lundi 26 mars 2012

"EXISTENCE, PLENITUDE ET VACUITE"


Le rien habituellement nous effraie. Quand nous attendons un quelque chose (une plage au bout de la route), et que nous nous rendons compte qu’il n’y a rien (un terrain vague), nous sommes déçus, désappointés. Le rien, c’est comme une frontière du néant. Il faut donc s’accrocher à quelque chose plutôt qu’à rien. Par définition un « rien » ne permet pas d’accrocher quoique ce soit ! Il semble que cette angoisse soit la même que celle qui est présente dans la métaphysique. La question que pose déjà les premiers philosophes est en effet invariablement : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Et si le rien était premier ? Il est étrange de voir que sur ce point la pensée orientale diffère considérablement, quand il s’agit d’apprécier l’importance du rien. La Vacuité, expliquent les grands textes indiens, est sous-jacente à toutes choses. C’est de la Vacuité qu’émerge l’Univers infini. S’il y a quelque chose, c’est seulement à partir de la Vacuité. La vacuité n’est pas un simple vide d’objet, mais un potentiel infini de formes. La pensée indienne situe justement la Plénitude absolue de la Conscience dans l’immersion dans la Vacuité. 

Est-ce à dire que l’existence doive être pensée à partir du Rien ? Est-ce une peur très occidentale qui nous maintient à distance de la plénitude de l’existence dans la Vacuité ? Dans quelle mesure l'idée même d'existence enveloppe-t-elle le vide ?


Le néant comme absence d’objet

Tout d’abord, que signifie le « rien » comme absence de quelque chose ? Si quelqu’un me dit qu’il y a après la deuxième rue une jolie demeure dans le style du XVIIème, je puis le croire et m’y rendre… pour constater qu’en fait c’était une erreur ou une tromperie. Au fond de l’impasse, un terrain vague ! Il n’y a rien, là où j’attendais quelque chose. Mais attention, soyons précis. Je dis qu’il n’y a rien seulement en effectuant une comparaison et en projetant une attente. Comme cette attente n’est pas satisfaite, je reste avec un creux, un manque et je dis : « c’est une mauvaise blague, il n’y a rien à voir » ! En fait, si j’enlève la surimposition de l’attente, il y a bien quelque chose et pas rien, il y a un terrain vague. Cela est. C’est ainsi. Cela ne correspond pas à mon attente, mais cela est.  On peut raisonnablement supposer qu’un animal qui vit sans attente, projet ne serait pas surpris. Il n’y a pour lui aucun néant. Il n’y a que l’Etre. J’invente le rien en posant une absence, un vide. Mais seul l’Etre est présent et pleinement présent dans la perception. Bergson écrit dans L’évolution créatrice : « Un être qui ne serait pas doué de mémoire ou de prévision ne prononcerait jamais ici les mots de ‘vide’ ou de ‘néant’ ; il exprimerait simplement ce qui est et ce qu’il perçoit ; or ce qui est et ce qu’on perçoit, c’est la présence »… « Il n’y a d’absence que pour un être capable de souvenir et d’attente ».

Je ne peux pas voir un néant, je ne peux pas identifier un vide. Je ne peux que me le représenter. « On ne saurait imaginer un néant, sans s’apercevoir, au moins confusément, qu’on l’imagine ». Comme, dans l’état habituel de ma vigilance, ce qui existe est représenté comme quelque chose quand il n’y a pas la chose attendue, je dis qu’il n’y a rien. J’entre dans mon nouvel appartement. L’ancien locataire a retiré les meubles. Je dis : « il n’y a rien ». Je suppose donc que l’existence est forcément dans l’ordre des choses qui existent. Pas de chose, pas d’existence. Le vide. Le néant. 

Cependant, ce n’est peut être là qu’une conception très superficielle du néant, qui ne le voit que comme absence de quelque chose. Comme si l’Etre devait impérativement se peupler d’ustensiles ménagers, d’outils, de gadgets, voire de personnes ou d’animaux, d’un fond musical ou des grattements d’une souris. Quelque chose quoi !  Pas rien !  Pour l’ego vigilant, l’existence est spontanément posée comme chosique. Cela permet au mental de rester très actif, car il peut mitrailler avec des noms ce que la perception lui donne : tiens, un vieux canapé pourri ! Tiens un tournevis qui est resté dans le placard. Tiens, il y a une nichée de mésanges dans la véranda !  Si je m’éveillais le matin dans un lieu inconnu, sans rien que je puisse nommer autour de moi, je serais inquiet, le mental serait dans la stupeur et il induirait l’angoisse. Heureusement, je m’éveille le matin dans un univers familier ou les choses sont bien à leur place. La théière est restée sur la table. Il y a toujours cette toile d’araignée près du meuble. Dès que le mental s’élance, le sens de l’ego se met en mouvement et je me trouve alors, comme par magie, jeté dans un monde qui me précède (il faut que je me dépêche d’aller prendre le petit déjeuner). Cela déstabilise l’ego que les choses ne soient pas à leur place. L’ego aime les arrangements. Il n’aime pas être dérangé. Il serait insécurisé de ne pouvoir mettre autour de lui son ordre, pour maîtriser son monde. Pourtant, même quand je suis surpris, quand je n’attends rien, ce qui est  s’épanouit dans ma perception et de manière très neuve. La donation de l’Etre dans la Manifestation est perpétuelle nouvelle à chaque instant. Ce que fait le mental, c’est tenter d’ordonner à sa manière, de sorte qu’il invente de toutes pièces une absence des choses, là où la Présence est constante. Et justement, la Présence, ce n’est pas la chose ! 

Cette absence cependant a un pouvoir remarquable. Elle possède une puissance de négativité. Elle néantise la perception. A force de vivre dans l’attente, de vivre par procuration dans l’imagination, l’ego ne voit rien et il dénie la présence de ce qui est. Il est ailleurs, il est dans ses attentes, il est dans un futur, dans ce futur de ce qui doit arriver. Pierre doit arriver. Je l’attends. Je l’attends. Rien d’autre ne compte. Le type en face avec son mégot au bord des lèvres, je n’en n’ai rien à faire. Je pense à Pierre qui doit arriver et qui n’est paslà, qui est absent. Son absence contamine ma perception de part en part. Vivre dans l’attente, c’est attendre de vivre et ne pas vivre. Ne pas vivre, c’est rester dans le vide de l’absence. Ce qui n’a rien à voir avec la Vacuité. 

C’est ce qui explique la terreur que nous avons communément du vide, car ce qui nous terrifie ce n’est pas le vide, mais l’absence que nous y mettons. Cette absence se mesure communément à la recherche d’une utilité quelconque. « Si je mène un visiteur dans une chambre que je n’ai pas encore garnie de meubles, je l’avertis ‘qu’il n’y a rien’. Je sais pourtant que la chambre est pleine d’air ; mais comme ce n’est pas sur l’air que l’on s’asseoit, la chambre ne contient rien de ce qui, en ce moment, pour le visiteur et pour moi-même, compte pour quelque chose » ! Ce vide n’est qu’un vide relatif donc. Le vide d’objet et rien d’autre. La représentation commune du vide se résout donc en fait à l’idée d’une substitution de ce qui est à ce qui devrait être, idée qui est accompagnée par le sentiment d’un désir ou d’un regret.

