane Allix


INRESS





 

mardi 10 juin 2014

"LES LECONS DE VIE DU TAO"


Le tao. Un petit mot mystérieux en forme de sésame pour une vie plus équilibrée, nous assurent ses adeptes. Née en Chine, cette voie spirituelle séduit de plus en plus en Occident, sans doute parce qu’elle répond avec simplicité et modernité à nos aspirations existentielles.

Flavia Mazelin-Salvi


Un tirage de Yi-king, une référence au yin et au yang, des mouvements de tai-chi-chuan ou de qi gong, une séance d’acupuncture, une maxime du Tao-tö-king (de Lao-tseu (Gallimard, “Folio”, 2002)). Le fil rouge qui relie ces éléments disparates ? La Chine, évidemment, et le tao plus précisément. Une voie spirituelle remontant au Ve siècle avant notre ère et qui, depuis plusieurs mois, connaît un regain d’intérêt fasciné. Témoin, le succès populaire de la superbe exposition « La voie du tao, un autre chemin de l’être », qui s’est tenue cette année de mars à juillet au Grand Palais, à Paris, ainsi que le nombre croissant de publications consacrées au taoïsme. Si ce courant spirituel, à la fois philosophie et art de vivre, séduit tant les Occidentaux, c’est qu’il entre en résonance avec nos aspirations existentielles, même si nous n’en avons pas toujours conscience. Vivre plus en phase avec sa nature profonde et la nature elle-même, savoir équilibrer ses désirs et ses besoins, faire la paix en soi et autour de soi… Tel est le but du tao, basé sur la recherche de l’équilibre et de l’action juste. Dans le Taotö-king, pièce maîtresse de la philosophie taoïste, on trouve quatre-vingt-un préceptes enseignant autant l’art de gouverner que celui de se nourrir ou de gagner en sagesse. Tous sont traversés par une affirmation forte et paradoxale : il faut s’installer dans le non-agir pour vivre pleinement sa vie.

Mais gare aux interprétations erronées. « On prend trop souvent l’expression taoïste “agir par le non-agir” pour une incitation au laxisme, prévient Cyrille J.-D. Javary, auteur des Trois Sagesses chinoises, taoïsme, confucianisme, bouddhisme (Albin Michel, 2010). Il s’agit en vérité d’être dans l’action juste, celle qui se fait sans forcer, mais non sans effort. » Comme en témoignent les lents mouvements du tai-chi-chuan ou du qi gong, basés sur une gestion centrée de l’énergie vitale.


Une conscience des rythmes du vivant


Patrice Levallois, l’un des créateurs du Jeu du tao de la santé et du mieux-être avec Patrice Van Eersel, Sylvain Michelet et Daniel Boublil (Albin Michel- Taovillage, 2009). (Voir aussi le site taovillage.com), trouve dans l’esprit de ce courant deux principes qui l’accompagnent et éclairent sa route depuis des années : « Le premier est qu’en vivant simplement ici et maintenant, comme nous y invite la voie du tao, je prends conscience que la joie et l’amour sont à l’intérieur de moi et que je n’ai pas d’effort à faire pour accéder à eux. Second enseignement : la vie, comme notre nature, est foncièrement duelle, elle est faite de yin comme de yang. À nous de ne pas transformer l’opposition qui enrichit en affrontement qui détruit. »

Même interprétation chez Diane Dreher, chercheuse au Spirituality and Health Institute de Californie, aux États-Unis : « Il nous ramène en douceur à la sagesse de la nature et de ses rythmes, et nous aide à découvrir la richesse de notre propre nature, l’alternance des marées, les phases de la lune, la succession des saisons de notre vie », écrit-elle dans Dix Leçons pour être forte et sereine, le tao de la femme de Diane Dreher (Payot, 2010). Se laisser porter par le courant de la vie, s’ouvrir et sourire à sa beauté… Ce n’est pas un hasard si les adeptes du tao résument souvent son enseignement en deux mots : sérénité et simplicité.


