mercredi 16 mai 2012

"LES LUMINEUSES LECONS D'ALEXANDRA DAVID-NEEL"


Ce sont les Himalayas qu’avait choisis pour patrie Alexandra David-Néel. Première Européenne à pénétrer à Lhassa en 1923, elle n’a eu de cesse de célébrer les croyances, les légendes, les beautés de ce Tibet qu’elle connaissait mieux que personne. Son exploit fut le couronnement de luttes multiples.

Alexandra David-Néel possède cet art de lutter avec l’éternité, sans négliger pour autant ses combats avec le quotidien. Cette Mère Courage qui nous enseigne à ne jamais s’avouer vaincu n’exige, pour prix de sa victoire, qu’un peu de lumière. Lumière à laquelle elle aspire ardemment, lumière qu’elle s’en ira chercher dans les Himalayas tibétains et qu’elle trouvera dans ses Himalayas intérieurs.

Sa vie est une exemplaire leçon de vie. Et pourtant, elle n’a commencé à vivre selon ses désirs les plus secrets qu’à quarante-trois ans, quand à Tunis, le 9 août 1911, elle s’embarque sur le Ville de Naples pour s’en aller en Asie. Elle est parfaitement consciente d’accomplir enfin son destin, incarnant, sans le savoir, l’un des aphorismes de Natalie Barney : "La vie la plus belle est celle que l’on passe à se créer soi-même, non à procréer". Alexandra David est née le 24 octobre 1868 dans la banlieue parisienne, à Saint-Mandé. Racontant volontiers qu’elle a su courir avant de savoir marcher, Alexandra, à cinq ans, s’enfuit au bois de Vincennes. Ramenée par un gardien au poste de police, elle refuse de dire ses nom et prénom. C’est une précoce indomptable.

À quinze ans, elle parcourt à pied la côte belge. À dix-huit ans, elle traverse le Saint-Gothard, toujours à pied, avec, dans sa poche, les Maximes d’Épictète. Elle en apprend certaines par coeur, comme « Il est dur de vivre sous le joug de la nécessité, mais il n’y a nulle nécessité d’y vivre ». Sa conduite annonce celle des hippies, et de ces innombrables jeunes gens qui, dans les années soixante, et particulièrement autour de mai 68, ont quitté leur famille pour s’en aller de par le vaste monde.

Une anarchiste mystique
Quand elle retourne à Bruxelles pour y retrouver ses parents qui s’y sont installés, elle se lie d’amitié avec Élysée Reclus, géographe et théoricien de l’anarchisme. Au contact d’Élisée, Alexandra découvre qu’elle est, avant tout, un cerveau. Le coeur, le sexe, s’ils existent pour elle, et certains de ses proches en douteront, n’ont plus qu’à se taire et à obéir.

À vingt ans, Alexandra David écrit son premier essai, Pour la vie. Elle n’y fait pas mystère de son anarchie et y proclame : « L’obéissance, c’est la mort ». Le monde semble appartenir à l’impétueuse Alexandra qui séjourne à Londres pour y apprendre l’anglais, puis à Paris pour y apprendre le sanscrit. À la bibliothèque du musée Guimet, elle passe des journées entières à déchiffrer la bible des bouddhistes, le Dhammapada. Elle met en pratique son enseignement majeur : « Soyez à vous-même votre propre lumière. »

En 1891, sa marraine en mourant laisse à Alexandra une petite somme. Elle emploie ce cadeau du ciel à connaître d’autres cieux, ceux dont elle rêve depuis toujours, là-bas, en cette Asie qui l’attire irrésistiblement, ce qui fait dire à son père : « Ma fille a la peau blanche, mais elle a l’âme jaune. » Elle passe quelque dix-huit mois à Ceylan et en Inde. C’est à Bénarés qu’elle rencontre son premier maître, le swami Bashkarananda. De Bashkarananda, Alexandra reçoit un enseignement qui peut se résumer en une seule phrase : « L’impermanence est la loi universelle ».