Le malaise le plus commun de l’existence et de son vide vient de là. Je désire ardemment une personne, une situation, un objet qui a un prix infini à mes yeux et j’échoue dans mes tentatives. Je reste là avec mon désir, les bras ballants, avec l’absence de ce que je voulais posséder. L’absence qui reste seule, néantise tout le reste : « à quoi bon… tout cela n’a pas de sens… d’ailleurs si rien n’existait… » Le malaise est suscité par le conflit entre ce qui est et ce qui devait être. Le sentiment de vide ne vient pas de l’Etre. Il est projeté sur l’Etre. 

La dé-pression, c’est la pression d’une attente qui retombe, une déception qui demeure au lieu de disparaître avec le désir. Le dépit traîne un vide parce qu’il porte une absence. Dans la mesure où un tel état perdure dans la dépression, nous n’avons aucune raison de souhaiter que cette souffrance continue. La négativité du vide liée à l’absence ne contient rien qui mérite qu’on la conserve telle quelle. Elle doit être menée sur sa fin, comme le désir qui l’a fait naître et qui ne veut pas s’effacer comme il est apparu. Le désir voudrait arrêter le Devenir, il voudrait rappeler le passé. Comme il ne peut pas y parvenir, il en est réduit à une lutte stérile qui se crispe sous la forme d’un dépit. Tout ce qui vient s’en va aussi. La Vie s’écoule et ne retient rien indéfiniment. 

La Plénitude de la Vie est dans l’écoulement sans retenue de la Durée où chaque instant crée et recrée en dissolvant toute absence.


Plénitude et Vacuité

Ce vide d’objet est-il un véritable révélateur de la Vacuité ? Quel serait le sens vrai de la Vacuité, si ce n’est pas le vide d’objet et le sentiment d’absence qui l’accompagne ?  C’est là que nous devons faire un saut, par dessus la conception commune du vide pour saisir ce qu’est la Vacuité. 

Pour que j’entende un son, il faut qu’il y ait un silence. Pour que le défilé de l’histoire se déroule au cinéma, il faut un écran blanc. Pour que je puisse meubler ma chambre, il faut qu’il y ait un Espace. C’est le Silence qui rend possible la perception de la musique. C’est l’écran blanc qui rend possible la projection. C’est l’espace qui rend possible tout aménagement. En un sens, c’est ce que nous allons examiner, tout objet est porté par la Vacuité, émane de la Vacuité et retourne à un moment à la Vacuité.

 La physique elle-même est souvent au bord de cette compréhension. Après avoir été pendant longtemps une physique des choses – les atomes – elle est en passe de devenir une physique du champ unifié, le vacuum state. Elle nous apprend que tous ces objets que nous considérons comme solides, y compris notre corps physique, sont constitués de vide. Cela même que l’on y discernerait de plein est en fait une pulsation vibratoire de la Vacuité dont les particules élémentaires elles-mêmes émergent.

 En termes d’astronomie, on pourrait même dire que l’Univers se manifeste à partir de la Vacuité dans laquelle n’existe ni espace, ni temps, ni causalité et que l’espace-temps-causalité jaillit seulement dans le mouvement de la Manifestation, à partir du moment où l’Espace de la Vacuité est tracé de directions, à partir du moment où de l’Un initial surgit la multiplicité et le Devenir. Quand l’Un est devenu « dix mille choses », comme le disent les textes de Lao-Tseu, l’espace a fait son apparition pour permettre à la multiplicité d’exister. Eckhart Tolle le dit très bien : « D’où est-il venu ? Dieu l’a-t-il créé pour y loger l’univers ? Bien sûr que non. Etant donné que l’Espace n’est rien, il n’a pas été créé. Par une belle nuit claire, sortez observer le ciel. Les milliers d’étoiles que vous pouvez voir à l’œil nu ne représentent qu’une fraction infinitésimale de ce qui est là… Il n’y a rien de plus grandiose et de plus majestueux que l’inconcevable immensité et l’immobilité de l’espace. Et pourtant qu’est-ce que c’est ? Le vide, l’immense vide ».

Cela est nommé dans la pensée indienne le non-manifesté, avyakta. Vyakti  est la Manifestation. Le non-manifesté, en tant que Vacuité n’est pas du tout un vide, au sens d’une absence d’objet. La Vacuité n’a pas d’existence propre, une forme qui serait un objet, comme telle ou telle chose. Littéralement, exister sous la forme d’une chose, veut dire se distinguer de, comme nous distinguons une araignée d’une feuille séchée. 

Nous ne pouvons pas distinguer la Vacuité, car elle ne se distingue pas des choses et cependant, elle permet à toutes choses d’être. De même, le silence non plus n’a pas d’existence propre et cependant il rend possible la distinction du son. 

« Que se produit-il si vous détachez votre attention des objets se trouvant dans l’espace et devenez conscient de l’espace lui-même ? Quelle est l’essence de cette pièce ? Les meubles, les tableaux, et le reste se trouvent dans la pièce, mais ils ne sont pas la pièce. Le plancher, les murs et le plafond délimitent la pièce, mais ne sont pas non plus cette pièce. Alors, qu’est ce que l’essence de cette pièce ? L’espace bien sûr » : la Vacuité. En réalité, je ne me rends pas compte dans la vigilance quotidienne que toute perception est portée par le non-manifesté, parce que mon attention est dirigée vers les choses, vers les objets. Parce que la plupart des être humains vivent sur le plan des objets, ils sont dans le tourbillon des occupations objectives. Ils n’ont pas conscience de l’Immobilité qui est pourtant présente avec le changement qui affecte les objets. Ils n’ont pas conscience de la Présence intemporelle de la Vacuité. La vie au pas de course, c’est toujours la poursuite des objets, le devenir fiévreux sans le sentiment de l’Etre. Les tiraillements du temps psychologique. 

Ce que veut dire Eckart Tolle, c’est donc que la Vacuité est toujours-déjà là, pleinement accessible quand nous sommes pleinement présents. « Quand vous êtes complètement et totalement présent, vous retrouvez cette immobilité et cette immensité dans l’espace intérieur paisible qu’est le vide mental». La flèche de l’attention qui part vers l’objet naît en moi du sein de la Vacuité, si bien que je ne vois que ce qu’elle vise, sans avoir de celui qui vise. Le Soi est dans la vigilance même recouvert par l’image de l’objet et finalement pris pour un objet comme un autre : une « chose pensante » : un « moi », un « ego », un « individu », une « personne » !… alors qu’il est dans son essence non-objectif, sans ego, non-individuel, impersonnel. Dans l’état de veille, l’objet apparaît avec le sujet qui est l’ego vigilant. Supprimez cette conscience d’un moi séparé et vous supprimez le concept d’un objet. Il est parfaitement possible de remonter le cours de l’attention en cessant de nourrir l’objet et de mettre fin à la dualité sujet/objet. Cela se produit naturellement dans l’étonnement d’être, cela se produit quand la conscience s’immobilise et revient vers elle-même et que l’attention se retourne.Alors la conscience se suspend dans la Vacuité, elle réintègre le Soi non-duel.