Dompter ses dragons intérieurs


Pour trouver la paix et l’harmonie en soi et autour de soi, mieux vaut, selon le tao, être à la fois souple, mesuré et déterminé. Didier Gonin, auteur de Réussir sa vie avec le tao (Albin Michel, 2007), nous propose quatre expériences à tenter pour un quotidien plus serein.


Agir dans l'eau

« L’homme du bien suprême est comme l’eau » Tao-tö-king, chapitre 8.
L’eau est, dans le tao, le symbole de la « bonté agissante », la parfaite illustration de la passivité active. Symbolisée par le yin, elle nous enseigne que, dans les situations de conflit ou d’impasse, les passages en force, les affrontements brutaux sont souvent aussi vains que grands consommateurs d’énergie vitale. Ils affaiblissent l’être tout en lui donnant l’illusion du contrôle et de la puissance. Agir comme l’eau signifie faire le calme en soi et analyser le problème sous toutes ses facettes de manière à contourner l’obstacle. Cela peut être suspendre momentanément l’action, avoir recours à des outils et à des cheminements inhabituels, ou encore faire marche arrière et s’interroger sur le bien-fondé de son objectif ou de sa stratégie. C’est ainsi que l’eau, calme et entêtée, se fraye son chemin et atteint son but sans efforts superflus.


Etre un exemple

« Le sage embrasse l’Un, devenant un modèle, il ne s’exhibe point et du coup resplendit » Tao-tö-king, chapitre 22.
« Embrasser l’Un » veut dire cesser de vivre dans la division et réunir, en soi et en conscience, les oppositions naturelles : yin et yang, agir et non-agir, ombre et lumière… Une fois unifié, dans l’acceptation mais non dans la complaisance de sa dualité, il ne s’égare plus et ne juge plus. Ainsi, les autres, apaisés par sa paix, confiants dans ses paroles (il fait ce qu’il dit) et réconfortés par sa bienveillance (il n’accuse pas les autres des faiblesses qu’il sait être aussi les siennes), non seulement ne l’agressent pas, mais recherchent sa compagnie et donnent le meilleur d’eux-mêmes. Pour le tao, le sage n’est pas le surhumain, mais l’humain pleinement conscient de sa nature, de ses forces et de ses faiblesses, et qui essaie de faire cohabiter en équilibre ses deux polarités.


Entretenir le feu sacré


« Réduire son moi et brider ses désirs » Tao-tö-king, chapitre 9
Le feu sacré est une métaphore du vivant, du qi, c’est-à-dire de l’énergie vitale. Toute la pratique taoïste – méditation, respiration, nutrition… – considère que l’équilibre est à la fois la fin et les moyens pour vivre une vie juste et noble. L’homme se perd dans les excès, il se consume et éteint ainsi le feu sacré dont il est le dépositaire. Repérer ses excès, matériels, relationnels et émotionnels, puis les ramener à un niveau qui ne consomme pas plus d’énergie que nécessaire est le préalable indispensable pour tous ceux qui désirent vivre longtemps et sereinement. Réduire le moi, c’est le ramener à sa juste proportion dans la chaîne du vivant, ne pas faire passer son ego devant tout et tous, et prendre en considération le moi d’autrui comme on prend soin du sien, avec mesure, respect et bienveillance.


Désapprendre

« Suivre la voie, c’est de jour en jour décroître » Tao-tö-king, chapitre 48.
Nettoyer son esprit, c’est le débarrasser des idées reçues, des certitudes, en les passant régulièrement au tamis du questionnement sans complaisance. L’encombrement de l’esprit est semblable à l’encombrement des maisons : quelles croyances nous sont vraiment utiles, lesquelles pourrions-nous jeter ? Quelles vérités imposons-nous aux autres ? Quels changements refusons-nous ? Ne pas rester figé, s’exposer au changement, s’inscrire dans la dynamique cyclique de la nature nous permet de nous débarrasser de nos peurs et d’expérimenter notre potentiel de vie sans restriction ni discrimination. Désapprendre l’ancien pour s’ouvrir au nouveau, tel est le sens de cette invitation paradoxale.
« La voie du tao a rendu mon coeur plus accueillant »



