mardi 4 février 2014

"S'EVEILLER DE NOTRE MAL-ETRE"


Malgré la liberté et les possibilités que nous offre notre société, nous sommes de plus en plus nombreux à nous trouver empêtrés dans un profond mal-être. Dans un essai particulièrement juste et incisif, « La peur de l’insignifiance nous rend fous », Carlo Strenger nous livre sa perception des causes de ce mal-être, et comment y remédier.

Nous sommes en train de nous éveiller d’une période qu’Emmanuel Kant aurait qualifiée de sommeil dogmatique. Mais, contrairement aux sommeils dogmatiques des siècles antérieurs, régis par les croyances métaphysiques et religieuses que Kant a démolies dans sa Critique de la raison pure (1781), ces dernières décennies passeront sans doute dans l’histoire comme l’époque des fantasmes ineptes de l’omnipotence et du dogmatisme irréfléchi de l’économie de marché. (...)

La valeur de toute chose – des entreprises aux religions et des enregistrements musicaux aux idées – était déterminée par divers modes de classement et de cotation : Bourses, agences de notation, listes de bestsellers ou nombre de visiteurs sur le Web. Rien de plus logique dans cette perspective que d’étendre cette marchandisation aux êtres humains – et le nouveau système d’infodivertissement global n’a fait qu’accélérer le processus. L’une des principales activités de ce système consistait à classer les gens en fonction de ses propres objectifs : il lui fallait, en effet, des célébrités mondiales pour la commercialisation et la publicité globales. Ainsi imposa-t-il dans le monde entier deux modèles de la belle vie : la célébrité – quantification de la renommée individuelle – et la réussite financière. (...)

Une nouvelle espèce était née : Homo globalis – cette importante catégorie des gens dont l’identité se définit fortement par le fait qu’ils sont en prise directe sur l’infodivertissement global. Une fois marchandisé, Homo globalis n’a plus été simplement le détenteur d’un portefeuille, mais est devenu le portefeuille lui-même, distribué dans le monde entier via le système d’infodivertissement.

La marchandisation de l’individu a entrainé une instabilité permanente de l’estime de soi et du sentiment de mener une vie ayant un sens. A ce malaise existentiel constant a été bien incapable de remédier le cocktail de médicaments psychotropes et de solutions miracles des gourous du « développement personnel » prêchant partout que la célébrité et la fortune n’étaient qu’une affaire de volonté et de courage.

L’effondrement en cours des marchés financiers nous a arrachés à la croyance néolibérale selon laquelle le capitalisme incarnait l’essence d’une vie humaine comblée. Ce credo est définitivement mort avec la faillite de la banque Lehman Brothers, qui a montré, même aux plus récalcitrants, qu’une période historique avait pris fin. Mais malgré les ravages infligés à la vie et aux moyens d’existence de centaines de millions de gens, l’économie n’a pas été la seule victime de l’ère du veau d’or – ces décennies de la marchandisation de toute chose. Le plus grave est que l’idée du monde libre et de la société libre a été pervertie, réduite au dogme selon lequel tout ce qui compte vraiment doit pouvoir se mesurer en termes économiques. Un coup terrible a ainsi été porté au principe fondamental d’une société ouverte fondée sur une pensée critique acérée, héritage vivace des Lumières européennes.

Comment résoudre le malaise d’Homo globalis ? Ce livre entend démontrer que les idées nécessaires pour reconstruire les valeurs essentielles défendues par John Stuart Mill dans De la liberté doivent être recherchées dans l’histoire culturelle et intellectuelle de l’Occident.

La première idée, c’est que le développement humain lui-même constitue l‘essence de notre existence, et non les biens matériels qui en résultent. Le système de l’infodivertissement nous a fait oublier que la réalité de la comédie humaine est le processus par lequel nous devenons des individus dotés d’un caractère, d’une voix et d’une vision du monde. Il s’agit de vivre une vie qui soit notre propre création, plutôt que de nous adapter aux exigences du marché mondial.

L’existentialisme a développé cette idée en montrant que nous vivons dans la tension entre notre héritage culturel et la capacité de le critiquer ; entre nos désirs et nos possibilités ; et que nous devons transformer les données de base de notre vie, que nous n’avons pas choisies, en une existence qui soit véritablement la nôtre. A cet égard, nous sommes comme ces artistes de la récupération qui recyclent ce qu’ils trouvent dans la rue ou la nature, plutôt que d’acheter dans les circuits commerciaux les matériaux dont ils rêvent. Notre personnalité est le résultat de notre lutte pour intégrer ces tensions et les vivre fructueusement, au lieu de tâcher de les ajuster en une harmonie illusoire.