Si la véritable Vacuité n’est pas une simple absence d’objet, mais cela qui rend possible l’apparition d’un objet, il s’ensuit qu’elle est présence sans objet, Présence absolue, Présence qui cohère avec soi, sans distance : pure conscience. 

Dans le Vedânta, elle est aussi décrite comme quatrième état, turiya, tandis que les trois autres, dits relatifs, désignent l’état de veille, l’état de rêve et le sommeil profond. La pure conscience est sous-jacente aux trois autres états relatifs qui la voilent en permanence, comme l’écran est voilé par le film qui est projeté sur lui. La pure conscience ne commence pas, ni ne finit, comme l’état de veille qui vient à se manifester au petit matin, pour se nier dans la chute du sommeil, dans un processus cyclique. Les trois états relatifs de conscience vont et viennent. La pure conscience ne change pas. Ce qui se produit dans l’état d’ignorance, c’est que perpétuellement la pure conscience est voilée  par l’apparition de l’objet. Or ce que montre le Vedânta,  c’est que ce voilement peut arriver à sa fin, quand le mouvement intentionnel de la conscience est amené à sa fin. 

Ce qui reste alors est Plénitude,la Vacuité sans objet. La pure conscience n’est pas un simple vide, elle est la potentialité infinie d’où surgit la Manifestation, comme du blanc surgissement toutes les couleurs qui y sont contenues. Un texte ancien des Upanishads  dit que purna, la Plénitude est ici et là, que si l’on retire les objets, la plénitude reste, parce que la Vacuité n’est pas une simple absence d’objet, un espace vide de toute potentialité, mais qui contient en puissance toutes les potentialités.

« La Conscience est notre véritable nature, nous pouvons être dépourvus de sensation, de pensées, mais jamais de Conscience. On ne peut l’atteindre comme un objet. Elle est présence vécue dans l’absence de toutes choses, elle apparaît s’évanouir avec leur apparition, mais il arrive un moment où elle est présence constante, même avec des objets ». C’est là un point capital : La pure conscience n’a rien à voir avec l’objet et l’objet en réalité ne peut pas l’éclipser entièrement. Elle se situe antérieurement à la dualité sujet/objet qui est la caractéristique sur la base de laquelle nous vivons dans l’état de veille. Cela explique la teneur de la réponse de Jean Klein :

« Comment pourrais-je avoir accès au vide ?
Eliminez les meubles et ce qui restera est un vide, mais hélas, une absence de meubles seulement ». 

Tout effort intentionnel pour vider la conscience, calmera peut être la pensée, mais ne suffit pas à faire apparaître la Vacuité. Parce qu’il y a dans l’effort l’intention, il y a choix, il y a objet et donc encore un sujet spécifique. Un ego. Seule une attention sans choix,  sans attente laisse respirer la Vacuité et la conscience du Soi.

 L’état méditatif du silence sans objet, que l’on croit d’ordinaire lié à une pratique n’est pas le résultat d’un effort quelconque. « L’état méditatif, notre vraie nature, n’en n’est pas à proprement parler, il est la substance, le support de tout état, d’où rien ne s’anticipe, ne se projette, où il n’existe aucune tension vers un but, un résultat. Etant toute présence silencieuse, il n’est ni intérieur, ni extérieur, il est non localisé physiquement ou psychiquement, hors de l’espace et du temps, il est Etre ».

Nous sommes donc ici très loin de la conception ordinaire du vide tirée de l’expérience de l’état de veille, de cette expérience qui fait naître l’angoisse et qu’a souvent privilégié la philosophie occidentale. L’angoisse ne conduit jamais à la Vacuité. Elle appartient entièrement au domaine du sujet/objet. Toutes les méprises que l’occident fait sur la compréhension indienne de la Vacuité viennent de là. On surimpose à la Vacuité des caractéristiques qui ne sont que celles du vide d’objet et du sentiment trouble qui l’accompagne. Dès lors, ces préjugés finissent par faire obstacle, et il devient impossible à un intellect conditionné à ce mode occidental de représentation de saisir la Vacuité telle qu’elle est approchée dans le Bouddhisme, le Zen et dans le Vedanta.

La voie sans tête

Pour mettre fin à ces préjugés, empruntons quelques éléments à Douglas Harding dans Renaître à l’évidence[12],  ce sera au moins une désobstruction de notre vision habituelle par l’humour ! En effet Harding a le culot de vouloir montrer qu’il faut couper la tête du mental pour  retrouver l’évidence originelle de la Vacuité !


Douglas Harding raconte au début cette expérience :
« Le plus beau jour de ma vie – ma nouvelle naissance en quelque sorte – fut le jour où je découvris que je n’avais pas de tête. Ceci n’est pas un jeu de mots, une boutade pour susciter l’intérêt coûte que coûte. Je l’entend tout à fait sérieusement : je n’ai pas de tête.
Je fis cette découverte il y a dix-huit ans, lorsque j’en avais trente-trois. Tombée soudainement du ciel, elle répondait néanmoins à une recherche obstinée ; pendant plusieurs mois, j’avais été absorbé par la question : qu’est-ce que je suis ? Que cette découverte se soit produite dans les Himalayas importe peu ; c’est pourtant, dit-on, un lieu propice à des états d’esprit supérieurs. Quoi qu’il en soit, ce jour, très clair, très calme, et cette vue du haut de la crête où je me trouvais, par-delà les brumes bleues des vallées, vers la plus haute chaîne de montagnes du monde, avec parmi ses cimes enneigées, le Kanchenjunga et l’Everest, voilà sans doute ce qui rendit cette scène digne de la vision la plus haute.