Questions à Gérard Guasch, médecin psychosomaticien et analyste reichien

Passionné par les thérapies énergétiques, Gérard Guasch s’est initié très jeune à la médecine chinoise (acupuncture) et au taoïsme. Disciple de maître Tian Chen Yang, il appartient à la vingt-cinquième génération du courant taoïste « La porte du dragon » (Long Men). Il est engagé depuis plus de trente ans dans cette voie, qu’il enseigne dans le cadre de cercles taoïstes baptisés « Le tao du coeur ». Et l'auteur de Vivre l’énergie du tao, traditions et pratiques (Presses du Châtelet, 2010) et, avec Anne-Marie Filliozat, d’Aide-toi, ton corps t’aidera (Albin Michel, 2006).


Psychologies : Qu’est-ce que le tao a changé dans votre vie ?


G.G. : Sans doute moins de jugements, sur moi et sur les autres, et plus de bienveillance et de simplicité. Le tao m’a aussi incité à prendre davantage soin de mon équilibre et de mon harmonie intérieurs, à jouir pleinement de ce qui « est » au lieu d’en vouloir toujours plus, à ralentir au lieu de courir. S’abandonner au tao, c’est pour moi apprendre à faire le vide dans son coeur pour qu’il soit toujours accueillant. J’ai le sentiment d’avoir retrouvé, au fil du temps, mon regard d’enfant, confiant et émerveillé.


Comment intégrez-vous le tao à votre pratique ?

G.G. : Essentiellement dans ma façon d’être, par la présence et l’écoute, par l’intérêt constant que je porte aux manifestations énergétiques chez l’autre, mais également par l’usage de pratiques que je transmets à mes patients pour qu’ils deviennent acteurs de leur bien-être, des méthodes de respiration ou des techniques de contrôle de l’éjaculation, par exemple. J’utilise aussi l’acupuncture et d’autres approches traditionnelles pour équilibrer les énergies qui alimentent le corps et l’esprit. Car, dans le tao, une bonne santé, c’est une circulation harmonieuse du qi, l’énergie vitale.

Le taoïsme est aussi une spiritualité, comment la vivez-vous ?

G.G. : Pour le tao, nous sommes les filles et fils de la terre et du ciel, et nous devons maintenir en nous l’équilibre énergétique de ces deux pôles, le yin (non-agir) et le yang (agir). Pour cela, je médite deux fois par jour, je pratique le qi gong et, dans la journée, je me mets autant que possible en « attitude méditative ». Chaque mois, nous méditons entre amis, les séminaires que j’anime sont une occasion de méditer en groupe. Je célèbre aussi des rituels d’offrande à l’occasion d’un changement de saison, d’une naissance ou d’un événement spécial, ce sont des moments propices pour honorer la vie et la source de vie qu’est le tao. Enfin, je lis et relis les textes classiques qui m’aident à ne pas perdre de vue mon objectif : cultiver le tao, c’est-à-dire l’amour de la vie, et le manifester dans mon quotidien.


A lire

La Voie et sa vertu de Lao-tseu. Textes chinois présentés par François Houang et Pierre Leyris (Seuil, “Points sagesse”, 1979). Un peu de sagesse dans un monde de brutes du Barefoot Doctor. Les conseils d’un adepte occidental pour « calmer » le quotidien (Marabout, “Psychologie”, 2009).



http://www.psychologies.com/Culture/Philosophie-et-spiritualite/Pratiques-spirituelles/Articles-et-Dossiers/Les-lecons-de-vie-du-tao





Le Tao et le Maître Lao-Tseu



"TAO: LA VOIE DU BON SENS"


Privilégier l’être au paraître, écouter sa nature profonde, s’accorder à l’univers… L’enseignement de Lao Tseu n’a jamais été si moderne. Quelques principes simples pour vivre sereinement.