La deuxième idée – formulée initialement dans la Grèce antique et qui est la pierre angulaire de la tradition philosophique – est que nous pouvons libérer notre esprit et atteindre à toujours plus de vérité. La grande parabole de la caverne de Platon, son image des humains comme prisonniers jetés dans le monde par la naissance et qui prennent l’illusion pour la réalité est une grande allégorie de la démarche que les philosophies de toutes les cultures nous engagent à entreprendre : examiner sans complaisance les principes fondamentaux de nos représentations du monde.

La formulation la plus récente de cette idée est celle des Lumières européennes, que Kant définit comme « la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable ». Pour être réellement libres, les êtres humains doivent s’efforcer de résoudre par un effort intellectuel soutenu les problèmes les plus centraux de l’existence : comment définir la bonne vie, la société juste ; comment se défaire des croyances erronées pour parvenir à une connaissance réelle. Sans vision cohérente du monde, il manque à notre vie la structure qui lui donne un sens à nos yeux ; et, sans critères de pertinence, il nous est impossible de situer ces représentations du monde en dehors de la valeur que leur accorde le marché, étalon notoirement douteux pour juger de la qualité des choses


http://www.inrees.com/articles/eveiller-mal-etre/




 
L’allégorie de la Caverne, la plus célèbre de Platon, donne une représentation imagée de l’état de notre nature relativement à la connaissance et à l’ignorance. Elle n’a pas seulement une valeur didactique pour tel point particulier de la philosophie. Elle résume, en fait, la condition humaine dans son rapport à la connaissance, mais aussi ce qu’est la dialectique et en quoi consiste la vocation du philosophe dans sa relation aux autres hommes.

« Figure-toi , écrit Platon,  des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles. » Platon, La République, livre VII

Un jour, un des prisonniers est conduit à la lumière du jour, et là , il voit les objets naturels et le soleil tels qu’ils sont réellement. D’abord aveuglé, il sera, par la suite, heureux de cette connaissance et ne voudra pas retourner en esclavage. Si par amour pour ses semblables, il retourne quand même dans la caverne, il n’y distinguera d’abord que peu de choses, ses yeux s’étant habitués à la lumière. Puis, il expliquera à ses anciens compagnons l’erreur qu’ils commettent à prendre pour réalité ce qui n’est qu’illusion. Mais ils le prendront pour un fou et tenteront de le punir pour de telles affirmations.

La caverne est le lieu d’un passage, d’une épreuve, dans le chemin vers la vérité.  L’allégorie de la caverne présente de manière imagée l’ascension philosophique vers les Idées et vers l’unité. La philosophie est avant tout une éducation : e-ducere, c’est « sortir hors de », s’élever hors de la caverne de son ignorance et de sa dépendance. Elle est quête d’autonomie intellectuelle. Elle exige d’apprendre à penser par soi-même, à trouver soi-même les réponses aux questions fondamentales qui se posent à travers son existence.

Le mérite de Platon est d’avoir rendu imagée et visuelle cette sortie de l’ignorance que Socrate avait déjà si bien enseignée. Pour ce dernier en effet, le premier pas de la philosophie consiste à prendre conscience de son ignorance, c’est-à-dire de prendre un certain recul par rapport à ses opinions, ce qui n’est pas chose facile. Dans la pratique, on constate qu’il n’est pas aussi simple de se défaire de ses préjugés ou opinions toutes faites. La sortie de la caverne représente le fait que, lorsqu’on commence à réfléchir, on prend une certaine distance par rapport à ses opinions et on apprend à distinguer ce qui est réel de ce qui est apparent ou illusoire. La méthode de Socrate pour délivrer ses concitoyens de l’ignorance passait par la pratique du dialogue, c’est-à-dire la capacité de s’interroger soi-même, avec rigueur et méthode, pour sortir des faux-semblants et des idées reçues. Le retour dans la caverne symbolise la confrontation des idées découvertes à l’expérimentation.

http://www.sagesse-marseille.com/lhomme-sage/philosophie-dans-la-vie/le-mythe-de-la-caverne-de-platon.html





Enregistrer un commentaire