Alexandra David doit gagner sa vie, ses parents n’étant plus en mesure de subvenir à ses besoins. Elle se lance dans le journalisme, sans succès, et dans le chant, avec beaucoup plus de succès. Dotée d’une jolie voix de soprano, elle triomphe, en 1895, à l’opéra d’Hanoi, dans le rôle de Carmen. Elle triomphe aussi, en 1900, à l’opéra de Tunis. C’est à Tunis, en 1904, qu’elle épouse l’ingénieur Philippe Néel. La mésentente dans le couple est immédiate. « Quand je te parle de philosophie, tu ne m’écoutes pas, tu en profites pour me caresser les jambes », reproche Alexandra à son époux. À « ces plaisirs que l’on nomme, à la légère, physiques », Alexandra préfère les purs plaisirs de l’esprit. Elle est bouddhiste, mais aussi théosophe, rose-croix, franc-maçonne.

Le grand départ vers l’Asie
Face à leur insoluble mésentente, Philippe Néel propose à Alexandra de se sacrifier et de lui offrir « quelque lointain voyage ». Mme Néel accepte allégrement sacrifice et voyage. Elle s’en ira en Asie pour six mois. . . qui dureront treize ans ! Ce sont les plus belles années de la vie d’Alexandra qui commencent. Elle vit en Asie, elle y voyage, elle y étudie. Elle prend l’habitude de tout raconter à son mari dans les lettres qui formeront son sublime Journal de voyage.

Au commencement de 1912, Alexandra revêt la robe ocre des renonçants. Ce costume sera pour cette solitaire comme une armure sacrée qui constituera sa meilleure protection pour traverser l’Inde, puis le Sikkim où elle rencontre son deuxième maître, encore plus important que le premier, le gomchen de Lachen, autrement dit, le supérieur du monastère de Lachen. De l’automne 1914 à l’été 1916, Alexandra se retire dans une grotte des Himalayas, voisine de celle où le gomchen s’est également retiré. Elle y apprendra, entre autres, le toumo, pratique respiratoire qui n’a rien de magique, elle insiste là-dessus, et qui permet d’avoir chaud quand il fait froid en stimulant son feu intérieur. Le gomchen, a compris qu’Alexandra transmettrait au monde entier les trésors spirituels du Tibet jusque là ignorés, et pressenti qu’elle serait là pour témoigner de ce Tibet qui allait disparaître dans les tourments que l’on sait.

De son maître, Alexandra reçoit cette consécration : « Vous avez vu l’ultime et le suprême. Après quoi, il n’y a plus rien ». Il la baptise : Lampe de sagesse.

Comme récompense de ses efforts, Alexandra s’offre une escapade au proche Tibet qui « l’ensorcelle » aussitôt. Pour une fois, elle n’est plus seule, elle a engagé à son service un Sikkimais de quatorze ans, Yongden, qui pendant quarante ans sera son cuisinier, son blanchisseur, son secrétaire.

Le gomchen, qu’Alexandra quitte en septembre 1916, baptise Yongden, Océan de compassion. La Lampe de sagesse met en application sa devise : « Marche comme ton coeur te mène et selon le regard de tes yeux ». Elle entraîne Yongden dans de nouvelles pérégrinations au Japon, en Corée, en Chine. La Lampe et l’Océan finissent par s’arrêter aux Marches tibétaines, dans la province de l’Amdo, au monastère de Kum Bum où ils séjournent de juillet 1918 à février 1921. Ils participent aux offices, étudient, traduisent, engrangent d’inestimables connaissances. Le 21 février, départ de Kum Bum dont on a épuisé les austères délices. C’est, pour Alexandra, la traversée des déserts qui commence. De 1921 à 1923, elle erre dans les déserts d’herbe et de neige avec un seul but : atteindre Lhassa. Par trois fois, elle essaie de rejoindre Lhassa. Par trois fois, elle est reconnue et reconduite à la frontière. Cette intraitable ne s’avoue jamais vaincue et réussit une quatrième fois, déguisée en mendiante, et faisant passer Yongden pour son fils, en décembre 1923. Le 28 janvier 1924, elle écrit à Philippe : « Je suis arrivée à Lhassa, réduite à l’état de squelette ». Et d’ajouter, triomphante : « que l’on ne me parle plus de la faiblesse des femmes ». Elle pourra bientôt savourer son triomphe en France et le succès mondial de son Voyage d’une parisienne à Lhassa, succès qui assure son indépendance financière. En mai 1928, Alexandra choisit de s’installer à Digne où elle achète une vaste propriété qu’elle appelle Samten Dzong, ce qui veut dire, en tibétain, Forteresse de la méditation. Elle s’y enferme avec Yongden en février 1929. Elle y reçoit quelques jours par an Philippe Néel, qui a discrètement refait sa vie.