Pascale Senk


Tao… trois lettres pour dire l’axe central de l’univers, « d’où tout part et où tout revient ». Trois lettres pour une philosophie orientale qui va bien à notre époque. Certains d’entre nous la pratiquent peut-être sans le savoir, car cette doctrine ancestrale donne des clés pour vivre dans l’énergie, la prospérité et l’authentique. Moins connue que le bouddhisme, souvent confondue avec le zen, le tao nous indique « ce qui marche » pour favoriser la vie. « Il émousse ce qui tranche, démêle les nœuds, discerne dans la lumière, assemble ce qui, poussière, se disperse », écrivait son fondateur Lao Tseu. Le sinologue Cyrille Javary est plus direct : « Tao veut dire “voie”, mais on pourrait presque le traduire par “machin”, explique-t-il. Avec lui, les Chinois ont inventé le pragmatisme souriant. » Voici huit principes du tao. A utiliser sans modération.


Rechercher l’essence, fuir l’apparence


Les leçons de vie du tao  Si cette voie spirituelle séduit de plus en plus en Occident, c'est sans doute parce qu’elle répond avec simplicité et modernité à nos aspirations existentielles (...).

« Celui qui ne perd pas sa racine peut durer », Lao Tseu

Les taoïstes ont recherché la véritable nature des choses, une démarche qui invite à aller au-delà des apparences. Ainsi, en plein mois de novembre, les Chinois voient déjà le printemps. Ils savent qu’il faut retourner la terre pour préparer les futures floraisons. Le tao privilégie l’être au paraître. « Un taoïste aujourd’hui recherche la simplicité en tout. Aux meubles alambiqués, il préfère la beauté d’un bois brut, explique Gérard Edde, auteur du Chemin du tao (La Table ronde). Aux vêtements synthétiques, la pureté du coton. »


Savoir que l’on est relié au monde et que les rythmes du monde sont en soi...


« Grand est le ciel, grande est la Terre, grand, l’être » « Tao Te King », 25

Le tao offre la vision d’un monde holistique, car il part de l’existence d’un flux d’énergie commun, le « ch’i », qui baigne aussi bien le soleil, les planètes que chaque être humain. « Tout homme, parce qu’il se sait en interaction avec toute chose vivante, se sent donc à sa place dans l’univers », explique Galya Ortega, spécialiste du massage taoïste. Cette conscience du ch’i est à la base de nombreuses techniques aujourd’hui très prisées : le feng shui, qui cherche à harmoniser le ch’i d’une habitation avec l’énergie des personnes qui y vivent, ou l’acupuncture, qui travaille sur les points énergétiques du corps afin d’accorder le « climat intérieur » de chaque individu avec la saison qui arrive, et prévenir ainsi les maladies.


En toute chose, reconnaître la danse du yin et du yang


« Le yin est ce qui a envie de devenir yang, et le yang, ce qui a envie de devenir yin », Cyrille Javary

Vivre le tao, c’est avoir conscience de ces deux énergies contraires, nées du vide primordial et qui se relaient sans cesse : le yang – qui correspond à la dureté, la masculinité, l’action, l’être, la lumière – succède au yin, qui incarne le féminin, la douceur, la passivité, les ténèbres, le non-être, la nuit. Dans toute situation, l’une de ces forces succédera à l’autre. Aussi, pour trouver l’harmonie, on recherchera sans cesse le point d’équilibre entre les deux. En cuisine, on élaborera des menus qui associent aliments yin (sucre, fruits, légumes verts, etc.) et yang (viande, œufs, fruits de mer, etc.). Dans la vie quotidienne, on alternera des temps de repos (yin) et d’action (yang), de retour à soi (yin) et d’extériorisation (yang). « Et le tao nous rappelle que se retirer, attitude très yin, peut aussi être une stratégie puissante, car c’est ce qui permet de restaurer l’énergie yang », affirme Cyrille Javary. Parfois donc, reculer, c’est progresser.