Il M’arriva une chose incroyablement simple, pas spectaculaire le moins du monde : j’arrêtai de penser. Un état étrange, à la fois alerté et engourdi, m’envahit. La raison, l’imagination et tout le bavardage mental prirent fin. Pour la première fois, les mots me firent réellement défaut. Le passé et l’avenir s’évanouirent. J’oubliais qui j’étais, ce que j’étais, mon nom, ma nature humaine, animale, toute ce que je pouvais appeler mien. C’était comme si à cet instant, je venais de naître, flambant neuf, sans pensée, pur de tous souvenirs. Seul subsistait le Maintenant, ce moment présent et ce qu’il me révélait en toute clarté. Voir, cela suffisait[13] ». 
Voir et voir quoi ? Deux jambes de pantalon couleur kaki ! Voir n’inclue pas la représentation d’une tête, car voir  ne contient que ce qui est réellement manifesté dans l’expérience et rien d’autre. Le voir  c’est toujours ici et maintenant dans l’exactitude de la situation donnée, sans rien au-delà. Tout ce qui est représenté  au-delà est seulement pensé et pas vu.  Le mental est l’outil qui élabore les constructions mentales de la représentation. Le mental n’est pas l’Intelligence intuitive qui voit. Il est très important de regarde de près l’accès à l’expérience. Il y a eu avant le travail souterrain du questionnement : qu’est-ce que je suis ?  Puis le lâcher-prise de la promenade dans les Himalayas, puis le surgissement de la réponse spontanée, dans le relâchement complet de toute intention et ce relâchement ne donne l’éclosion de la compréhension que dans le silence du mental. 

Et le silence du mental, c’est la fin de la représentation : de ce que je suis. Oubli de tous les ouï-dire que j’ai pu colporter jusqu’ici sur mon essence : nature humaine, nature animale, identité sociale. En bref tout ce que j’appelle mien, ce qui est une définition exacte de la nature même de l’ego. Fin de l’ego dans le silence de la pensée. En l’absence de la pensée, il ne peut pas y avoir de « moi ». Il n’y  a pas non plus de temps psychologique, avec la dictature du futur, le poids du passé et l’urgence inquiète du présent. « Seul subsistait le Maintenant, ce moment présent et ce qu’il me révélait en toute clarté ». Le flambant neuf ne peut apparaître que dans la majesté du présent, vierge de tout passé et de tout lendemain. C’est là que se situe le voir en toute clarté, désencombré de ses constructions mentales. 

Ce qui est remarquable chez Harding, c’est qu’ayant goûté au voir, il y reste fidèle,  au lieu de revenir à ses anciennes opinions – opinions qui étaient fondées entièrement sur du ouï-dire. Or le voir ne révèle qu’une chose : le pantalon et le plastron ne débouchent sur rien. Pas de tête. Mais ce « rien » est ici et là bas, ici et partout : « Je découvris instantanément que ce rien, ce trou où aurait dû se trouver une tête, n’étais pas une vacuité ordinaire, un simple néant. Au contraire, ce vide était très habité. C’était un vide énorme, rempli à profusion, un vide qui faisait place à tout – au gazon, aux arbres, aux lointaines collines ombragées… J’avais perdu une tête et gagné un monde[14] ». 

Le ouï-dire, c’était le regard d’un autre sur moi, non pas mon regard « c’est toujours l’autre qui a des yeux et un visage pour les encadrer ; jamais cet être-ci ». C’est par ce regard que je me suis moi-même représenté comme un corps livré au regard de l’autre. C’est dans cette vision étrangère que « je m’étais confusément représenté à moi-même comme l’habitant de cette maison qu’est mon corps, et voyant le monde à travers deux fenêtres rondes ». Seulement, à suivre exactement l’expérience, à suivre le voir,  je ne découvre rien de tel. Mon expérience, en pleine lucidité, c’est une fenêtre ouverte sans « moi » pour voir, Vacuité qui est ici et partout, communiquant indéfiniment avec elle-même. Si la vacuité ordinaire, c’est celle de l’absence d’objet ;  la Vacuité réelle n’a rien à voir avec ce néant des attentes angoissées. Elle est Présence, colossale, Unité débordante à profusion et donnant sa place à toutes choses, à la multiplicité. L’Etre donnant existence à toute chose. « Ce paysage superbe, intensément rayonnant dans la clarté de l’air, solitaire est sans soutien, mystérieusement suspendu dans le vide ». L’existence a cette magie extraordinaire d’être soutenue par la Vacuité, portée par l’Etre, et ce qui est remarquable, tout cela « totalement exempt de ‘moi’, indépendant de tout observateur. Sa présence totale était mon absence totale, de corps et d’esprit ». 

Il n’y a de Présence totale qu’en l’absence totale de l’ego et l’effacement de l’ego est spontanément donnée dans l’arrêt des fluctuations du mental, parce que l’ego n’est rien d’autre qu’une forme de pensée repliée sur elle-même et se mettant au centre du monde, mais sans en être réellement le Centre.
Il n’y a rien d’extra-ordinaire dans une telle vision, au sens où elle serait une sorte de révélation mystique d’un au-delà, ni extase, ni rêve, ni révélation ésotérique. L’Eveil, c’est simple et prosaïque. Cela ne paye pas de mine ! C’est seulement « la révélation tant attendue de l’évidence même, un moment de clairvoyance dans l’histoire confuse de ma vie ». Le sommeil de la vie ordinaire, c’est la confusion de la vigilance, avec sous ses caractères : agitation du mental, confusion de l’esprit, harcèlement du devoir-être, occupations toujours rapportées à un ailleurs, conscience de soi fondée sur la représentation mentale d’un  autre, sur des ouï-dire. Quand le carnaval de la pensée prend fin, ce n’est pas quelque chose de neuf qui apparaît, mais seulement quelque chose de faux qui disparaît. « Je cessais d’ignorer une chose que… je n’avais pu voir, égaré par trop d’occupations et de faux fuyant ». 

Qu’est ce que l’Eveil alors ?  « C’était une attention nue, sans jugement, à une réalité qui n’avait pas cessé de me dévisager : mon absence totale de visage. Bref, tout cela était parfaitement simple, ordinaire et direct, au-delà du raisonnement, de la pensée et des mos. En dehors de l’expérience elle-même ne surgissait aucune question, aucune référence, seulement la paix, la joie serein et la sensation d’avoir laissé tomber un insupportable fardeau[15] ». Dans l’évidence, pas de question. L’Eveil est l’état-sans-question. Limpide, joyeux, léger. Sans le fardeau de l’ego et le poids qu’il traîne le plus souvent.L’éveil est légèreté de la conscience, mais en même temps, du sein de la Vacuité, il redonne le monde, car le paradoxe est bien pour Harding, en perdant la tête, d’avoir regagné un monde, comme si justement, pour remettre les pieds sur terre, il fallait couper la tête au mental et à ses errances dans le fantasme. Quand nous disons d’ordinaire « il a perdu la tête ! » que voulons nous dire ? Il plane, il est ailleurs, il est embarqué dans un désir délirant, bref, en réalité, il se prend la tête avec une pensée et en est totalement possédé ! En perdant la tête, au sens où le prend Harding, c’est la vision fausse du mental qui est décapitée. Le je suis  est ramené à sa véritable essence qui n’est rien d’autre que la pure conscience dépourvue de toute identification. Vacuité pure et sans objet et pourtant Vacuité qui est Plénitude de l’Invisible, saturation de la Présence. Aussi comprenons-nous que dans cette droite logique, Harding ait délibérément proposé un cheminement qu’il appelle « la voie sans tête » ! Voie sans guru, sans église, sans organisation, voie de la compréhension immédiatement accessible de la Vacuité.
   