Les années trente sont pour Mme David-Néel des années de consécration. Elle est fêtée, adulée. Les livres qu’elle publie comme Au pays des brigands-gentilhommes ou comme Mystiques et Magiciens du Tibet connaissent un égal succès. Tout cela comblerait n’importe qui, sauf l’insatiable Alexandra qui en janvier 1937 - elle entre dans sa soixante-neuvième année - s’en retourne en Chine, accompagnée de l’indispensable Yongden, pour y étudier. . . le taoïsme ancien ! Elle n’ignore pas que règne en Chine une guerre civile qui va se doubler d’un conflit sino-japonais. Et elle n’arrive que pour fuir l’invasion japonaise en une incroyable odyssée qui la conduit jusqu’aux portes de son cher Tibet, dans son bien-aimé pays de Kham, à Tatsienlou, bourgade perdue dans les montagnes où elle échoue en juillet 1938. Elle n’en repartira qu’à la fin de 1944, menant, selon son habitude, une vie d’études et de méditation.

Une fin de vie dynamique
En 1946, c’est le grand retour à Digne où Alexandra devient un monument à la fois local et national, une Notre-Dame du Tibet que l’on consulte chaque fois qu’une tragédie éclate en Asie, et Dieu sait s’il y’en a... Elle est infatigable et ne s’arrêtera d’écrire que pendant les trois mois qui suivront la mort subite de Yongden, en 1951. Mais Alexandra est visiblement aimée des dieux puisque, après Philippe, après Yongden, ils mettent sur son chemin son troisième ange gardien, Marie-Madeleine Peyronnet.

En 1968, Alexandra se résigne à ce que la célébration de son centenaire tourne à l’événement. En 1969, cette centenaire pleine d’avenir, elle a trois livres en chantier, fait, au printemps, renouveler son passeport puisqu’elle a envie de retourner en Chine. « Partons, et j’aviserai », déclare-t-elle à Marie-Madeleine Peyronnet. Le 8 septembre de cette même année, Alexandra connaît son dernier départ et entre dans le repos éternel. Et encore, rien ne prouve que pour Alexandra la mort soit un repos éternel, elle qui a été successivement tant de personnages, anarchiste, bourgeoise, bouddhiste, cantatrice, orientaliste, exploratrice, journaliste, écrivain.

Vivre plusieurs vies en une seule, tout en restant fidèle à son unité intérieure, telle est sa lumineuse leçon. Alexandra part en laissant cet ultime message : « Tout est vain, mes amis, sauf une chose : la bonté. »

Jean Chalon


Bibliographie:

"Mystiques et magiciens du Tibet" (pocket)
"Au pays des brigands gentillshommes"(pocket)
"Le Bouddhisme du Bouddha"(pocket)
"La puissance du néant"(pocket)
"Le sortilège du mystère"(pocket)
"Sous une nuée d'orages"(pocket)
"L'Inde où j'ai vécu"(pocket)
"Magie d'amour et magie noire"(pocket)
"Voyage d'une parisienne à Lhassa"(pocket)
"La vie surhumaine de Guésar de Ling"(pocket)
"Immortalité et réincarnation"(pocket)
"Journal de voyage 1"(pocket)
"Journal de voyage 2"(pocket)
"Le lama aux cinq sagesses"(pocket)
"La lampe de sagesse"(pocket)

"Grand Tibet, Vaste Chine" regroupe 5 livres dont Voyage d’une Parisienne à Lhassa et "Le vieux Tibet face a la Chine nouvelle"(éd. Pion). 
"Voyages et aventures de l’esprit"(éditions Albin Michel). 
"Le Lumineux Destin d’Alexandra David-Néel" Jean Chalon (éditions Perrin et Pocket).


http://www.cles.com/itineraires/article/les-lumineuses-lecons-d-alexandra

Enregistrer un commentaire