S’accorder aux cycles


« Les quatre saisons changent et se transforment continuellement l’une en l’autre. C’est ainsi qu’elles peuvent accomplir la durée du temps » « Yi King », hexagramme 32

Toute chose vivante est soumise à des cycles de destruction et de régénération. Les événements n’échappent pas à cette loi de la mutation : chaque aventure de la vie a ses propres temps d’action et d’immobilisation. La thérapeute américaine Diane Dreher, auteur de The Tao of Womanhood (Quill, New York) affirme que « la sagesse, c’est de savoir reconnaître la fin d’un cycle, de ne pas se battre contre l’incontournable et de savoir quand bouger ». Dans la journée, par exemple, à quelle heure nous sentons-nous au top de notre énergie ? A quel moment décline-t-elle ? Selon Diane Dreher, nous sommes plongés dans la confusion quand nous avons négligé de repérer à quel moment de son cycle en est telle ou telle relation affective ou situation professionnelle qui nous pose problème. Le tao peut alors se faire réconfortant puisqu’il nous chuchote à l’oreille : « Il n’y a qu’une chose qui ne change pas, c’est que tout change tout le temps. »


Résoudre les oppositions


« Sous la pluie, voir le soleil brillant. Dans les flammes, boire à la source fraîche », Anonyme

Pour nous cartésiens, qui pensons en termes de bien ou mal, noir ou blanc, le tao permet de délier les conflits cornéliens qui nous emprisonnent. « Le un se divise toujours en deux » : toute situation se déliera à un moment en une situation yin et une situation yang, rien dans la vie n’est univoque. Le tao nous propose donc de pratiquer la double vision. William Martin, auteur d’un bréviaire taoïste à l’usage des parents d’aujourd’hui (Parents’s Tao Te King - Marlowe and Company, New York), invite à prendre en compte cette dialectique des antagonismes dans l’éducation d’un enfant : « Si vous voulez que vos enfants soient généreux, vous devez d’abord les autoriser à être égoïstes. Si vous voulez qu’ils soient disciplinés, vous devez d’abord les laisser être spontanés. […] Une qualité ne peut être pleinement apprise sans la pleine compréhension de son opposé. »


S’asseoir et oublier


« Le sage rejette toute influence et demeure centré » « Tao Te King », 12

L’un des écrivains taoïstes les plus créatifs, Doctor Barefoot, se définit comme un « guerrier spirituel » (Guerrier urbain, manuel de survie spirituelle - J’ai lu). Individualiste, il méprise la politique car il sait que le travail intérieur prime sur tout et que pour agir en accord avec le tao, il faut d’abord être à l’écoute de sa nature profonde. « N’oubliez jamais : tout ce que vous voyez à la télévision, tout ce que vous lisez sur le Net, dans la presse ou dans les livres, tout ce que vous entendez à la radio, tout (y compris mon guide) est la pensée d’un autre. » Pour lui comme pour les ermites du VIe siècle avant J-C, la sagesse vient de l’intuition intérieure. Pour contacter celle-ci, une seule voie : entrer dans le silence intérieur et méditer. « C’est la “voie de l’eau”, explique Gérard Edde. On ne médite pas pour gagner plus de sagesse ou de sérénité mais, au contraire, on s’assoit pour perdre chaque jour quelque chose : une idée erronée, un mauvais comportement, une émotion conflictuelle… et ainsi rejoindre l’unité primordiale. »


Vivre l’acte sexuel comme un puissant échange énergétique

« Pendant l’amour, l’homme prend le yin qui lui manque et la femme, le yang dont elle a besoin », Gérard Edde