Alors pourquoi quelque chose plutôt que rien ? Mais parce que le rien est cela même à partir duquel un quelque chose peut apparaître ! Le mystère de l’existence, c’est l’existence même, sans pourquoi. Sans question. Libre réalité. Impériale Vacuité qui laisse-être toutes choses sans juger. Ainsi, la Vacuité n’est pas simplement à côté des choses, ou supposée par les choses, elle les précède essentiellement. Elle est le champ dans lequel la dualité sujet/objet vient à se manifester, le champ du possible dont le réel est la manifestation. La peur du vide que nous connaissons d’ordinaire est liée à la conscience de l’ego et à son empire, à la projection dans le temps psychologique de la peur. 

La Vacuité n’est pas effrayante, elle n’est pas un simple néant qui minerait l’Etre et le menacerait à chaque instant. Elle est la libération de toute peur et la fin de toute angoisse. 

La mécompréhension occidentale de la Vacuité tient donc en fait à une représentation de l’ego et à rien d’autre. La Vacuité de l’orient fait peur parce que nous nous accrochons dé­s­espérément à notre petite personne et que ce moi résiste de toutes ses forces face à la Réalité, luttant pour sa reconnaissance dans un monde conflictuel qui est le sien. Mais qui est au cœur de l’ego ? Qu’y a-t-il au centre de la roue ? Un moyeu immobile. Et au centre du moyeu, il y a un vide, il y a la Vacuité, le Centre qui est à la fois partout et nulle part. ce que le Vedânta dénomme le Soi, l’âtman. Dans Lumière du non-dualisme, G. Vallin montre magistralement qu’il y a ainsi deux représentations du vide, la Vacuité telle que l’orient l’a toujours comprise et le néant tel que Sartre se le représente. Or, explique-t-il, justement en occident, le refus de la Vacuité « paraît conduire à l’affirmation du néant, tel qu’il apparaît notamment dans le ‘nihilisme’ de la première philosophie de Sartre. L’ego qui ne se pose plus en continuité avec le Soi… est condamné à découvrir son vide[16] ».


[1]           Bergson. "L’évolution créatrice"p.281.
[2]           p. 279.
[3]           Id p.297.
[4]           Id p.283.
[5]           Eckart Tolle. "Le pouvoir du moment présent". p.133-134.
[6]           Id.  p.131.
[7]           Id p.134.
[8]           cf. sur ce sujet lire les textes de Jean Klein, par exemple "La joie sans objet", "Mercure de France" et "La conscience et le monde" Edition  L’originel.
[9]           Jean Klein. "La joie sans objet" p.58.
[10]          Id p.53.
[11]          Id p.55.
[12]          Douglas Harding. " Renaître à l’évidence" Courier du livre.
[13]          Id p.21-27.
[14]          Id.
[15]          Id p.27.
[16]          Georges Valin ."Lumières du non-dualisme" P.U.N. p. 161.


Serge Carfantan

samedi 18 février 2012

"LA PSY TRANSPERSONNELLE ET LES SPIRITUALITES ORIENTALES"


Après des pionniers comme Jung, et à partir des années 60, la psychologie occidentale a été touchée par l’influence du Bouddhisme, du Védisme ou du Védantisme. Une nouvelle approche est issue de cette rencontre : le transpersonnel.

Pour beaucoup de Français, le terme transpersonnel est assez nouveau, sinon inconnu ; mais, aux Etats-Unis, voilà quarante ans qu’Abraham Maslow, philosophe, anthropologue et psychologue, créa cette psychologie transpersonnelle qui, comme il le souhaitait, fit « entrer dans le domaine de la science tous les problèmes laissés aux non-scientifiques ».

Maslow, en mettant à jour l’importance, dans la santé psychique, de la sécurité, de l’intégration sociale, de l’estime de soi et de la réalisation de soi, contribua grandement à ouvrir la voie de la psychologie humaniste dans une Amérique partagée entre le behaviorisme et le freudisme, mais il donna surtout l’impulsion à une véritable éthique du dépassement de soi qui anime encore, de nos jours, les transpersonnalistes les plus sérieux.

D’autres grands thérapeutes et penseurs américains, comme Grof, Wilber ou Vaughan, sont ensuite venus enrichir le transpersonnel qui, aujourd’hui, est une des branches de la psychologie les plus dynamiques et populaires du nouveau continent.

En Europe, bien que le mot transpersonnel n’ait guère été employé avant une date relativement récente, la route qui y menait fut plus que largement ouverte par d’admirables thérapeutes tels que Carl Gustav Jung et sa psychologie analytique, Robert Assagioli et sa psychosynthèse, Robert Desoille et son rêve éveillé, Jacques Kalmar et son ontanalyse, Victor Frankl et sa logothérapie...

Tous ont contribué, avant la lettre, à l’avènement de cette psychologie transpersonnelle qui, comme l’écrivait James Fadiman, fondateur du Journal of Transpersonnal Psychology, « se caractérise par un ensemble de conceptions partagées par des personnes ayant vécu certains états non habituels de conscience ».

Ces états non ordinaire de conscience : phénomènes parapsy, transe, méditation, psychédélisme, expériences paroxystiques, semblent donc au coeur de l’investigation du transpersonnel.

Mais, le choix de ce mot, lui-même, correspond surtout à un besoin de dépasser le stade de la personnalité, d’échapper au sentiment d’être une identité séparée. Et c’est bien en cela que les psychologues transpersonnels se rattachent à la philosophie orientale qui considère le moi séparé comme une illusion.

Ainsi, la psychologie et les psychothérapies transpersonnelles, en réalité, ne se bornent pas à l’exploration des états de conscience altérés, mais veulent s’intéresser aux perturbations résultant de l’enfermement des potentiels illimités de la Conscience dans les structures limitées de l’ego.

Si le psy transpersonnaliste admet, comme le psy personnaliste, qu’un équilibre psychologique est souhaitable, sa préoccupation essentielle reste tout de même cette part infinie de lui-même qu’il ne connaît pas et ne peut pas connaître, et qui pourtant n’est autre que la Réalité.

En fait, la grande différence entre les deux approches, personnelle et transpersonnelle, est de même nature que celle qui existe entre physique et métaphysique : alors que la psychologie classique observait les phénomènes psychiques observables, sans tenir compte de l’inobservable, la psychologie transpersonnelle tente d’observer, dans les phénomènes observables, l’incidence de ce qui n’est pas directement observable.


Les sept niveaux de la psychologie transpersonnelle

La psychologie transpersonnelle n’exclue toutefois pas les autres écoles psychologiques, mais elle les replace dans une hiérarchie tenant compte des différents niveaux de conscience. Dans sa Psychologia Perennis, Ken Wilber, rédacteur en chef de la revue ReVision, répertorie ces niveaux de conscience.