Aujourd’hui, le « tao sexuel » apparaît comme une invitation à l’extase perpétuelle. En réalité, si les ermites du VIe siècle avant J-C ont mis au point ces techniques sophistiquées d’union sexuelle – qu’ils pratiquaient avec des prostituées et suivant un calendrier très précis –, c’était avant tout pour purifier leur énergie vitale. Rien de romantique donc, dans cette pratique qui, comme le qi gong ou la méditation, a pour but essentiel de favoriser l’union avec le tao : « La maîtrise et la rigueur nécessaires aux amants étaient liées à leur manque de passion amoureuse », analyse Gérard Edde. L’acte sexuel est vécu comme un puissant moment d’échange énergétique, ayant à ce titre des répercussions sur toute la vie : « Lorsque votre énergie sexuelle circule librement dans tout le corps (et pas seulement dans les parties génitales), vous vous sentez plus élevé spirituellement et davantage connecté à vos impulsions », déclare Doctor Barefoot.


Apprendre à « nourrir la vie »

« Les hommes d’autrefois respiraient profondément jusqu’aux talons », Tchouang Tseu

Les premiers taoïstes, qui affirmaient leur désir d’atteindre l’immortalité, ont mis au point des centaines de techniques de régénération interne. Ces pratiques millénaires n’ont pas bougé d’un pouce. Vivre dans le tao, à notre époque, revient encore à prendre conscience de l’énergie vitale qui est en soi et à la faire fructifier grâce à ces techniques raffinées : taï-chi, qi gong (les « gymnastiques de santé »), massages taoïstes, médecine chinoise préventive, acupuncture, respiration énergétique, etc. Aujourd’hui, les cours permettant de s’initier fourmillent. Mais n’oublions pas le défi essentiel sur lequel elles ont été conçues : chacun doit savoir se régénérer, et devenir ainsi de plus en plus autonome. A chacun son tao, donc.


Confucius remis en question

Le taoïsme est un courant philosophique né dans le sud de la Chine au VIe siècle avant J-C. La doctrine de Confucius avait alors le monopole en matière de pensée. Concernant aussi bien les mœurs que la politique, cet ordre établi du « bien pensant » fut remis en question par Lao Tseu (Vieille Oreille longue). Ancien conseiller de la cour royale, celui-ci refusa de cautionner plus longtemps le pouvoir impérial qu’il jugeait décadent, quitta la société et entreprit un voyage au cours duquel il écrivit le “Tao Te King” (“Le Livre de la voie et de la vertu”). Ce texte fondateur déroulant les préceptes clés de la philosophie taoïste est un recueil de maximes, d’aphorismes et de dictons, divisé en quatre-vingt-un chapitres. Les deux autres pères du taoïsme sont Tchouang Tseu et Lie Yukou.


Témoignage : « Grâce au tao, je ne me sens jamais découragée »


Pascale, 49 ans
« C’est dans un cours de médecine chinoise que j’ai entendu parler du tao pour la première fois. J’ai plongé dans cette philosophie de vie avec soulagement et plaisir. Elevée dans un pensionnat suisse catholique, je vivais dans la culpabilité. Le tao m’a appris le sens des responsabilités. Je sais grâce à lui que tout (les êtres, les situations, les lieux, etc.) est objet de mutation permanente.

Par exemple, si j’ai un problème, je n’oublie jamais que « le moins désagréable » succède toujours au « désagréable ». Aussi, je me décourage rarement. Et cela va aussi dans l’autre sens : une situation heureuse, elle non plus, ne dure pas. Le tao m’a également appris la force du “non-agir”. Il y a des moments où je suis en rétraction. Il vaut mieux pour moi ne pas bouger.

Avant j’étais impatiente. Aujourd’hui, j’attends que le cycle s’accomplisse. Enfin, j’ai découvert ce qui me ressource en profondeur et à tous les niveaux de mon être : la nature. Chaque matin, je vais dans mon jardin et ainsi, je me sens reliée à l’univers. Il ne m’en faut pas plus que ça. »



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