1/ Le premier niveau d’identification est celui de l’Esprit que l’on appellera Brahman, Tao ou Divinité. L’Esprit est ce qui Est, sans espace ni temps. Ce niveau de conscience est le seul état Réel. Il n’est donc ni anormal, ni, surtout, pathologique.

2/ Le niveau transpersonnel correspond aux Archétypes, à ce que Jung appelait l’inconscient collectif.

3/ Au niveau existentiel, l’identification s’opère sur l’organisme psychophysique total. La ligne de démarcation, entre soi et autrui, commence à ce niveau.

4/ Le niveau biosocial correspond à la grille de lecture culturelle.

5/ Le niveau de l’ego diffère en ceci du niveau existentiel, que l’individu ne s’identifie plus à son organisme psychophysique réel, mais à l’image qu’il a de lui-même.

6/ L’individu se ressentant comme un esprit dans un corps, les processus intellectuels s’engrènent... et c’est ce qui correspond au niveau philosophique.

7/ Le niveau de l’ombre, enfin, correspond à une identification à la persona. Ce dernier stade d’identification correspond à la maladie mentale, lorsque l’individu a rejeté dans l’ombre de l’inconscient une part de sa personnalité.

« A mesure que progresse l’évolution », écrivait Ken Wilber, « le sentiment de soi se différencie, tour à tour, de chaque niveau ou, pour ainsi dire, s’en dévêt. C’est à dire que, finalement, le soi se désidentifie de cette structure, de façon à s’identifier à la structure émergente suivante, d’un ordre plus élevé. Nous pourrions dire encore que le soi se détache de son identification exclusive à la première structure. Notons que le soi, se trouvant différencié à partir de la structure inférieure, il transcende cette structure et peut ainsi opérer sur elle en employant les capacités qu’offre la structure nouvellement émergente ».

Mais hélas, en réalité tout n’est pas toujours si simple, ni si fluide ; et le passage d’un niveau à l’autre provoque bien souvent des mouvements de recul, des retours en arrière. Et ces retours, s’opposant à l’ascension de la conscience, s’accompagnent nécessairement de pathos, de souffrance.

On voit donc le danger que représente la confusion dans laquelle se débat la psychologie conventionnelle, confusion entre les causes des diverses manifestations psychopathologiques, qui conduit trop souvent le thérapeute personnaliste à ramener son patient au niveau de conscience dont il doit précisément se détacher pour cesser de faire souffrir sa conscience.

Les cinq niveaux de la thérapie transpersonnelle

Au contraire des psy personnalistes, les transpersonnalistes, reconnaissant différents niveaux de conscience, travaillent à différents niveaux de thérapie :

1/ Les thérapies au niveau de l’ego : Lorsqu’un individu a restreint son identification au niveau de la persona, il est bien évident que le ramener au niveau de l’ego sera salutaire. Puisque, dans ce cas, il a rejeté dans l’ombre une partie de l’image qu’il avait de lui-même, il convient effectivement de la lui rendre à nouveau consciente, de restaurer cette image, cet ego.

2/ Les thérapies au niveau existentiel : Il ne s’agit plus, ici, de restaurer l’ego, mais, lorsque ce dernier a commencé à se dissoudre, et que diverses crises de dépersonnalisation se font sentir, d’installer l’identification dans l’organisme psychophysique total. Les fantasmes intellectuels du niveau philosophique, tels que la division du corps et de l’esprit, disparaissent, et l’unité psychophysique apparaît à la conscience. Les thérapies de ce niveau visent donc à élargir l’identité à l’ensemble de l’organisme.

3/ Les thérapies du niveau biosocial vont chercher en quoi le conditionnement socioculturel peut limiter l’expérience de l’organisme psychophysique.

4/ Les thérapies du niveau transpersonnel : A ce niveau, l’ensemble des dualismes tels que persona-ombre, ego-corps, organisme-environnement, est suspendu, en même temps que, par voie de conséquence, toute névrose individuelle est éliminée. La thérapie propre à ce niveau va donc consister dans la pratique de la véritable attention, celle qui naît avec le Témoin, avec cette capacité de la conscience à relier les paires d’antagonismes dans une observation sans jugement. Nous atteignons ici à la véritable auto-guérison où les dernières illusions se résorbent dans et par le Regard.

5/ Les thérapies au niveau de l’Esprit : C’est la dissolution du Témoin - qui restait clivé de ce dont il était témoin - et par conséquent de la dernière dualité, le Témoin et ce dont il est témoin ne faisant plus qu’un.

Jean-Claude Cartier


A visiter:  le site de Patrick Baudin:   http://holotropique.free.fr/index.htm

mercredi 15 février 2012

"EN FINIR AVEC LA SOUFFRANCE"


« La douleur et la souffrance sont inévitables tant et aussi longtemps que vous êtes identifié à votre mental, c'est-à-dire inconscient spirituellement parlant. Je fais ici surtout référence à la souffrance émotionnelle, également la principale cause de la souffrance et des maladies corporelles. Le ressentiment, la haine, l'apitoiement sur soi, la culpabilité, la colère, la dépression, la jalousie, ou même la plus petite irritation sont sans exception des formes de souffrance.

Et tout plaisir ou toute exaltation émotionnelle comportent en eux le germe de la souffrance, leur inséparable opposé, qui se manifestera à un moment donné. N'importe qui ayant déjà pris de la drogue pour "décoller" sait très bien que le "planage" se traduit forcément par un "atterrissage", que le plaisir se transforme d'une manière ou d'une autre en souffrance. Beaucoup de gens savent aussi d'expérience avec quelle facilité et rapidité une relation intime peut devenir une source de souffrance après avoir été une source de plaisir. Si on considère ces polarités négative et positive en fonction d'une perspective supérieure, on constate qu'elles sont les deux faces d'une seule et même pièce, qu'elles appartiennent toutes deux à la souffrance sous-jacente à l'état de conscience dit de l'ego, à l'identification au mental, et que cette souffrance est indissociable de cet état.

Il existe deux types de souffrance : celle que vous créez maintenant et la souffrance passée qui continue de vivre en vous, dans votre corps et dans votre mental. Maintenant, j'aimerais vous expliquer comment cesser d'en créer dans le présent et comment dissoudre celle issue du passé.

La plus grande partie de la souffrance humaine est inutile. On se l'inflige à soi-même aussi longtemps que, à son insu, on laisse le mental prendre le contrôle de sa vie.

La souffrance que vous créez dans le présent est toujours une forme de non-acceptation, de résistance inconsciente à ce qui est. Sur le plan de la pensée, la résistance est une forme de jugement. Sur le plan émotionnel, c'est une forme de négativité. L'intensité de la souffrance dépend du degré de résistance au moment présent, et celle-ci, en retour, dépend du degré d'identification au mental. Le mental cherche toujours à nier le moment présent et à s'en échapper. Autrement dit, plus on est identifié à son mental, plus on souffre. On peut également l'énoncer ainsi :

PLUS ON EST À MÊME DE RESPECTER ET D'ACCEPTER LE MOMENT PRÉSENT, PLUS ON EST LIBÉRÉ DE LA DOULEUR, DE LA SOUFFRANCE ET DU MENTAL.

Tant que vous êtes incapables d'accéder au pouvoir de l'instant présent, chaque souffrance émotionnelle que vous éprouvez laisse derrière elle un résidu. Celui-ci fusionne avec la douleur du passé, qui était déjà là, et se loge dans votre mental et votre corps. Bien sûr, cette souffrance comprend celle que vous avez éprouvée enfant, causée par l'inconscience du monde dans lequel vous êtes né.

Cette souffrance accumulée est un champ d'énergie négative qui habite votre corps et votre mental. Si vous la considérez comme une entité invisible à part entière, vous n'êtes pas loin de la vérité. Il s'agit du corps de souffrance émotionnel. Il y a deux modes d'être : latent et actif. Un corps de souffrance peut être latent 90 % du temps. Chez une personne profondément malheureuse, cependant, il peut être actif tout le temps. Certaines personnes vivent presque entièrement dans leur corps de souffrance, tandis que d'autres ne le ressentent que dans certaines situations, par exemple dans les relations intimes ou les situations rappelant une perte ou un abandon survenus dans leur passé, au moment d'une blessure physique ou émotionnelle. N'importe quoi peut servir de déclencheur, surtout ce qui fait écho à un scénario douloureux de votre passé. Lorsque le corps de souffrance est prêt à sortir de son état latent, une simple pensée ou une remarque innocente d'un proche peuvent l'activer.

Le corps de souffrance ne désire pas que vous l'observiez directement parce qu'ainsi vous le voyez tel qu'il est. En fait, dès que vous ressentez son champ énergétique et que vous lui accordez votre attention, l'identification est rompue. Et une dimension supérieure de la conscience entre en jeu. Je l'appelle la présence. Vous êtes dorénavant le témoin du corps de souffrance. Cela signifie qu'il ne peut plus vous utiliser en se faisant passer pour vous et qu'il ne peut plus se régénérer à travers vous. Vous avez découvert votre propre force intérieure. Vous avez accédé au pouvoir de l'instant présent.

Plusieurs corps de souffrance sont exécrables mais relativement inoffensifs, comme c'est le cas chez un enfant qui ne cesse de se plaindre. D'autres sont des monstres vicieux et destructeurs, de véritables démons. Certains sont physiquement violents, alors que beaucoup d'autres le sont sur le plan émotionnel. Ils peuvent attaquer les membres de leur entourage ou leurs proches, tandis que d'autres préfèrent assaillir leur hôte, c'est-à-dire vous-même. Les pensées et les sentiments que vous entretenez à l'égard de votre vie deviennent alors profondément négatifs et autodestructeurs. C'est ainsi que les maladies et les accidents sont souvent générés. Certains corps de souffrance mènent leur hôte au suicide.

Si vous pensiez connaître une personne, ce sera tout un choc pour vous que d'être pour la première fois confrontée soudainement à cette créature étrange et méchante. Il est cependant plus important de surveiller le corps de souffrance chez vous que chez quelqu'un d'autre.

Remarquez donc tout signe de morosité, peu importe la forme qu'elle peut prendre. Ceci peut annoncer le réveil du corps de souffrance, celui-ci pouvant se manifester sous forme d'irritation, d'impatience, d'humeur sombre, d'un désir de blesser, de colère, de fureur, de dépression, d'un besoin de mélodrame dans vos relations, et ainsi de suite. Saisissez-le au vol dès qu'il sort de son état latent.

Le corps de souffrance veut survivre, tout comme n'importe quelle autre entité qui existe, et ne peut y arriver que s'il vous amène à vous identifier inconsciemment à lui. Il peut alors s'imposer, s'emparer de vous, "devenir vous" et vivre par vous. Il a besoin de vous pour se "nourrir". En fait, il puisera à même toute expérience entrant en résonance avec sa propre énergie, dans tout ce qui crée davantage de douleur sous quelque forme que ce soit : la colère, un penchant destructeur, la haine, la peine, un climat de crise émotionnelle, la violence et même la maladie. Ainsi, lorsqu'il vous aura envahi, le corps de souffrance créera dans votre vie une situation qui reflétera sa propre fréquence énergétique, afin de s'en abreuver. La souffrance ne peut soutenir qu'elle-même. Elle ne peut se nourrir de la joie, qu'elle trouve vraiment indigeste.

Lorsque le corps de souffrance s'empare, vous en redemandez. Soit vous êtes la victime, soit le bourreau. Vous voulez infliger de la souffrance ou vous voulez en subir, ou bien les deux. Il n'y a pas grande différence. Vous n'en êtes pas conscient, bien entendu, et vous soutenez avec véhémence que vous ne voulez pas de cette souffrance. Mais si vous regardez attentivement, vous découvrez que votre façon de penser et votre comportement font en sorte d'entretenir la souffrance, la vôtre et celle des autres. Si vous en étiez vraiment conscient, le scénario disparaîtrait de lui-même, car c'est folie pure que de vouloir souffrir davantage et personne ne peut être conscient et fou en même temps.

En fait, le corps de souffrance, qui est l'ombre de l'ego, craint la lumière de votre conscience. Il a peur d'être dévoilé. Sa survie dépend de votre identification inconsciente à celui-ci et de votre peur inconsciente d'affronter la douleur qui vit en vous. Mais si vous ne vous mesurez pas à elle, si vous ne lui accordez pas la lumière de votre conscience, vous serez obligé de la revivre sans arrêt. Le corps de souffrance peut vous sembler un dangereux monstre que vous ne pouvez supporter de regarder, mais je vous assure que c'est un fantôme minable qui ne fait pas le poids face au pouvoir de votre présence.

Lorsque vous commencerez à vous désidentifier et à devenir l'observateur, le corps de souffrance continuera de fonctionner un certain temps et tentera de vous amener, par la ruse, à vous identifier de nouveau à lui. Même si la non-identification ne l'énergise plus, il gardera un certain élan, comme la roue de la bicyclette continue de tourner même si vous ne pédalez plus. A ce stade, il peut également créer des maux et des douleurs physiques dans diverses parties du corps, mais ceux-ci ne dureront pas.

Restez présent, restez conscient. Soyez en permanence le vigilant gardien de votre espace intérieur. Il vous faut être suffisamment présent pour pouvoir observer directement le corps de souffrance et sentir son énergie. Ainsi, il ne peut plus contrôler votre pensée.

Dès que votre pensée se met au diapason du champ énergétique de votre corps de souffrance, vous y êtes identifié et vous le nourrissez à nouveau de vos pensées.

Par exemple, si la colère en est la vibration énergétique prédominante et que vous avez des pensées de colère, que vous ruminez ce que quelqu'un vous a fait ou ce que vous allez lui faire, vous voilà devenu inconscient et le corps de souffrance est dorénavant "vous-même". La colère cache toujours de la souffrance.

Lorsqu'une humeur sombre vous vient et que vous amorcez un scénario mental négatif en vous disant combien votre vie est affreuse, votre pensée s'est mise au diapason de ce corps et vous êtes alors inconscient et ouvert à ses attaques. Le mot "inconscient", tel que je l'entends ici, veut dire être identifié à un scénario mental ou émotionnel. Il implique une absence complète de l'observateur.

L'attention consciente soutenue rompt le lien entre le corps de souffrance et les processus de la pensée. C'est ce qui amène la métamorphose. Comme si la souffrance alimentait la flamme de votre conscience qui, ensuite, brille par conséquent d'une lueur plus vive. Voilà la signification ésotérique de l'art ancien de l'alchimie : la transformation du vil métal en or, de la souffrance en conscience. La division intérieure est résorbée et vous devenez entier. Il vous incombe alors de ne plus créer de souffrance.

Concentrez votre attention sur le sentiment qui vous habite. Sachez qu'il s'agit du corps de souffrance. Acceptez le fait qu'il soit là. N'y pensez pas. Ne transformez pas le sentiment en pensée. Ne le jugez pas. Ne l'analysez pas. Ne vous identifiez pas à lui. Restez présent et continuez d'être le témoin de ce qui se passe en vous. Devenez conscient non seulement de la souffrance émotionnelle, mais aussi de "celui qui observe", de l'observateur silencieux. Voici ce qu'est le pouvoir de l'instant présent, le pouvoir de votre propre présence consciente. Ensuite, voyez ce qui se passe.

Le processus que je viens de décrire est profondément puissant mais simple. On pourrait l'enseigner à un enfant, et espérons qu'un jour ce sera l'une des premières choses que les enfants apprendront à l'école. Lorsque vous aurez compris le principe fondamental de la présence, en tant qu'observateur, de ce qui se passe en vous - et que vous le "comprendrez" par l'expérience -, vous aurez à votre disposition le plus puissant des outils de transformation.

Ne nions pas le fait que vous rencontrerez peut-être une très grande résistance intérieure intense à vous désidentifier de votre souffrance. Ce sera particulièrement le cas si vous avez vécu étroitement identifié à votre corps de souffrance la plus grande partie de votre vie et que le sens de votre identité personnelle y est totalement ou partiellement investi. Cela signifie que vous avez fait de votre corps de souffrance un moi malheureux et que vous croyez être cette fiction créée par votre mental. Dans ce cas, la peur inconsciente de perdre votre identité entraînera une forte résistance à toute désidentification. Autrement dit, vous préféreriez souffrir, c'est-à-dire être dans le corps de souffrance, plutôt que de faire un saut dans l'inconnu et de risquer de perdre ce moi malheureux mais familier.

Examinez cette résistance. Regardez de près l'attachement à votre souffrance. Soyez très vigilant. Observez le plaisir curieux que vous tirez de votre tourment, la compulsion que vous avez d'en parler ou d'y penser. La résistance cessera si vous la rendez consciente. Vous pourrez alors accorder votre attention au corps de souffrance, rester présent en tant que témoin et ainsi amorcer la transmutation.

Vous seul pouvez le faire. Personne ne peut y arriver à votre place. Mais si vous avez la chance de trouver quelqu'un d'intensément conscient, si vous pouvez vous joindre à cette personne dans l'état de présence, cela pourra accélérer les choses. Ainsi, votre propre lumière s'intensifiera rapidement. Lorsqu'une bûche qui commence à peine à brûler est placée juste à côté d'une autre qui flambe ardemment et qu'au bout d'un certain temps elles sont séparées, la première chauffera avec beaucoup plus d'ardeur qu'au début. Après tout, il s'agit du même feu. Jouer le rôle du feu, c'est l'une des fonctions du maître spirituel. Certains thérapeutes peuvent également remplir cette fonction, pourvu qu'ils aient dépassé le plan mental et qu'ils soient à même de créer et de soutenir un immense état de présence pendant qu'ils s'occupent de vous.

La première chose à ne pas oublier est la suivante :

TANT ET AUSSI LONGTEMPS QUE VOUS VOUS CRÉEREZ UNE IDENTITÉ QUELCONQUE À PARTIR DE LA SOUFFRANCE, IL VOUS SERA IMPOSSIBLE DE VOUS EN LIBÉRER.

Tant et aussi longtemps que le sens de l'identité sera investi dans la souffrance émotionnelle, vous sabotez inconsciemment toute tentative faite dans le sens de guérir cette souffrance ou y résisterez d'une manière quelconque. Pourquoi ? Tout simplement parce que vous voulez rester intact et que la souffrance est fondamentalement devenue une partie de vous. Il s'agit là d'un processus inconscient, et la seule façon de le dépasser est de le rendre conscient.

Réaliser soudainement que vous êtes ou avez été attaché à votre souffrance peut-être la cause d'un grand choc. Mais dès l'instant où cette prise de conscience a lieu, l'attachement est rompu.

Un peu comme une entité, le corps de souffrance est un champ énergétique qui se loge temporairement à l'intérieur de vous. C'est de l'énergie vitale qui est prise au piège et ne circule plus.

Bien entendu, le corps de souffrance existe en raison de certaines choses qui se sont produites dans le passé. C'est le passé qui vit en vous, et si vous vous identifiez au corps de souffrance, vous vous identifiez par la même occasion au passé. L'identité de victime est fondée sur la croyance que le passé est plus puissant que le présent, ce qui est contraire à la vérité. Que les autres et ce qu'ils vous ont fait sont responsables de ce que vous êtes maintenant, de votre souffrance émotionnelle ou de votre incapacité à être vraiment vous-même.

La vérité, c'est que le seul pouvoir qui existe est celui propre à l'instant présent : c'est le pouvoir de votre propre présence à ce qui est. Une fois que vous savez cela, vous réalisez également que vous-même et personne d'autre êtes maintenant responsable de votre vie intérieure et que le passé ne peut pas l'emporter sur le pouvoir de l'instant présent.

L'inconscience le crée, la conscience le métamorphose. Saint Paul a exprimé ce principe universel de façon magnifique : "On peut tout dévoiler en l'exposant à la lumière, et tout ce qui est ainsi exposé devient lui-même lumière." Tout comme vous ne pouvez vous battre contre l'obscurité, vous ne pouvez non plus vous battre contre le corps de souffrance. Essayer de le faire créerait un conflit intérieur et, par conséquent, davantage de souffrance. Il suffit de l'observer et cela suppose l'accepter comme une partie de ce qui est ce moment. »


Eckhart Tolle

[Extrait de "Mettre en pratique le pouvoir du moment présent"(Ed ariane)]